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dimanche, 20 mai 2012

Antiquité médicale

 

Le Docteur Y. rédige son certificat avec une application toute cérémonieuse. Jamais un médecin n'aura écrit de missive aussi lisible sous mes yeux. Une jolie calligraphie surannée comme la feuille de soins qu'il me tend, rendant inutile et obsolète la recherche laborieuse de ma carte vitale.

Le Docteur Y. consulte sans rendez-vous les samedis matins. Ça m'arrange bien. Il était hors de question que je m'engage à rencontrer un médecin inconnu à un jour et une heure donnés depuis le traumatisme de la première fois où j'ai pris rendez-vous avec un médecin après mon arrivée à Mouetteland. En voyant mon prénom, ledit médecin s'était persuadé que je devais avoir huit ans grand maximum. J'en avais vingt-six. Il avait préparé des jouets et était arrivé dans la salle d'attente en disant "Enfant d'Avril. ? .... ah... euh... pardon... Monsieur d'Avril". Evidemment je n'avais pas manqué de m'installer près des jouets en passant. Je ne suis pas rancunier, c'est juste que j'aime bien me venger.

Le petit risque dans un créneau de consultation sans rendez-vous c'est de faire la queue quelques temps (trois heures ?) dans la salle d'attente, aussi, d'aucun m'avait conseillé de venir tôt. Il est 9h03 lorsque j'entre dans la salle d'attente, trois personnes me dévisagent avec des regards qui disent sans ambiguïté : "on était là avant toi, petit con. Fais gaffe." Je n'ai pas fait trois pas dans la pièce que la plus âgée des deux dames a déjà glissé dans l'oreille mollement compatissante de son mari que je n'ai pas sonné avant d'entrer dans la salle d'attente. Je suis probablement un délinquant qui vient semer le trouble dans ce cabinet de gens convenables. Je finis de me battre avec le fil de mes écouteurs et je prends place sur un vieux fauteuil de velours rouge grinçant tout ce qu'il peut au moment où je m'assois, je réalise alors le petit saut dans le temps que je viens de faire.

La pièce est à l'image de ces vieux fauteuils qui la peuplent. Une vieille table cachée par un étalage assez impressionnant de magazines, un vieux bureau abîmé, un tapis dont la jeunesse remonte peut-être au beau milieu des trente glorieuses. Contre la fenêtre un amoncellement de vieux cartons laisse dépasser un contenu joyeusement hétéroclite. On tient sans doute là le "placard" du cabinet. Dans la pièce voisine on entend presque distinctement une conversation qui doit être celle du Docteur Y. avec son premier patient du jour. Avec un peu plus de curiosité je parviendrais à connaître l'objet de la consultation.

Un nouveau patient fait son entrée dans la pièce, lui non plus n'a pas sonné. Je jette un regard de défi à la surveillante en chef des entrées et sorties. Rien. Cette femme n'est même pas capable de jouer son rôle jusqu'au bout, c'est pathétique. Le Docteur Y. apparaît une première fois dans la pièce pour raccompagner un patient vers la sortie alors que la surveillante et son mari se lèvent prestement parce que c'est leur tour à eux. Le Docteur Y. est petit, vraiment petit (je sais de quoi je parle), et son âge ne dépareille pas avec la décoration de l'endroit.

Le couple de sexagénaires est entré dans la salle d'examen. Derrière le mur épais comme une affiche précisant que la consultation sur rendez-vous est à trente euros (ah quand même), nous entendons très distinctement Monsieur nous parler de ses problèmes de diarrhées. Des diarrhées récurrentes, entendons nous bien. Ça tombe bien, on entend très bien. Heureusement, il n'a pas mal au ventre et il mange toujours assez bien. J'imagine sa femme assise bien droite hochant la tête par moment. A ma droite l'autre patiente - petite quarantaine et sac the Kooples serré contre les jambes - attend en faisant la moue. La moue à gauche. La moue à droite. La moue au milieu. Elle regarde le type un peu bizarre arrivé juste après elle (moi) qui pioche un à un des magazines posés sur la table, en regarde la tranche et les repose.

Mon occupation préférée dans les salles d'attente c'est de regarder les dates des magazines que le médecin / coiffeur / toiletteur / redresseur de torts met à la disposition des ses usagers. Et là je dois dire que je suis un peu déçu. Rien de plus ancien que 2011. Moi qui trouvais qu'un bon vieux Modes et travaux de 1987 aurait si bien trouvé sa place sur cette table. Je suis perdu au milieu de mes réflexions face à un magazine de presse automobile que je découvre lorsque je suis sorti de mes rêvasseries par le mot "mycose" prononcé très distinctement de l'autre côté des affiches tarifaires. Je souris intérieurement à l'idée d'être ausculté avec les mêmes outils que Monsieur Sexagénaire dans quelques minutes.

Parce que mon tour finira par venir et même dans pas si longtemps. Franchir cette petite porte c'est faire encore un pas supplémentaire dans le temps. Je regrette de ne pas avoir eu plus de temps pour détailler le mobilier de la pièce. Une pièce que je te propose d'appeler la chambre puisque, justement, elle comporte un lit. Oui, la table d'auscultation est un lit. Un lit, avec de vrais draps, posé sur un tapis encore plus ancien que celui de la salle d'attente. Nous nous asseyons face à face dans deux fauteuils et le Docteur Y. me propose de faire connaissance avec une chaleur et une gentillesse presque déconcertantes. Le Docteur Y. me plaint pour mon métier qu'il juge bien difficile, j'évite de lui dire qu'en ce moment l'emploi en question me prend tant de temps que mon blog en pâtit sérieusement. Après quelques banalités au cours desquelles je m’aperçois qu’il ne manque pas d’humour, débute "l'auscultation" (les guillemets ne sont pas fortuits).

C'est peut-être une auscultation d'un autre temps, où l'on écoute le coeur et la respiration du patient avec un stéthoscope sans même lui demander de retirer un quelconque vêtement. La médecine est un art, soit. Je crois que j'aurais payé pour savoir ce que le Docteur Y. a bien pu entendre de mon coeur et mes poumons à travers mon pull et mon Tee-shirt. En guise de pesée, il se contente de me demander si des gens de mon entourage m'ont fait remarqué récemment que j'avais pris ou perdu du poids. Deux questions plus tard il décrète que je suis définitivement apte. C'était bien la peine que je mette une culotte propre.

Il n'y aura donc pas de carte vitale, ni même d'ordinateur - auraient-ils vraiment leurs places dans cet endroit ? - et je repars avec dans ma poche un certificat à l'image du Docteur Y. et son cabinet. Gentiment désuet mais pas dénué de charme. Un nouveau bon de trente ans et je suis dans la rue.

Je suis presque soulagé qu'il n'ait pas remarqué mon mal de gorge. Je crois que je suis une cause perdue pour la médecine et le bon sens commun.

mardi, 08 mai 2012

La fin des haricots.


Si tu es un de mes voisins, je te conseille de ne pas lire ce billet, ça vaudra mieux pour tout le monde et les paillassons seront bien gardés.


J'avais une terrible envie de te parler de ma consommation déraisonnée de rillettes de thon Petit N*avire et puis je me suis dit que ce ne serait peut-être pas très vendeur pour la promotion de ma petite personne. 

Ce matin je quittais mon appartement, j'avais tourné la clé dans la serrure, j'étais prêt ouvrir la porte et sortir et puis... un bruit sur le palier. Un bruit suspect et effrayant. Comme un voisin qui serait en train de descendre l'escalier. J'ai immédiatement coupé ma respiration et je suis resté parfaitement immobile dans la position du héron jusqu'à ce que la menace s'éloigne. Plus le temps passe, plus j'éprouve une réticence presque phobique à l'idée de croiser mes voisins dans les escaliers. Mes voisins de palier qui m'ont invité une fois chez eux et à qui je n'ai jamais relancé la pareille parce que ça me fait peur, mes voisins du dessus, - dont celui qui me demande à chaque fois comment se passent mes études et qui a bien compris que je fais du "bibinton" parce qu'il me voit souvent avec ma raquette - et mes voisins du dessous qui chantent de l'opéra sous la douche. Non pas que je ne les aime pas, hein. Mais je ne sais pas quoi leur dire... Jamais.

En général, je fais ma vie tranquille dans les escaliers, je pense à vingt-trois choses en même temps et voilà qu'un voisin surgit sur mon palier sans prévenir. Chaque fois c'est courage fuyons dans mon cerveau. Je me retrouve avec autant de répartie que la boite de haricots verts extra fins qui se trouve dans le fond de mon sac de courses et qui n'a qu'une envie : aller se cacher dans un placard.

- Le voisin : bonjour ! vous allez bien ? ("tu vas bien ?" pour la version voisin de palier sensible)

- La boite de haricots verts : 'jour ... ... oué ... ... et bonne s...

- Le voisin : Ah vous rentrez des courses ?

- La boite de haricots verts : ... oué ... faut bien manger, hein... et bonne soi...

- Le voisin : vous avez vu ce temps un peu ? c'est quand même dingue, ça.

- La boite de haricots verts : ... oui ben oui alors... je ... un peu pressé... et bonne soir...

- Le voisin : Oh ça avec ce temps faut pas s'étonner qu'on soit mal fichu. Bon bah bonne soirée, hein.

- La boite de haricots verts : Oué. bonne soi...

Je déteste au plus haut point parler de banalités dont tout le monde sait que c'est uniquement pour meubler la conversation. Oui je sais parler météo si je veux. Et même bien mieux que Monsieur ToutLeMonde grâce à mon éducation familiale. J'ai peur que mes voisins finissent par me prendre pour un garçon un peu simple. Pas trop dans le bon sens du terme, tu vois. Mais me résoudre à dire du mal de la pluie et du beau temps sans apporter quoi que ce soit de pertinent, c'est au-dessus de mes forces. Peut-être que je m'aime trop pour m'abaisser à ce genre de choses (ah c'est intéressant ça...)

Cela dit, encore plus que devoir meubler une conversation dont chacun sait qu'elle ne mènera pas plus loin que le local poubelle, je déteste être pris au dépourvu en face de gens que je connais peu. Et si le voisin me demandait quelque chose que je ne veux pas ou, pire, que je ne comprends pas (dans ce cas je dis toujours oui en souriant bêtement même si je sais que ça risque d'être à mes dépens). Et si le voisin ne riait pas à la blague un peu nulle que je vais finir par faire pour alimenter cette foutue conversation parce que, c'est sûr, je me connais, ça va m'échapper à un moment. Et si le voisin commençait à se dire que j'ai l'air bien gentil mais un peu bizarre *sourire entendu*. Et si le voisin s'imaginait - à tort - que je suis un psychopathe qui a peur de croiser ses voisins... Tu comprends un peu mon raisonnement ? Voilà toute la subtilité de ma méthode boite de haricots verts.

Le souci c'est que les voisins ça reste amusant et sympathique mais ils ne sont pas les seuls mécréants à me mettre dans cet état. Je n'évoquerai pas ici quelques déboires professionnels. Aucun problème avec les gens que je connais bien, je suis capable de dire des horreurs avec un petit sourire narquois et un brin provoquant mais l'inconnu me paralyse. Tu vois, par exemple, samedi soir il y avait un mec plutôt à mon goût avec sa chemise sympa qui était venu danser avec moi un peu plus tôt et qui en toute fin de soirée est revenu me prendre par la taille pour m'entrainer et faire quelques pas avec lui. A ce moment, la boite de haricots verts extra fins a repris fermement les commandes de mon cerveau à distance depuis le placard où elle était sagement rangée avec ses copines, et rien.

J'ai souri bêtement et je crois que j'ai vaguement fait non de la tête (extra fins, tu parles...). Parce que j'avais peur, parce qu'il allait me prendre pour une tâche, parce que je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir dire. Dans une vie idéale je lui aurais dit "attends mon coco, laisse moi vingt minutes, le temps que je t'écrive un billet avec deux-trois blagues moyennes et je reviens, au pire tu trouveras que j'ai un peu d'autodérision".

Soyons lucides deux secondes. On est dans la nuit de samedi à dimanche, il est 5h45, on danse depuis un peu plus de quatre heures. Qui peut prétendre avoir l'air brillant, digne et alerte ? D'aucuns diront que je dois m'en sortir à peu près aussi bien que n'importe qui ( *cri du coeur ON/*  ET MEME MIEUX !!!   *cri du coeur OFF/* ). Et pourtant je me suis caché derrière la boite de haricots et lui est allé conté fleurette à quelqu'un d'autre. Il avait bien raison.

Mais, c'est dans l'air du temps, le changement c'est maintenant (si si rappelle toi). J'ai innové en faisant mes courses avant-hier et je peux te dire que la ratatouille Ca*ssegrain est une tuerie. C'est donc décidé, la prochaine fois c'est la ratatouille qui parlera, et, foi de courgette, ça ne se passera pas comme ça. La boite de haricots verts extra fins, TA GUEULE.


Après la lecture de ce billet, tu peux admirer l'extrême finesse de son titre. Et ouais.