lundi, 28 janvier 2013

Vulgaire, indigne et outrancier


Je n'ai pas de souvenir de mes premières petites virées à l'église, j'étais évidemment bien trop jeune. Ce n'était pas tous les dimanches et la fréquence était même assez aléatoire. Parfois trois dimanches de suite, parfois rien pendant deux mois, je crois que cela dépendait des envies de ma mère et du besoin en main d’oeuvre urgente que requérait la situation du jardin potager. Il y avait cependant les quelques grandes étapes immanquables qui jalonnent l'année des chrétiens lambda (les rameaux, Pâques, la Toussaint et autres Pentecôte...). Pendant l'office j'aimais beaucoup parcourir du regard les voutes des églises où nous allions - celles des communes où habitaient ma grand-mère et mes oncles et tantes, en plus de la nôtre. 

Je n’ai pas le souvenir qu’un jour on ait discuté à la maison du « Pourquoi ». Pourquoi nous allions à la messe ? C’était quoi être chrétien ? C’était ainsi, c’était tout. Et nous devions être d’accord avec tout ce qui était dit dans le micro. C’était ainsi, c’était tout.

C’était simple et reposant, quand on y pense. On écoutait, on pensait « amen » à tout et on ne (se) posait pas de question. En dehors des textes gravés dans le marbre et repris d'une année sur l'autre, il y avait bien les sermons des prêtres qui orientaient leur pensées et celles de l'assistance dans une direction ou une autre, mais pour quel débat ? quelle réflexion ? Amen. Bref, mon frère et moi n'avions pas grand-chose de plus à faire qu’attendre la fin en nous occupant comme nous le pouvions. Étant rarement en panne d'imagination, je trouvais toujours de quoi faire, mais la substantifique moëlle des discours proférés au micro ne parvenait pas vraiment à pénétrer mes jeunes méninges. Ecouter passivement, c'était ça, être chrétien ? Pour beaucoup oui, manifestement.

Bien plus tard, alors que je devais avoir une vingtaine d’années, mon père dit au milieu d’une conversation au sujet de l’armée : « dans l’armée on dit toujours que chercher à comprendre, c’est déjà commencer à désobéir ». Je lui ai répondu qu’on pouvait en dire autant de l’église. Après un petit silence, il m’a donné raison. Mais quelles questions lui-même s’était-il posé ? Mon père nous a raconté à plusieurs reprises comment, dans sa jeunesse, la messe – en latin – était l’immuable passage obligé de chaque dimanche, il nous disait alors à quel point cela lui apparaissait comme une pénitence dénuée de sens. Mais pourquoi diable (sic) faire le choix de poursuivre ? Pourquoi maintenir sa propre progéniture dans le même tunnel sans en expliquer à un moment la moindre raison ? Ce serait simplement un comportement moutonnier qui viserait à éviter les questions aux réponses embêtantes ? Je n'ai pas trouvé d'explication.

Au début du printemps, il y avait toujours ce moment grandiloquent de la veillée Pascale avec le récit de la Genèse. Pour la faire courte et en zappant les effets spéciaux : il y eut quelques soirs, il y eut quelques matins (sept pour être exact), Dieu ajouta de-ci de-là la terre, le ciel, les oiseaux et les hommes, puis il vit que cela était beau. J’avais neuf ans et mon grand questionnement à moi c’était « oui, mais, ET LES DINOSAURES ? ». Mais je n’ai jamais posé la question, parce qu’on ne posait pas de question. Et au fond, peut-être que je savais. Mais dans quelle mesure on devait prendre ces récits comme quelque chose de symbolique ? Dans quelle mesure mes parents entendaient cela comme quelque chose de symbolique ? Et les autres gens qui ne mouffetaient pas plus dans les rangées autour de nous, ça voulait dire quoi pour eux ?

Peut-être se dit-on au début qu’un enfant est trop jeune (à juste titre ?) pour qu’on lui explique ? Peut-être est-il trop difficile de saisir ou cerner le moment idéal pour en parler avec un enfant ? Peut-être se dit-on que le catéchisme est là pour ça ?

J'étais dans une école publique en primaire. Lorsque j'étais en CE2, un garçon de ma classe m'avait demandé ce qu'était le catéchisme, et pourquoi moi j'y allais et pas lui. A cet âge on ne m'avait donc jamais expliqué ce que voulais dire être chrétien et j'ignorais même que j'en étais un. J'avais donc répondu à ce garçon à l'étrange question que les gens normaux allaient au catéchisme, que lui n'était visiblement pas normal et que s'il n'y allait pas c'était sans doute un choix de ses parents et qu'il devait leur demander. J'avais tout de même ajouté qu'au cathé on parlait de la vie de Jésus. Il savait de qui il s'agissait, c'était bien la preuve que j'avais raison.

J’ai beau chercher dans mes souvenirs de catéchisme, je ne trouve pas : je voudrais trouver à quel moment on m’aurait expliqué le rôle de la messe, celui de la foi, et dieu dans tout ça. Evidemment j'ai recollé les morceaux un à un mais j'ai trouvé des réponses seulement à partir du moment où je me suis dit qu'il fallait se poser des questions. La petite communion et peut-être même la profession de foi (assez mal nommée, en l'occurrence) étaient déjà passées par là.

A l'occasion je me rappelle avoir entendu mon père dire que ça ne nous ferait pas de mal d'aller à la messe le dimanche suivant. Pas de mal ? Pas de bien ? Je ne comprenais pas. Je crois que mes parents se sont un peu désolés puis résignés avec le temps de ma désaffection progressive (et celle de mon frère un peu plus brutale...) pour l’église. Mais jamais ils n’ont cherché à argumenter autrement qu’avec des « ce serait quand même bien que… ». Alors pourquoi s'obstiner à fréquenter l'église si l'on est pas en mesure d'en tirer ses propres enseignements ? Parce que c’est fédérateur ? Parce que c’est rassurant ? Parce que cela renforce le sentiment de faire partie d’une communauté ? Parce que c’est (c’était ?) l’un des moyens de socialisation les plus efficaces et respectables ?

Jamais je n’ai su si mes parents, les autres membres de ma famille ou même mon entourage plus large ont suivi un cheminement qui leur est propre, si leur foi a connu des hauts et des bas, ou ne serait-ce que des questionnements. Je ne sais pas que ce qui les anime, ce qui les pousse à croire ou en tout cas à se comporter comme tel, en dehors d'un héritage reçu assez passivement. Une fois, simplement, il a été question de "parfois c'est la seule chose à laquelle se raccrocher". Appeler le seigneur essentiellement lorsque tu te sens au bord du précipice, tu considères que c'est une façon pertinente et intègre de concevoir une croyance ? moi pas vraiment. Alors il restera un flou perpétuel sur l'absence de prise de conscience et de recul critique à mes yeux.

Hier 27 janvier un abbé a trouvé bon d'annoncer sur Twitter que tout à l'opposé de celle du 13 janvier qui était bon enfant et joyeuse, la manifestation en faveur de la loi pour le mariage pour tous allait être "vulgaire, indigne et outrancière". Il était 12h17, la manifestation qu'il stigmatisait ainsi n’avait pas encore débuté.

J’ai donc grandi en allant à la messe assez régulièrement, en côtoyant ses textes comme une chanson que l’on entendrait chaque jour à la radio pendant des années. Les valeurs de l'église (que je pense avoir tout de même intégrées avec le temps) ne me semblent pas exactement en adéquation avec les propos de notre ami abbé ici évoqués (attention, un euphémisme s'est peut-être caché dans cette phrase). Je suis loin de penser que le point de vue de mon pote l'abbé est partagé par une large majorité de ceux qui peuplent encore les églises le dimanche matin et je ne doute pas que ceux qui s'opposent à la loi en question le font parfois avec des idées et des arguments autrement plus nuancés et respectables.

Toutefois, lorsque je vois le peu de réflexion et de recul que prennent une partie des gens sur ce qu'on leur récite le dimanche matin, je ne peux m'empêcher d'être un peu amer à l'idée qu'il y ait des gens de l’église, formés par elle et pour elle, pour dire que la manifestation d’hier était "vulgaire, indigne et outrancière" et qu'il y ait aussi une assistance pour écouter ces prises de position sans la moindre remise en question.

"Vulgaire, indigne et outrancière" pense donc joyeusement Monsieur l'abbé Amar. Heureux les simples d’esprits...

mercredi, 10 octobre 2012

Souvenirs à touiller

 

La machine à café de mon turbin fait des siennes. Elle fait surtout de la rétention de touillettes, la garce. Un scandale de plus dans ce monde ravagé par les affres du socialisme. Pendant quelques temps, trois gobelets garnis de touillettes prêtes à être saisies trônaient sur la machine à café pour palier au refus obstiné de celle-ci de nous ravitailler.

Et puis plus rien. Plus de touillettes, la misère absolue. Et puis système D : des touillettes en bois. Oui, la machine à café nous délivre désormais pour une raison qui échappe à tout entendement des touillettes en bois, répliques exactes des bâtonnets des glaces - à la pistache - de mon enfance. Je suis revenu dans mon bureau, devant mon poste informatique. La touillette se nappe copieusement de mousse. Puis je la passe machinalement contre ma langue. C'est un peu rugueux, c'est exactement comme les bâtonnets des glaces de mes sept ans. Exactement.

Mon frère les aime à la vanille, au café ou à la noisette. Moi je les aime à la pistache, pour pas faire comme lui. Et surtout parce que c'est vert, et maman a décidé de m'attribuer la couleur verte, pour ma serviette de table, pour mon gant de toilette, pour ma brosse à dents... J'ai tout en vert. Même la boite pour ranger mon savon dans ma trousse de toilette quand on partira en vacances. Ça me donne envie qu'on parte bientôt. J'ai décidé que mon Bioman préféré ce serait le vert. Et je le dis pas parce qu'ils vont se moquer mais j'ai été un peu déçu de voir que le Bisounours vert c'est celui avec un trèfle sur le ventre. Je trouve ça nul, un trèfle, alors que ça aurait pu être un dragon ou un éclair. Et donc ma glace, c'est la pistache. J'aime bien le goût mais de toute façon c'est la couleur qui compte. En tout cas c'est meilleur que la menthe, et puis la menthe c'est pour les sirops. Je crois que Maman préfère la pistache aussi. Papa, il s'en fout. A la vitesse à laquelle il mange les glaces, le parfum ça compte pas trop, d'abord. Quand je serai grand je pense que je mettrai du parfum dans un flacon avec une étiquette verte et j'offrirai des bijoux avec des émeraudes.

Le semaine dernière mon frère a dit qu'il en avait marre qu'on achète de la pistache et qu'il fallait arrêter. Ça m'a mis très en colère. Moi je dis rien quand on achète ses parfums à lui. C'est vraiment dégueulasse. J'ai eu envie de demander qu'il ait pas de cadeau à noël. Comme ça il comprendrait ce que c'est de priver les autres de ce à quoi ils ont droit. J'ai droit à mes glaces à la pistache. Heureusement Maman n'a pas cédé, elle a repris celles à la pistache. Je me suis retenu de lui tirer la langue.

Les après-midis d'été, j'aime bien aller manger ma glace dans le jardin. Je le dis à personne mais j'ai mon petit parcours, je passe près du barbecue qui continue à refroidir, ensuite je vais sous la balançoire et puis j'aime bien aller mettre une main dans la haie qui sépare le jardin de chez le voisin. Papa regarde le début de l'étape du Tour de France. J'aime casser le chocolat autour pour voir la glace. J'aime bien ce vert-là en ce moment. On m'a dit que c'était "vert tendre". Je crois que c'est bien. Et puis j'aime sentir les dernières petites parcelles de goût de pistache sur le bâtonnet. Jusqu'au bout. Quitte à ce que le bâtonnet soit un peu ramolli sur les bords. Pour finir, avant d'aller regarder le Tour de France avec Papa et mon frère, j'aime bien faire des dessins dans les cendres du barbecue avec mon bâtonnet.

Le bâtonnet continue à tracer des sillons. Quelque-part, sans doute, les douze coups de minuit ont dû sonner. Les cendres sont devenues une mousse un peu marronnasse, le barbecue est un petit gobelet de plastique. Le bâtonnet s'obstine à n'être qu'une touillette de bois et il n'y aura pas de Tour de France avec Papa. La touillette a un goût de café tenace. J'ai comme une douce envie de pistache sur le bout de la langue.

 

...à l'âge de raison, dans mes tennis à velcro, 

je regarde le monde les genoux mercurochromes...


podcast

 

vendredi, 28 septembre 2012

J-oo7 : la pluie ne meurt jamais (et ne suffit pas) - Bon baiser de Londres


Ça doit être ça. Lors des voyages qui ne doivent pas vraiment avoir lieu, le malin fait en sorte qu'il y ait un petit truc qui cloche, un petit grain sable. Ou un gros déluge. Genre t'es pas trop le bienvenu, mais essaie quand même... Ce voyage à Londres je l'avais prévu des mois à l'avance. Puis pour d'obscures raisons de santé j'ai dû y renoncer. Puis finalement si. Puis en fait non (grille en enfer, satanée secrétaire médicale du démon). Et puis miracle (de la cicatrisation rapide) j'étais bien dans l'Eurostar ce vendredi matin de septembre.

Bon, la seule et unique fois où j'étais allé à Londres auparavant, je te l'avais jamais raconté mais quelques heures après mon arrivée, les fameuses émeutes d'août 2011 commençaient à embraser la ville un peu partout, c'est dire si ce nouvel épisode londonien s'annonçait sous les meilleurs hospices. Tu comprendras donc que là je ne m'attendais pas exactement à ce que tout le plan se déroule sans accroc.

On avait loué un studio, on avait bien reçu la confirmation de la réservation par mail, que je n'avais évidemment pas lue, normal. Parce que si je l'avais lue à l'avance j'aurais sans doute constaté que l'adresse ne correspondait pas du tout au quartier prévu et qu'il était écrit "petits-déjeuners inclus" - ce qui, pour la réservation d'un studio, est assez original - et tout cela aurait été générateur de stress. Il était tellement plus apaisant de s'en rendre compte une fois le train lancé à fière allure vers l'infini et au-de la Manche et au delà.

Oui donc le studio ingénieusement réservé "avec une belle vue sur les toits de Londres" s'est avéré être une chambre d'hôtel avec une vue imprenable sur des voies ferrées un peu grise et leurs feux de signalisation un peu rouges. It sounds "different", you see. Mais ce qui est sympa dans cette histoire de réservation c'est que ni les honnêtes clients (nous), ni personne dans l'hôtel ne saurait dire d'où vient l'erreur. Franchement, depuis le temps que tu lis ce blog, tu crois que MOI (ou quelqu'un de mon entourage) je serais capable de faire une gaffe ou une étourderie ? soyons sérieux deux secondes.

Cela dit, rendons à César ce qui est à Attila, l'hôtel n'était pas si mal situé mais surtout le petit déjeuner claquait bien son teckel et ça, ça te rattrape bien un quartier un poil glauque et une station de métro à 12 km et demi (le plus "drôle" c'est de voir une fois revenu à Paris qu'il y avait une autre station moins éloignée de l'hôtel...). En plus dans ce mirifique buffet de petit-déjeuner y avait des dosettes de nutella et j'en ai volé une, pour la beauté du geste. Avec un petit stress au moment de quitter la salle du restaurant. Mais ouf, ils m'ont pas fouillé. J'étais un valeureux fugitif, mon trésor glissé subtilement dans la poche arrière de mon jean. Même le mec qui tournait la porte dans le hall n'y a vu que du feu. Un bien beau larcin que voilà. Mais c'est mal, attention.

C'est par hasard, lors d'un après-midi pluvieux poussant à faire connaissance avec quelques boutiques et grands magasins que chez Selfridge, au rayon lingerie de ces messieurs je suis tombé nez à nez avec le premier Jockstrap que je voyais de mes propres yeux so prudes, ever. Enfin, nez à nez... *petite moue*. Je ne pensais même pas qu'on pouvait en trouver dans ce genre d'endroits. Mais alors comment si peu de tissu peut générer autant de formes ? Noyé sous la perplexité de l'enigme, je repose l'objet du délit à sa place dans les rayonnages en pensant que j'irais à confesse sous peu.

J'ignorais encore naïvement que le soir-même j'allais tombé nez à nez pour la première fois de ma vie avec un monsieur en Jockstrap. Enfin, nez à nez... *petite moue (bis)*. Mais bon, tu comprendras naturellement que sur ce blog on fait la lumière sur certaines choses et pas sur d'autres. Je préciserais juste que le porteur de la chose semblait assez coutûmier de ce genre de situation. Tu te contenteras d'imaginer et même d'inventer ce que tu veux. Je te fais une confiance aveugle.

Sinon aussi, j'ai bien joué à Mary Poppins pendant ces quatre jours entre Oxford Street et Leicester Square avec mon parapluie, du vent, de la pluie, du vent, de la pluie. Et figure toi qu'un parapluie qui prend l'eau, ça donne un parapluie mouillé 
(Attention, astuce-dignité n°43 : quand ton parapluie est tout mouillé, évite de le tenir entre tes jambes pendant que tu cherches quelque chose dans tes poches. Enfin je dis ça...). Et tant qu'on en est à parler de nos moutons, tu connais le parapluie magique ? Acheté 5 £ 99. Rouillé le lendemain. Si ça c'est pas un joli tour de passe-passe. Et 5 £ 99 le tour de magie personnalisé, moi je trouve ça plutôt honnête, malgré ce que d'aucun peut en penser. En tout cas, la magie aide à supporter le déluge, et il nous en fallu, du courage.

St Pancras, voyage retour. "Dernier rappel pour les voyageur à destination de Paris". Oui, on n'est pas surper en avance, ON SAIT. Passage de la sécurité. Le regardeur d'écran désigne à l'attention de sa collègue un bagage sur le tapis roulant pile au moment où ma besace passe dans la machine à regarder. Instant de stupeur. Non, ça va quand même pas me tomber dessus. Si ? Oh les cons. Une gentille dame s'approche, demande à qui est le sac ("nan mais c'est une besace, d'abooord !!") et annonce en me tutoyant qu'elle a la délicate mission de vider de la cave au grenier le contenu de mon innocent bagage après ouverture par mes soins. Instant de stress. Parce que bon, le dernier rappel pour les voyageurs à destination de Paris, c'était y a trois minutes et ma copine fouineuse elle a un peu l'air en mode JEnAiRienAFoutreQueTuSoisPresséMonCoco.

Et voilà, là, ça c'est exactement le moment où tu regrettes un peu d'avoir acheté des slips plus tôt dans la journée et, pour gagner de la place, de t'être débarrassé de leurs jolis emballages pour les jeter en vrac dans ta besace. Oui parce que la contrôleuse là, au milieu de ton écharpe, un bouquin, ton parapluie et une paire de chaussures, elle sort un slip, puis un deuxième, puis un troisième... et tu sais que ça va aller jusqu'à six et tu ne sais plus où te mettre parce que même la contrôleuse a un peu de mal à garder son sérieux. Et évidemment, d'aucun ne fait RIEN pour t'aider. Alors vraiment, je t'assure que j'étais prêt à tout avouer, même une bombe posée sous les arcades de Covent Garden pour éviter qu'elle fasse un commentaire lorsqu'elle a sorti la dosette de nutella si brillament volée deux jours plus tôt à l'hôtel. Curieux larcin. Pendant ce temps, il y a belle lurette que le dernier rappel s'est tu dans les haut-parleurs de St Pancras. Et contre toute attente, je peux enfin partir avec ma besace et mes slips encore plus en vrac qu'en arrivant. God save the nutella. Et on finira même par arriver à bon port.

Voilà, ça fait bientôt une semaine que je suis rentré. Toute à l'heure en fouillant dans le fond de ma besace j'ai retrouvé un objet curieux que je ne parvenais pas à identifier au toucher. Une dosette de nutella. Intacte. Délicieux larcin. Enfin sans doute.

C'était vraiment pour la beauté du geste.

mardi, 18 septembre 2012

La fille du calvaire

 

Elle est montée à la même station que moi. Filles du Calvaire. Même le lapin rose sur les autocollants des portes de la rame aurait sourcillé en voyant à quel point elle était apprêtée. Rien n'a été laissé au hasard. Toutes les chances de son côté, tous les atouts en avant. Peut-être un peu trop en avant, en fait. Disons qu'elle a fait de son mieux, et que... et que ça se voit.

 

So would you call my name
if i try my best?
Would you remember my face
if i try my best?

 

Une main serrée contre l'anse de son discret sac à main, comme accrochée peut-être à un parent rassurant avant de se jeter à l'eau, elle semble chercher où mettre son autre main, visiblement de trop avec cet accoutrement aussi naturel pour elle que les cheveux bleus de ma voisine de siège. République. Elle doit s'appeler Camille. Ou Mathilde. Ce soir, donc, Camille a décidé de la jouer un peu vamp. Un peu pute, mais bon, c'est pour que Greg la remarque. Enfin. Ou un autre. D'ailleurs, son pote de la dernière fois, il avait l'air pas mal. Mais quelqu'un au moins. Avec deux-trois notions d'hygiène et qui n'habite pas chez son ex, pour changer. Camille a eu envie d'accrocher les regards un peu plus que les fois précédentes, alors oui cette jupe est un peu courte (un peu ?) et ce maquillage n'est pas un modèle de sobriété.

 

So would you call my name
if i try my best?
Would you remember my face
if i try my best?


Strasbourg-St-Denis. Belle station pour discourir sur la sobriété du maquillage. Mais la sobriété ce soir ce n'est pas son mood. Pour une fois. La méthode bonne copine, ça fait quand-même deux ans qu'elle essaie, avec un succès mitigé. Enfin, les gens l'aiment bien, juste que souvent les mecs se rappellent pas son prénom et pour finir ça la gonfle un peu Math... Camille. Bonne Nouvelle. Elle a toujours aimé le nom de cette station. Une jolie cocasserie qu'on ait bien voulu donner un nom pareil à un arrêt de métro. Camille a presque brutalement le sourire aux lèvres. Elle s'amuse deux secondes à penser à ce qui viendrait à l'esprit de son père s'il la voyait ainsi affublée dans cette rame de métro. Oh et puis merde Camille a vingt-six ans. Et toujours pas de Greg. Ni même de Marcel ;) . La loose. Grands Boulevards. Elle compte les stations. C'est con, ça la rassure. Et oui, c'est con aussi, elle a besoin d'être rassurée, quand-même. Alors elle compte les stations et elle se passe la main dans les cheveux. Elle sait qu'il faut pas trop, mais au bout de la dix-huitième fois il y aura prescription.

 

So would you call my name
if i try my best?
Would you remember my face
if i try my best?

 

Richelieu Drouot. Ses chaussures. Elle les a tant voulues. Tant admirées. Elle a défilé tant de fois avec devant sa glace en se disant que vraiment c'étaient LES BONNES. Elle s'est imaginée qu'un jour après six mois de convolage avec Greg (ou son pote, parce que bon le prince charmant n'existe pas donc ils doivent être nombreux...), et bien elle se dirait que ce serait un peu grâce à ces chaussures tout ça. Alors oui, Camille se trouve bêtement superficielle, comme toutes ces filles dont elle a tant aimé dire du mal depuis... Ah ben depuis toujours. Camille se mord la lèvre en pensant qu'elle est peut-être devenue une de ces filles dont on aime dire quelques méchancetés mais qu'elle s'en tape et que, finalement, ces filles ne sont peut-être pas seulement les bécasses sans imagination qui lui ont si souvent fait lever les yeux au ciel. Putain, tout ce temps à médire pour être peut-être à côté de la plaque. Si on lui rendait ce temps perdu elle pourrait reprendre ses études, tiens.

Opéra. Son sac parfaitement ajusté sur l'épaule, Camille est descendue, fière et convaincante. La fille du Calvaire longe le quai de la station en direction de la sortie. Son sac bringuebalant contre sa hanche, les jambes en coton - peut-être même une petite boule au ventre, va savoir - et les épaules chargées d'ambition. 

 

C'est un peu con, mais on a envie que ça marche pour elle. 

 

podcast

 

I got my bags packed,
my dresses ironed
I got my shoes ready by the door
I got my hands clean,
my lips red and my fingers done
I’ve got my best clothes on,
my best hair done

So would you call my name if i try my best? Would you remember my face if i try my best?

I’ve got my hopes up for the man i dream of
I got no tears in my serious eyes
I got plenty of ideas my dear
I got many things, many things in my head

So would you call my name if i try my best? Would you remember my face if i try my best?

I have my secrets to share My arms are ready to wrap around your neck
I have no fear of loosing this game
I have my future all figured out

So would you call my name if i try my best? Would you remember my face if i try my best?

vendredi, 07 septembre 2012

j.OSS 117 : Lisbonne, gare à l'écrevisse d'ébène - Bon baiser de Lisbonne (2)

 

Le sable est juste assez chaud pour brûler les pieds et me rappeler mes douceurs d'enfance, ces après-midi d'août sur les plages des Sables d'Olonne ou de Saint-Jean-de-Monts. Mes pieds ignorent encore naïvement ce qui les attend. Pour cette seconde tentative nous avons atteint la plage 19 grâce à une sympathique connaissance lisboète munie d'un moyen de locomotion furieusement rapide et pratique : une voiture. Une révolution.

Un soleil radieux arrose la plage de lumière, un petit vent espiègle fait flotter quelques serviettes, la mi-journée est prometteuse. Enfin, tu vois la carte postale, quoi, je vais pas te faire un dessin pendant quinze lignes non plus. Nous commençons discrètement mais surement à détailler la population variée et légèrement clairsemée. Il ne s'agirait pas de se laisser importuner par je ne sais quel individu mal intentionné.

Nous prenons le soleil depuis quelques temps. Notre accompagnateur portugais est parti prendre la température de l'eau lorsqu'il commence à s'approcher. Il, c'est celui que nous appellerons par la suite l'écrevisse d'ébène (ce nom de code est peut-être lié à l'état de son bronzage, aussi subtil qu'une bonne blague de Tonton Robert après un déjeuner trop arrosé). Comme une petite partie des occupants de la plage 19, l'écrevisse d'ébène à choisi d'être nu. Si c'est un camouflage, c'est un peu raté. Il passe à quelques mètres de nous et fait une remarque en français sur l'état d'avancement "relatif" de mon propre bronzage. Enfin je ne crois pas qu'il l'ait formulé exactement de cette façon, mais passons.

ET POURTANT, je savais bien qu'à ce moment, la meilleure chose à faire était d'ignorer le chaland, et je suis assez bon dans le domaine, d'habitude. ET POURTANT, je savais bien qu'à ce moment, il me suffisait de jouer au touriste néerlandais qui ne capte pas un mot. ET POURTANT, je savais bien qu'il me suffisait de fermer ma gueule. MAIS NON. J'ai répondu, de façon un peu cynique. "Et oui". Si le diable est dans les détails, la galère tient parfois en deux mots qui n'ont pourtant pas grand intérêt.

L'écrevisse d'ébène a entendu ces deux mots prononcés en français et s'approche dangereusement. Elle répète que vraiment, elle aime beaucoup mon bronzage "léger", bien plus que les peaux halées qui jalonnent cette plage. Je suis RA-VI. L'écrevisse est clairement arrêtée à côté de nous, elle finit même par s'asseoir. Nous sommes faits comme des rats.

L'écrevisse se présente, Marcel *. Il vit à Perpignan après avoir délaissé Paris il y a quelques années ("ah c'est intéressant..."). Impossible de lui donner un âge avec précision, le bronzage à outrance n'est pas vraiment l'ami des peaux matures et nous avons ici un bel exemple de bronzage Outrancier. Oui oui, avec un grand O. Notre fourchette d'estimation s'étale de 45 à pas loin de 60 ans. C'est large, ok (t'as déjà essayé de donner un âge à une écrevisse toi ?). Jusqu'ici notre ami Marcel est un peu lourd mais soyons honnête, rien de bien gênant.

Et puis Marcel qui est manifestement à l'affût d'un sujet de conversation vendeur jette un oeil sur mes pieds. Autant te dire qu'il est tombé raide dingue en pâmoison devant mes fiers petons.

- Tu as vraiment de très beaux pieds, Joss, on te l'a déjà dit ?"

- Nan, mais c'est vraiment le plus beau compliment qu'on m'ait jamais fait, merci Marceeel".

- Tu sais que j'aime beaucoup faire des massages de pieds ?

- Oh quelle chance, mais c'est prodigieusement merveilleux ! Ah.

Et voici donc notre ami Marcel l'écrevisse qui s'allonge nu dans le sable près de nous (AAAAAAAAAAHHH !!!), empoigne l'un de mes pieds et commence à le masser. A ce stade de la parade amoureuse, précisons que sur cette plage comme toute plage qui se respecte, mon pied est recouvert d'une petite couche de sable. Et les mains de Marcel aussi, comme ça c'est plus drôle. Et beaucoup plus désagréable. Tu vois une friction au papier de verre ? Ben c'est à peu près ça. Après une petite minute - j'ai toujours eu un patience d'ange - je parviens à préciser que ce n'est pas franchement agréable. Marcel interrompt la manoeuvre.

Il nous parle de son camping-car garé pas très loin (oh comme c'est pratique). Il nous explique aussi qu'il aime beaucoup plancher ("ça veut dire faire de la planche à voile"). Et qu'il y a des plages un peu plus au nord qui s'y prêtent parfaitement. Et d'ailleurs, une des choses qu'il aime le plus au Portugal, c'est plancher ("ça veut dire faire de la planche à voile"). D'ailleurs mercredi il ne sera pas là parce que les conditions météo seront parfaites pour aller plancher ("Enfin, faire de la pl... AH MAIS TA GUEEEUUUUUULE !!!"). Et puis Marcel finit par jeter un oeil à Mr D'aucun, mon voisin de droite. Il a de si beaux pieds lui aussi que Marcel se met à le complimenter sur ses attributs pédestres. Comme ça au moins y a pas de jaloux. Notre ami portugais revient parmi nous et regagne sa serviette sous le regard intéressé de Marcel, qui conclura que décidément nous formons tous trois une belle brochette de pieds.

Il nous demande ce que nous faisons à Lisbonne, il nous précise qu'il s'est couché à 7 heures le matin même après avoir découvert un sauna vraiment très sympa. Un ange passe. Puis un troupeau d'anges. Marcel s'en remet à une valeur sûre question sujet de conversation : le bronzage. Il se trouve trop bronzé. Il me demande si j'aimerais être aussi bronzé que lui. D'un élan du coeur profondément sincère je réponds "non, surtout pas". Il nous demande si en se mettant de l'écran total il va pouvoir débronzer plus vite. Même mon flacon de crème solaire lève les yeux au ciel de consternation. A ce moment je me dis que plus tard, on en rira. Si si, on en rira. Allez, courage.

Sentant que la partie n'est pas franchement gagnée, Marcel tente une nouvelle stratégie et décide de miser sur la sensualité : "j'adore me rouler dans le sable". Joignant le geste à la parole, Marcel se roule effectivement nu dans le sable à quelques mètres de nous. Je lutte contre les spasmes et les convulsions. C'est trop d'émotions pour moi. D'aucun et moi partons tester l'eau, laissant très courageusement notre pote portugais seul avec Marcel (comment ai-je pu croire que je ne serais pas puni un jour ou l'autre pour avoir fait une chose pareille ?). 

Nous revenons quelques temps plus tard. L'envahisseur est toujours là. Nous saurons un peu plus tard que Marcel aura tenté de masser les pieds de notre hôte et aura essuyé un refus en déclarant "j'aime qu'on me resiste". Aaah Subtilité, quand tu nous tiens... Je passerai pudiquement sur le moment où l'écrevisse d'ébène nous questionne sur notre vie sentimentale et nous demande s'il peut s'inscrire sur la liste d'attente. Je m'allonge comme pour dormir. Je sens un doigt effleurer mon pied. Je déplace mon pied. Je sens à nouveau un doigt effleurer mon pied. Je déplace à nouveau mon pied. Marcel anticipe mon éventuelle plainte : 

- Tu sais, il y a pas longtemps j'ai massé les pieds d'un mec hétéro. Un chanteur. Au début il ne voulait pas se laisser faire et puis finalement, il a beaucoup apprécié.

- Ah. Il a bien de la chance.

- Quoi ?

- Je disais "Ah, il bien de la chance".

Un ange passe. Suivi par une ribambelle d'autres anges. Dans un éclair soudain de lucidité, nous entendons l'écrevisse d'ébène dire : "bon je vais peut-être vous laisser tranquille, je vous embête ?". Puis l'écrevisse s'éloigne lentement. Puis revient, pour préciser "ça y est je me suis enduit d'écran total, je pense que ça pourra pas me faire de mal, hein". Mon flacon de crème solaire étouffe un gémissement soudain. Un régiment d'ange passe. Marcel finira par repartir. Je crois qu'on l'a eu à l'usure. Ou au court-bouillon. 

Le reste de l'après-midi s'écoulera contre toute attente dans une douceur et une tranquilité réjouissantes. A tel point que je ne vais pas te le raconter. Nous décidons de partir au moment où j'aperçois non loin le gang des cinq twitteux parisiens qui prend possession de la plage... pile à l'heure à laquelle nous sommes arrivés la veille à la descente du petit train, comme c'est surprenant ;D

 

* Pour des raisons évidentes de JenAiRienAFoutre, le prénom n'a pas été modifié. Marcel s'appelle bien Marcel.

dimanche, 02 septembre 2012

Indiana Joss et et les aventuriers de la plage perdue - Bon baiser de Lisbonne (1)

 

On n'était pas vraiment pressé. La seule aventure au programme de la journée c'était d'aller à la plage 19, un endroit réputé pour ... euh ... la qualité de ... son sable. Une broutille pour des aventuriers de notre trempe au milieu de ces vacances lisboètes qui avaient débuté dans la sérénité et la douceur malgré une rencontre périlleuse avec l'infâme Fcranky. Nous sommes partis en tout début d'après-midi.

Le voyage débute par une sage escapade dans le métro de Lisbonne jusqu'à la gare de Caïs do Sodre.  Nos indicateurs nous avaient orientés vers des pistes différentes pour la suite du trajet, l'un nous parlant d'un train, l'autre d'un bus. Nous savions donc que nous allions devoir exploiter au mieux notre sens aigu de la déduction et notre débrouillardise face à ces plans de transports en commun par toujours très bavards et ces bornes de paiement pas vraiment accueillantes pour identifier le chemin le plus rapide. Bref, on s'adresse à un marchand de journaux. Qui ne parle pas anglais mais parvient à nous faire comprendre que nous devons prendre un bateau (!?). Quelques instants plus tard nous faisons donc face à un guichet pour y quérir les billets nous permettant de rejoindre l'autre rive du Tage. La préposée à la vente des tickets nous indique avec une certitude implacable qu'après la traversée en bateau, il nous faudra trouver le bus 124 et l'emprunter jusqu'à son terminus, Costa do Caparica. Elle précise aussi que nous faisons la queue à son guichet pour rien, mais passons.

Nous embarquons donc, la mine songeuse et l'esprit embué, à bord d'un frêle esquif pouvant transporter à peine un demi millier de personnes pour traverser le Tage, ce fleuve sauvage et imprévisible, infesté des sardines et morues grelhados les plus féroces d'Europe. Au cours de cette traversée risquée et riche en rebond... - ah non en fait - nous commençons à repérer avec finesse d'autres voyageurs étant eux-mêmes probablement en quête de cette fameuse plage 19. Dans le milieu des agents secrets on appelle ça le Gaydar, je crois. Grâce au courage et à l'abnégation qui nous animent, nous tenons jusqu'au bout de la traversée. Hélas, il nous faut peu de temps pour perdre la trace des autres chercheurs de plage 19 qui semblent s'éparpiller vers d'autres lignes de bus,  nous prenons prudemment place à bord du bus 124. Assis, tout à l'avant et à droite du bus, nous sommes idéalement placés pour contempler la côte que nous allons longer tout en jetant de temps à autres des regards dédaigneux à ces manants restés piteusement debout. Mais aucun autre voyageur susceptible de rejoindre la plage 19. "C'est étrange...".

Et le trajet du bus 124 débute. Et le trajet du bus 124 dure. Et le trajet dure. dure. dure. dure. "J'en ai un peu plus je vous l'mets quand même ? : dure dure dure", presque une heure au cours de laquelle nous n'apercevons absolument rien qui puisse s'apparenter de près ou de loin à une plage ou de la mer. D'ailleurs, si nous quittons le bus 124 à un moment c'est avant tout parce que le chauffeur nous  indique que c'est le terminus. Deux fois. Nous sommes donc à Costa do Caparica. C'est... c'est... pas exactement comme on se l'était imaginé...

Ultime étape du périple, trouver le petit train desservant les dix-neuf plages de Costa da Caparica les unes après les autres, la plage 19 étant la dix-neuvième, comme c'est bien pensé. Nous trouvons la première plage mais point de train, pas vraiment d'idée de ce à quoi il peut ressembler. Pendant ce temps, la météo prend grand soin de se gâter et les nuages épars font place à un plafond sombre et généreux diffusant même un brouillard de plus en plus intense. Un barman nous renseignera avant même la fin de notre question, le train se trouverait après le dernier bar de la longue qui s'étale sous nos yeux. A croire que des gens lui demandent régulièrement comment accéder à la plage 19, comme c'est surprenant.

Après le dernier bar de l'interminable série en question le long de ce début de plage se trouve en effet un petit train digne des parcs d'attractions gentiment désuets dont les rails s'enfoncent à perte de vue au loin dans le sable, pour ce que le brouillard nous laisse entrevoir. Le brouillard qui justement n'en finit pas de s'épaissir. Devant nous une petit brochette de voyageurs attend patiemment que l'engin veuille bien se mettre en branle. Nous finissons par prendre place sagement. Nous avons quitté notre point de départ il y a maintenant deux heures trente. Une broutille, on disait. A quelle heure le train démarre ? Aucune idée, aucun moyen de le savoir.

Contre toute attente, le chauffeur finit par faire rugir le moteur de la bête et nous partons à un rythme modeste droit vers cette barbe à papa de brouillard qui se fait une joie de tout masquer aux alentours. Sur la droite, on ne voit plus la mer, on distingue simplement le sable à quelques mètres. Sur la gauche, rien, aucune idée de ce qu'il peut y avoir. Devant et derrière, les rails se perdent rapidement dans la purée de pois. Tu le sens bien le décor digne d'une bon film fantastique ? Après quelques minutes, une bruine légère vient compléter le tableau. Nous grelottons copieusement sur les bancs de bois de notre drôle d'embarcation de fortune.

Commence alors à trotter dans mon esprit le fameux syndrome de Keskejefailà. Devant nous un touriste italien cherche à nous faire la conversation, il commence par nous demander à quelle plage nous nous rendons. Il a compris. Nous avons compris qu'il a compris. Il a compris que nous avons compris qu'il a compris. Je crois qu'on s'est fait un copain. En plus, on a de la chance, il est aussi perdu que nous. Nous arrivons à plage 10. Le train s'arrête. Tous le monde descend pour s'assoir dans un autre train sur la voie d'à côté. On a froid, on ne voit plus rien, on n'est pas encore sûrs d'arriver à bon port. Mais l'essentiel c'est de ne pas penser que nous atteignons désormais les trois heures de trajet, que nous ne sommes pas arrivés et qu'il va bien falloir penser au trajet retour. Non non, on n'y pense pas du tout... Une broutille je te dis.

Et pourtant, à force de courage et détermination, le petit train avale le plages les unes après les autres et aussi incroyable que cela puisse paraître nous finissons par deviner dans la brume un petit panneau rouge portant fièrement le numéro 19. La population descendant à cet arrêt laisse encore moins de doute sur le lieu. Nous gagnons la plage assez vite (parce que bon, douze degrés en débardeur ça encourage à se remuer un peu).

Et puis comme dans les meilleures productions hollywoodiennes un petit miracle se produit. Le sable est agréable, la plage est assez belle et on a même l'impression que le temps commence à s'éclaircir. Vingt minutes plus tard les héros ont leur récompense. Le vent nous balaie gaiement les nuages et le soleil nous réchauffe tout ça. La plage 19 s'offre joliment aux regards gourmands qui la parcourent avec ses quelques bonnes surprises. C'est un bel après midi qui débute sous le soleil, aux environs de 17h30.

Finalement, c'était pas si compliqué tu vois. Il reste plus qu'a faire la broutille en sens inverse et nous serons déjà revenus. Un vrai bonheur.

Nous allons même revenir le lendemain avec un moyen de locomotion autrement plus rapide. Mais attention aux rapaces et autres écrevisses, la plage 19 n'est pas toujours fréquentée par les personnes les plus subtiles qui soient...

 

... to be continioud

dimanche, 15 juillet 2012

Fleurs d'artifices (oh la belle jaune)

 

Ce samedi 14 juillet, j'étais invité chez sa sainteté le roi du jeu de mot (et du velouté de poireau sans poireau, #Hinhinhin) pour y admirer le feu d'artifice parisien. Au cours de ma longue formation de GensBienCommeIlFaut, Maman m'a plutôt fait comprendre que ça ne se fait pas trop d'arriver chez les gens en ayant invariablement les mains vides. D'ailleurs, ne dit-on pas "aux innocents les mains pleines" ? et bien si, on le dit - même si je ne sais pas trop pourquoi. Alors parfois je fais des efforts.

Des chocolats c'est pas trop de saison, et puis il faudrait bien un jour que je coupe le cordon avec la denrée nourricière originelle et ultime. Du vin, je ne sais plus trop choisir. J'ai bien pensé à de la bétadine mais il ne m'en reste plus qu'un flacon pour tenir jusqu'au prochain jour ouvré et comme ce samedi est férié, les meilleurs marchands de bétadine de Paris sont fermés. Et puis, j'ai eu cette idée saugrenue en passant devant une boutique restée ouverte malgré le grand bal costumé sur le thème des militaires qui se tient ce jour-même sur les champs. Un fleuriste. J'ai à peu près autant d'expérience en matière d'achat de fleurs sans l'aide d'un tiers qu'en saut à la perche.

Quand on sait que j'ai passé quatre étés de ma vie d'étudiant à travailler en pépinière ça peut faire sourire mais je sais que, tout comme moi, tu n'es pas d'un naturel moqueur (d'ailleurs pendant ces jobs d'été il m'arrivait parfois de conduire un tracteur, et ça aussi quand on me connait ça peut faire sourire). Evidemment, c'eût été trop simple, je n'allais pas me fournir chez le premier fleuriste venu, le risque d'être piégé par un vil marchant de verdure sans scrupule me poussait à la prudence. Je suis donc passé en me baladant au hasard devant un premier fleuriste ouvert, puis un deuxième, puis... et puis il s'est mis à pleuvoir et mon T-shirt blanc m'a violemment menacé de devenir tout transparent si je ne rentrais pas fissa chez le prochain vendeur de pétales sur tiges qui se présenterait devant mes yeux. Je me suis donc exécuté.

Ça y est je suis dans la boutique, tout va bien. TOUT-VA-BIEN. Mme Fleuriste se dirige dans ma direction sans toutefois me regarder, comme un vautour qui voudrait me faire croire qu'il ne m'a pas vu. Parce que le fleuriste est roi en sa boutique, il SAIT que si le client est entré, le client ne repartira pas les mains vides. Je prends néanmoins mon air assuré pour montrer à l'adversaire que je n'ai pas l'intention de me laisser impressionner.

 

- Le gentil client (ça c'est moi) : bon.. Bonjour, je serais intéressé par un des bouquets qui sont à l'extérieur et je me demandais si ...

- Le vautour (ça c'est elle) : Oui ben vous pouvez aller le chercher vous-même

- Le gentil client (ça c'est moi) : ... ... mmh. ... mm.

 

Je suis ressorti devant les vitrines de la boutique. Alors quel genre de truc je pourrais bien prendre... Un truc avec du rouge ce serait pas mal. Il y a trois bouquets qui se battent pour avoir mes faveurs. Au bout de quatre minutes intenses d'introspection, je me décide à faire appel à mon sens inné de la botanique pour choisir (am stram gram...) celui-là, avec des Lys. Et du jaune. Commence alors le plus grand dilemme de cette épreuve décidement pleine de sournoiseries : les bouquets sont disposés dans des grands pots contenant de l'eau. La grande question est donc : je prends juste le bouquet ou j'embarque le pot plein d'eau pour le ramener avec moi dans la boutique ? Nan mais c'est super compliqué comme truc. A croire que pour s'acheter des fleurs dans cette boutique un 14 juillet, il faut avoir fait pyrotechnique.

Je prends d'abord le bouquet seul. C'est un peu mouillé. J'hésite, ça leur rendrait peut-être service aux gens de la boutique si je leur ramenais le pot plutôt que laisser un pot vide exposé comme ça aux quatre vents. Donc j'embarque le pot. Puis je remets le pot. Puis je reprends le pot (j'ai toujours été un modèle en matière de prise de décision). A ce moment j'entends le vautour qui sort de son nid et qui vient me dire sur un ton très aimable :

 

- Ah mais oui mais non, vous laissez le pot à sa place, comment elles feraient les petites grand-mères âgées s'il fallait qu'elles prennent le pot ?

- Mais est-ce que c'est mon problème, à moi ? Ah euh oui.

 

Et bien, crois le ou non, elle s'est mise à me regarder comme un type qui ne sait pas acheter des fleurs. Nan mais la honte, quoi. Plus tard elle refusera même de me fournir une petite poche d'eau pour maintenir les tiges dans leur bouillon en me disant qu'avec ce genre de bouquet ça ne se fait pas. Elle me prenait vraiment pour radis. Alors que franchement, une heure plus tard, sur le chemin de la soirée, j'avais plutôt la classe avec mon bouquet si bien choisi. D'ailleurs si cette soirée fut une telle réussite ce n'est pas uniquement grâce à la qualité du repas, du feu d'artifice et des jeux de mots des convives ("J'ai la science infuse"... "comme Lipton"... "sachet-le") (euh...), c'est AUSSI grace à ce bouquet qui le lendemain encore me valait des textos de félicitation pour le parfum des lys (délices ?) qui s'en dégageait. ET OUAIS. Comme quoi j'ai bien eu raison de faire confiance à mon fameux sens de la botanique.

Nan, la plus grande fumisterie dans cette histoire, c'est quand même ce mec au look plutôt sympa qui m'a regardé avec mon bouquet à la main sur le boulevard Voltaire en me faisant un grand sourire et qui a vraiment dû croire que je suis un grand romantique.

Et demain, saut à la perche.

 


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I want to buy you flowers, it's such a shame you're a boy...

samedi, 07 juillet 2012

Trois semaines, quelques poussières et puis...

 

And the worst days that life brings
All the bad movies and all the earthquakes
All the worst days I’ve just burried into the snow

 

Le faire-part bleu et blanc arrivé il y a un petit moment déjà a fini d'annoncer la nouvelle. Son petit frère est né il y a quelques semaines. Chacun en est à son petit bonheur fugace, tout va pour le mieux du monde et tout le monde, justement, se réjouit du manque comblé. Tous sourient, comme si la vie était de fait réparée, comme si on repartait de zéro. On tourne la page comme si ces souffrances n'avaient été qu'un mauvais rêve dont on serait sorti, comme ça, avec les éclats de voix d'un nouveau bébé venu animer enfin la maison et la chambre qui les a attendus, elle en vain, puis lui avec succès.  

Il m'arrive d'avoir peur qu'on l'oublie. Je sais bien que ses parents ne l'oublierons pas, loin de là, mais au delà, que restera-t-il d'elle dans les mémoires de ceux qui n'ont pu suivre qu'à distance les récits tourmentés d'une agonie de trois semaines, et sont avant tout soulagés que la chambre soit désormais occupée ? Mon neveu n'aura pas à vivre le fardeau de deux existences pour une seule, et c'est mieux ainsi, mais comment éviter d'évoquer - au mieux - à la façon d'un fantôme discret celle qui l'a précédé ?

Y aura-t-il une place pour elle dans les albums photo ? Ce seront uniquement ses pas à lui qui fouleront le sol du jardin. Ce seront uniquement ses cris à lui qui résonneront dans nos oreilles, pour un gros bobo ou pour un petit caprice, pas ceux d'une grande soeur au silence contraint. Evidemment, chacun, se remet comme il peut et il n'est pas question de jeter la pierre à qui que ce soit. Simplement je me demande souvent si, dans dix ou vingt ans, lorsqu'on lui parlera de ces années, elle aura voix au chapitre, si elle fera pleinement partie de son histoire et de nos vies. 

Lorsqu'il m'arrive de tomber par hasard sur la chanson que ses parents avaient choisie pour elle pendant la grossesse ou sur celle que j'ai tant écoutée pendant les trois semaines où elle a vécu, de doux frissons, presque sereins, pourtant, font briller un peu mon regard. Je ne suis pas exactement triste - j'ai fini de l'être - mais j'ai peur qu'on l'oublie.

Je ne voudrais pas qu'on l'oublie, je ne voudrais pas qu'on l'oublie.

 

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And the worst days that life brings
All the bad movies and all the earthquakes
All the worst days I’ve just burried into the snow

dimanche, 24 juin 2012

Pour une fois je vais te parler de mes histoires de cul

 

Au moment où le Docteur A. m'a demandé à quand remontait ma dernière masturbation et si elle avait été douloureuse, je me suis dit que nous étions désormais assez intimes pour que je le désigne comme mon nouveau médecin traitant. J'étais allongé sur la table d'examen avec mon caleçon au niveau des genoux dans une position à peu près aussi agréable qu'une bonne friction au papier de verre. Depuis deux jours, je souffrais un peu le martyr dans une région que l'on peut localiser entre le bas des hanches et le haut des cuisses (enfin tu vois, quoi), plutôt à gauche, le tout accompagné d'une gentille fièvre sans savoir vraiment de quoi il retournait.

Heureusement le diagnostic du Docteur A. fut rapidement d'une limpidité rassurante : ce n'était pas des hémorroïdes. Donc c'était, euh... enfin... une... quelque chose, quoi. Ah tiens peut-être un abcès mais peut-être pas. Vingt minutes plus tard je quittais le cabinet avec une ordonnance riche des quatre premiers jours d'arrêt de travail de ma vie, un peu d'antalgiques, une cuillerée d'antibiotiques, une bonne dose d'anti-inflammatoires et "ce serait bien que dans deux jours, ça se soit amélioré, quand-même". J'étais donc reparti chez moi avec une confiance inébranlable en la certitude de ma guérison. D'ailleurs, une fois mes médicaments en poche, j'étais tellement tranquille sur le chemin du retour que j'avais pris le luxe de marcher à un train de sénateur apathique (cachectique ?), c'est bien simple, les grands-mères boitant avec leurs caddies à carreaux faisaient dix mètres pendant que j'en faisais trois. Ou deux.

Deux jours plus tard je faisais mon retour en fanfare dans le cabinet du Docteur A. Le Docteur A. me regarda esquisser deux pas dans le couloir avant de conclure "Ah visiblement, ça ne s'est pas arrangé". Et bien non, ça ne s'était pas arrangé. La fesse gauche avait pris un soin particulier à enfler, rougir et devenir toujours plus douloureuse. Et durcir, aussi. Avec un point particulièrement douloureux. De l'autre côté, la fesse témoin avait l'air plutôt discrète et d'une banalité consternante avec sa rondeur tellement plus consensuelle. Après quelques instants à se gratter la tête le Docteur A. se mis à prononcer le mot qui me fit grimper au rideau de l'horreur. Urgences. Urgences, UR-GEN-CES. Heureusement, il avait décidé dans un accès de bon sens de demander un avis plus éclairé par téléphone auprès d'une collègue un peu spécialisée dans le domaine qui nous concerne (on ne parle pas de migraine, pour ceux qui ne suivent pas trop). Cette consoeur allait évidemment raisonner le Docteur A. et me rassurer par la même occasion. Fin du coup de fil, la spécialiste est sûre d'elle, il faut filer aux urgences. Je suis aussi souriant que ma fesse gauche.

L'infirmière chargée du tri à l'entrée des urgences met un point d'honneur à ne pas alarmer les patients : grâce à un ton tout ce qu'il y a de plus monocorde et une distance parfaitement robotique à l'explication de tes symptômes et à la lecture du courrier rédigé par ton médecin (sur lequel il y a pourtant les mots URGENCE et CHIRURGIE dans la même ligne), tu finis par te demander si tu as vraiment plus qu'une entorse à un sourcil. Ma première fois aux urgences. Après une heure et demi d'attente, les seuls médecins que j'ai aperçus sont ceux de l'épisode de Greys Anatomy diffusé sur le téléviseur de la salle d'attente (quelle brillante idée). Un médecin et deux infirmières finiront toutefois par s'intéresser à moi. Enfin, à mes fesses. Le verdict est rapide, un abcès qui a été largement compliqué par une prescription d'anti-inflammatoires à très mauvais escient. La sanction est tout aussi rapide, il faudra passer par le bloc. C'est vraiment indispensable ? Bien sur que oui, Monsieur. Vous allez passer la nuit ici, vous serez opéré demain. La nuit aux urgences. Je repense alors à cette douce phrase entendue deux jours plus tôt : "ce serait bien que dans deux jours, ça se soit amélioré, quand-même". La nuit aux urgences de proctologie c'est cool, tu as (très très) mal, tu manges un simulacre de repas, tu dors pas très bien et tu as un voisin venu pour la même chose que toi qui te raconte toutes les horreurs qu'on va te faire subir, parce que lui... c'est sa troisième fois (HAAAAAAAAAAAAAA !!!!).

Le lendemain matin débute par une scène merveilleuse où une des infirmières (qui bosse pourtant, donc, dans un service de proctologie...) soulève le drap qui couvre mon postérieur et me gratifie d'un très rassurant "Oh la vache ! qu'est ce que vous devez douiller !!". "Si c'est pour dire des trucs comme ça, tu peux la fermer ta gueule, CONNASSE ". Moi qui avait plutôt l'habitude quand on découvre mes fesses qu'on me dise des trucs du type "Ah la vache qu'est ce qu'elles sont douces" (mais si !!), je suis un peu tombé de haut. Dix minutes plus tard, la proctologue entre avec majesté dans la pièce (enfin c'est ce que j'imagine, allongé sur mon brancard et les yeux braqués contre ce très joli mur blanc) avant de confirmer que c'est bien un gros abcès, que les anti-inflammatoires ont bien pourri le tableau, mais que je ne serai opéré que le lundi suivant (on est vendredi) parce qu'il n'y a pas de place malgré l'urgence. Elle se propose toutefois gentiment de finir de percer l'abcès et le vider en grande partie. J'hésite entre rire et pleurer. Et puis finalement, je me contente de hurler très très fort pendant l'acte... (non, ce n'est pas dans mes habitudes).

Pour en avoir le coeur net, je questionne tout de même Mme Procto sur les causes d'un tel... euh... "désagrément". Elle me répond dans un grand sourire, qu'il n'y a pas de prédispositions particulières, que j'ai juste eu un énorme coup de pas de bol (je t'interdis de dire "pas de cul") et que ça peut arriver à tout le monde (alors méfie toi, toi, derrière ton écran). J'avais donc à peu près autant de chances d'être estropié d'une fesse que de gagner au loto. Je suis ravi. 

Quatre heures plus tard, j'étais rentré chez moi et je marchais presque normalement. A ce moment, je prenais mon téléphone et je racontais en rigolant ce qui m'était arrivé. Ouais, je rigolais plutôt bien. Mais ça, c'était avant l'opération. Enfin, la première des deux opérations...

 

(peut-être to be continioud...)

dimanche, 20 mai 2012

Antiquité médicale

 

Le Docteur Y. rédige son certificat avec une application toute cérémonieuse. Jamais un médecin n'aura écrit de missive aussi lisible sous mes yeux. Une jolie calligraphie surannée comme la feuille de soins qu'il me tend, rendant inutile et obsolète la recherche laborieuse de ma carte vitale.

Le Docteur Y. consulte sans rendez-vous les samedis matins. Ça m'arrange bien. Il était hors de question que je m'engage à rencontrer un médecin inconnu à un jour et une heure donnés depuis le traumatisme de la première fois où j'ai pris rendez-vous avec un médecin après mon arrivée à Mouetteland. En voyant mon prénom, ledit médecin s'était persuadé que je devais avoir huit ans grand maximum. J'en avais vingt-six. Il avait préparé des jouets et était arrivé dans la salle d'attente en disant "Enfant d'Avril. ? .... ah... euh... pardon... Monsieur d'Avril". Evidemment je n'avais pas manqué de m'installer près des jouets en passant. Je ne suis pas rancunier, c'est juste que j'aime bien me venger.

Le petit risque dans un créneau de consultation sans rendez-vous c'est de faire la queue quelques temps (trois heures ?) dans la salle d'attente, aussi, d'aucun m'avait conseillé de venir tôt. Il est 9h03 lorsque j'entre dans la salle d'attente, trois personnes me dévisagent avec des regards qui disent sans ambiguïté : "on était là avant toi, petit con. Fais gaffe." Je n'ai pas fait trois pas dans la pièce que la plus âgée des deux dames a déjà glissé dans l'oreille mollement compatissante de son mari que je n'ai pas sonné avant d'entrer dans la salle d'attente. Je suis probablement un délinquant qui vient semer le trouble dans ce cabinet de gens convenables. Je finis de me battre avec le fil de mes écouteurs et je prends place sur un vieux fauteuil de velours rouge grinçant tout ce qu'il peut au moment où je m'assois, je réalise alors le petit saut dans le temps que je viens de faire.

La pièce est à l'image de ces vieux fauteuils qui la peuplent. Une vieille table cachée par un étalage assez impressionnant de magazines, un vieux bureau abîmé, un tapis dont la jeunesse remonte peut-être au beau milieu des trente glorieuses. Contre la fenêtre un amoncellement de vieux cartons laisse dépasser un contenu joyeusement hétéroclite. On tient sans doute là le "placard" du cabinet. Dans la pièce voisine on entend presque distinctement une conversation qui doit être celle du Docteur Y. avec son premier patient du jour. Avec un peu plus de curiosité je parviendrais à connaître l'objet de la consultation.

Un nouveau patient fait son entrée dans la pièce, lui non plus n'a pas sonné. Je jette un regard de défi à la surveillante en chef des entrées et sorties. Rien. Cette femme n'est même pas capable de jouer son rôle jusqu'au bout, c'est pathétique. Le Docteur Y. apparaît une première fois dans la pièce pour raccompagner un patient vers la sortie alors que la surveillante et son mari se lèvent prestement parce que c'est leur tour à eux. Le Docteur Y. est petit, vraiment petit (je sais de quoi je parle), et son âge ne dépareille pas avec la décoration de l'endroit.

Le couple de sexagénaires est entré dans la salle d'examen. Derrière le mur épais comme une affiche précisant que la consultation sur rendez-vous est à trente euros (ah quand même), nous entendons très distinctement Monsieur nous parler de ses problèmes de diarrhées. Des diarrhées récurrentes, entendons nous bien. Ça tombe bien, on entend très bien. Heureusement, il n'a pas mal au ventre et il mange toujours assez bien. J'imagine sa femme assise bien droite hochant la tête par moment. A ma droite l'autre patiente - petite quarantaine et sac the Kooples serré contre les jambes - attend en faisant la moue. La moue à gauche. La moue à droite. La moue au milieu. Elle regarde le type un peu bizarre arrivé juste après elle (moi) qui pioche un à un des magazines posés sur la table, en regarde la tranche et les repose.

Mon occupation préférée dans les salles d'attente c'est de regarder les dates des magazines que le médecin / coiffeur / toiletteur / redresseur de torts met à la disposition des ses usagers. Et là je dois dire que je suis un peu déçu. Rien de plus ancien que 2011. Moi qui trouvais qu'un bon vieux Modes et travaux de 1987 aurait si bien trouvé sa place sur cette table. Je suis perdu au milieu de mes réflexions face à un magazine de presse automobile que je découvre lorsque je suis sorti de mes rêvasseries par le mot "mycose" prononcé très distinctement de l'autre côté des affiches tarifaires. Je souris intérieurement à l'idée d'être ausculté avec les mêmes outils que Monsieur Sexagénaire dans quelques minutes.

Parce que mon tour finira par venir et même dans pas si longtemps. Franchir cette petite porte c'est faire encore un pas supplémentaire dans le temps. Je regrette de ne pas avoir eu plus de temps pour détailler le mobilier de la pièce. Une pièce que je te propose d'appeler la chambre puisque, justement, elle comporte un lit. Oui, la table d'auscultation est un lit. Un lit, avec de vrais draps, posé sur un tapis encore plus ancien que celui de la salle d'attente. Nous nous asseyons face à face dans deux fauteuils et le Docteur Y. me propose de faire connaissance avec une chaleur et une gentillesse presque déconcertantes. Le Docteur Y. me plaint pour mon métier qu'il juge bien difficile, j'évite de lui dire qu'en ce moment l'emploi en question me prend tant de temps que mon blog en pâtit sérieusement. Après quelques banalités au cours desquelles je m’aperçois qu’il ne manque pas d’humour, débute "l'auscultation" (les guillemets ne sont pas fortuits).

C'est peut-être une auscultation d'un autre temps, où l'on écoute le coeur et la respiration du patient avec un stéthoscope sans même lui demander de retirer un quelconque vêtement. La médecine est un art, soit. Je crois que j'aurais payé pour savoir ce que le Docteur Y. a bien pu entendre de mon coeur et mes poumons à travers mon pull et mon Tee-shirt. En guise de pesée, il se contente de me demander si des gens de mon entourage m'ont fait remarqué récemment que j'avais pris ou perdu du poids. Deux questions plus tard il décrète que je suis définitivement apte. C'était bien la peine que je mette une culotte propre.

Il n'y aura donc pas de carte vitale, ni même d'ordinateur - auraient-ils vraiment leurs places dans cet endroit ? - et je repars avec dans ma poche un certificat à l'image du Docteur Y. et son cabinet. Gentiment désuet mais pas dénué de charme. Un nouveau bon de trente ans et je suis dans la rue.

Je suis presque soulagé qu'il n'ait pas remarqué mon mal de gorge. Je crois que je suis une cause perdue pour la médecine et le bon sens commun.

mardi, 08 mai 2012

La fin des haricots.


Si tu es un de mes voisins, je te conseille de ne pas lire ce billet, ça vaudra mieux pour tout le monde et les paillassons seront bien gardés.


J'avais une terrible envie de te parler de ma consommation déraisonnée de rillettes de thon Petit N*avire et puis je me suis dit que ce ne serait peut-être pas très vendeur pour la promotion de ma petite personne. 

Ce matin je quittais mon appartement, j'avais tourné la clé dans la serrure, j'étais prêt ouvrir la porte et sortir et puis... un bruit sur le palier. Un bruit suspect et effrayant. Comme un voisin qui serait en train de descendre l'escalier. J'ai immédiatement coupé ma respiration et je suis resté parfaitement immobile dans la position du héron jusqu'à ce que la menace s'éloigne. Plus le temps passe, plus j'éprouve une réticence presque phobique à l'idée de croiser mes voisins dans les escaliers. Mes voisins de palier qui m'ont invité une fois chez eux et à qui je n'ai jamais relancé la pareille parce que ça me fait peur, mes voisins du dessus, - dont celui qui me demande à chaque fois comment se passent mes études et qui a bien compris que je fais du "bibinton" parce qu'il me voit souvent avec ma raquette - et mes voisins du dessous qui chantent de l'opéra sous la douche. Non pas que je ne les aime pas, hein. Mais je ne sais pas quoi leur dire... Jamais.

En général, je fais ma vie tranquille dans les escaliers, je pense à vingt-trois choses en même temps et voilà qu'un voisin surgit sur mon palier sans prévenir. Chaque fois c'est courage fuyons dans mon cerveau. Je me retrouve avec autant de répartie que la boite de haricots verts extra fins qui se trouve dans le fond de mon sac de courses et qui n'a qu'une envie : aller se cacher dans un placard.

- Le voisin : bonjour ! vous allez bien ? ("tu vas bien ?" pour la version voisin de palier sensible)

- La boite de haricots verts : 'jour ... ... oué ... ... et bonne s...

- Le voisin : Ah vous rentrez des courses ?

- La boite de haricots verts : ... oué ... faut bien manger, hein... et bonne soi...

- Le voisin : vous avez vu ce temps un peu ? c'est quand même dingue, ça.

- La boite de haricots verts : ... oui ben oui alors... je ... un peu pressé... et bonne soir...

- Le voisin : Oh ça avec ce temps faut pas s'étonner qu'on soit mal fichu. Bon bah bonne soirée, hein.

- La boite de haricots verts : Oué. bonne soi...

Je déteste au plus haut point parler de banalités dont tout le monde sait que c'est uniquement pour meubler la conversation. Oui je sais parler météo si je veux. Et même bien mieux que Monsieur ToutLeMonde grâce à mon éducation familiale. J'ai peur que mes voisins finissent par me prendre pour un garçon un peu simple. Pas trop dans le bon sens du terme, tu vois. Mais me résoudre à dire du mal de la pluie et du beau temps sans apporter quoi que ce soit de pertinent, c'est au-dessus de mes forces. Peut-être que je m'aime trop pour m'abaisser à ce genre de choses (ah c'est intéressant ça...)

Cela dit, encore plus que devoir meubler une conversation dont chacun sait qu'elle ne mènera pas plus loin que le local poubelle, je déteste être pris au dépourvu en face de gens que je connais peu. Et si le voisin me demandait quelque chose que je ne veux pas ou, pire, que je ne comprends pas (dans ce cas je dis toujours oui en souriant bêtement même si je sais que ça risque d'être à mes dépens). Et si le voisin ne riait pas à la blague un peu nulle que je vais finir par faire pour alimenter cette foutue conversation parce que, c'est sûr, je me connais, ça va m'échapper à un moment. Et si le voisin commençait à se dire que j'ai l'air bien gentil mais un peu bizarre *sourire entendu*. Et si le voisin s'imaginait - à tort - que je suis un psychopathe qui a peur de croiser ses voisins... Tu comprends un peu mon raisonnement ? Voilà toute la subtilité de ma méthode boite de haricots verts.

Le souci c'est que les voisins ça reste amusant et sympathique mais ils ne sont pas les seuls mécréants à me mettre dans cet état. Je n'évoquerai pas ici quelques déboires professionnels. Aucun problème avec les gens que je connais bien, je suis capable de dire des horreurs avec un petit sourire narquois et un brin provoquant mais l'inconnu me paralyse. Tu vois, par exemple, samedi soir il y avait un mec plutôt à mon goût avec sa chemise sympa qui était venu danser avec moi un peu plus tôt et qui en toute fin de soirée est revenu me prendre par la taille pour m'entrainer et faire quelques pas avec lui. A ce moment, la boite de haricots verts extra fins a repris fermement les commandes de mon cerveau à distance depuis le placard où elle était sagement rangée avec ses copines, et rien.

J'ai souri bêtement et je crois que j'ai vaguement fait non de la tête (extra fins, tu parles...). Parce que j'avais peur, parce qu'il allait me prendre pour une tâche, parce que je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir dire. Dans une vie idéale je lui aurais dit "attends mon coco, laisse moi vingt minutes, le temps que je t'écrive un billet avec deux-trois blagues moyennes et je reviens, au pire tu trouveras que j'ai un peu d'autodérision".

Soyons lucides deux secondes. On est dans la nuit de samedi à dimanche, il est 5h45, on danse depuis un peu plus de quatre heures. Qui peut prétendre avoir l'air brillant, digne et alerte ? D'aucuns diront que je dois m'en sortir à peu près aussi bien que n'importe qui ( *cri du coeur ON/*  ET MEME MIEUX !!!   *cri du coeur OFF/* ). Et pourtant je me suis caché derrière la boite de haricots et lui est allé conté fleurette à quelqu'un d'autre. Il avait bien raison.

Mais, c'est dans l'air du temps, le changement c'est maintenant (si si rappelle toi). J'ai innové en faisant mes courses avant-hier et je peux te dire que la ratatouille Ca*ssegrain est une tuerie. C'est donc décidé, la prochaine fois c'est la ratatouille qui parlera, et, foi de courgette, ça ne se passera pas comme ça. La boite de haricots verts extra fins, TA GUEULE.


Après la lecture de ce billet, tu peux admirer l'extrême finesse de son titre. Et ouais.

lundi, 16 avril 2012

La fin du bal

 

Dimanche. Quelques pas parcourus sous la fraîcheur de ce matin juste naissant, au terme de cette soirée étirée jusqu'à l'inconvenance. Il est un peu plus de six heures. Bientôt sept en fait. Et le jour commence sérieusement à poindre, un jour un peu étrange, quasiment stérile : il fait jour et pourtant rien ne vit ou presque, les cafés du onzième arrondissement n'ont même pas encore étalé leurs terrasses, il n'y a dans les rues que quelques passants bien pressés, comme moi, de regagner leurs pénates.

Le déroulement de la soirée s’est improvisé à la dernière minute pour se terminer sur une piste de danse à la population largement masculine et sensible. Et puis dès les premières minutes il y a eu cette fille que j’ai trouvée épatante. La trentaine, peut-être, d'origine asiatique avec une coiffure, une robe et une gestuelle tout-droit sorties des années soixante et, surtout, ce sens du rythme fascinant. La vitesse à laquelle ses bras s'agitent, ses rotations habilement maîtrisées, tout porte à maintenir mon regard fixé vers elle. J'aime regarder les gens danser, enfin ceux qui savent. J'ai toujours trouvé que la limite entre un déhanchement admirable et des gesticulations ridicules était très ténue. Elle est un pantin dynamique aux mains d'un chorégraphe diablement inspiré. J’aime par-dessus tout l’indifférence qu’elle semble adresser à ceux qui trouvent son style peu académique. Je crois que j'aurais passé la nuit à la regarder si on ne m'avait pas entrainé vers d'autres occupations.

J'aimerais parfois être un observateur extérieur pour me faire un avis sur ma propre façon de danser. Je crois faire plutôt dans la demi-mesure et je finis toujours par singer plus ou moins ce que font les gens qui m’entourent. En moins coordonné sans doute, c’est pour ma petite touche perso. Et puis de toute façon, il faut dire qu’aux heures de pointes l’affluence limite grandement les initiatives qui nécessiteraient un tant soit peu de place et c’est peut-être mieux ainsi. Mon gabarit n’aide pas énormément à repousser les autres gesticulateurs assaillants. Il est vrai aussi que danser à quelques mètres du bar n’est pas la plus brillante des idées que nous ayons eues, je suis un suiveur lamentable. Après une petite demi-heure de gesticulations, je dénombre pas moins de deux mains qui sont venues se déposer sur mon postérieur. C’est correct. Deux mains de femmes. C’est un peu vexant.

A quelques mètres, les jeux de regards, les autres mains aventureuses et les tentatives un peu timides, un peu hésitantes jouent leur bal comme dans chaque soirée de ce type. Quelques coups d’œil encore permettent d’identifier deux ou trois fauves à l’affût. Il y a ce garçon à la chorégraphie pas exactement subtile qui n'a de cesse de fixer des cibles à travers toute la piste de danse, se déplacer à vive allure dans leurs directions et se présenter devant elles pour, à l’occasion, retirer son tee-shirt comme il offrirait un bouquet de fleurs (ou d’orties, peut-être). C’est d’un romantisme relatif. Je ne suis pas sûr qu’un militant distribuant des tracts pour Philippe Poutou aurait essuyé plus de refus que lui. J’admire toutefois son courage et son abnégation (les mauvaises langues parleraient plutôt d’acharnement pathétique mais comme tu le sais je ne mange pas de ce pain-là).

Les musiques passent (les saladiers de bonbons, aussi), les groupes se font, se défont. On me marche sur les pieds pour la vingt-troisième fois. Et la soirée se poursuit sans grande histoire. Même pas un truc drôle à raconter, même en exagérant un peu. Bon, j’ai retrouvé par hasard un pote pas vu depuis quelques mois et ça m’a fait plaisir mais ça tu t’en fous un peu.

Fin de soirée, la piste s’est largement clairsemée. Nous arrivons à ce moment un peu cruel où il semble que seuls les invendus de la nuit rodent encore près des enceintes. Ce garçon à la chemise rayée, pourtant si charmant, continue à tourner, à esquisser des gestes qui avec un peu de mauvaise foi peuvent s'apparenter à des pas de danse. Et puis quelqu'un s'approche de lui, lui prend la main et les gestes suivant ressemblent à un début de romance, comme dans les comédies romantiques, comme dans les rêves échafaudés par les célibataires pleins d’espoir qui arpentent ces soirées. En tout cas, depuis le poste d’observation, la parade semble se dérouler assez bien. Quelques minutes plus tard, un baiser puis un autre et une belle étreinte accompagnée de gestes sans ambiguïté. Au coup d'œil suivant, l'un et l'autre ont disparu, en route peut-être pour une partie de bridge endiablée ou je ne sais quelle autre occupation à leur goût.

La soirée - encore au cœur de la nuit noire et complète – continue à s’étirer toujours plus à l'intérieur de cette grande salle sombre et bruyante, il suffit pourtant de faire quelques mètres pour voyager dans le temps. Derrière la porte, en effet, il n'est plus question de soirée et les boulevards encore vides s'étirent déjà langoureusement sous la lueur timide de cette grisaille débutante. En un instant, la fraîcheur de ce matin d’avril finit d’éteindre les dernières braises de la nuit.

Le temps de me remémorer ces quelques morceaux d’amusement, j'ai gravi les escaliers de mon immeuble. Il est sept heures. Le onzième arrondissement s’éveille, je vais tenter de faire le contraire. Je tire les rideaux pour faire comme si le jour n'était qu'une menace encore assoupie. J'adresse une prière à St Marchand-De-Sable, j’essaie de me convaincre que je vais passer une nuit tranquille et reposante, que je suis La Belle au bois dormant. 

Avril est distrayant mais garde un certain goût d’inachevé. Il fera jour dem... ah. Oui.


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