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lundi, 16 avril 2012

La fin du bal

 

Dimanche. Quelques pas parcourus sous la fraîcheur de ce matin juste naissant, au terme de cette soirée étirée jusqu'à l'inconvenance. Il est un peu plus de six heures. Bientôt sept en fait. Et le jour commence sérieusement à poindre, un jour un peu étrange, quasiment stérile : il fait jour et pourtant rien ne vit ou presque, les cafés du onzième arrondissement n'ont même pas encore étalé leurs terrasses, il n'y a dans les rues que quelques passants bien pressés, comme moi, de regagner leurs pénates.

Le déroulement de la soirée s’est improvisé à la dernière minute pour se terminer sur une piste de danse à la population largement masculine et sensible. Et puis dès les premières minutes il y a eu cette fille que j’ai trouvée épatante. La trentaine, peut-être, d'origine asiatique avec une coiffure, une robe et une gestuelle tout-droit sorties des années soixante et, surtout, ce sens du rythme fascinant. La vitesse à laquelle ses bras s'agitent, ses rotations habilement maîtrisées, tout porte à maintenir mon regard fixé vers elle. J'aime regarder les gens danser, enfin ceux qui savent. J'ai toujours trouvé que la limite entre un déhanchement admirable et des gesticulations ridicules était très ténue. Elle est un pantin dynamique aux mains d'un chorégraphe diablement inspiré. J’aime par-dessus tout l’indifférence qu’elle semble adresser à ceux qui trouvent son style peu académique. Je crois que j'aurais passé la nuit à la regarder si on ne m'avait pas entrainé vers d'autres occupations.

J'aimerais parfois être un observateur extérieur pour me faire un avis sur ma propre façon de danser. Je crois faire plutôt dans la demi-mesure et je finis toujours par singer plus ou moins ce que font les gens qui m’entourent. En moins coordonné sans doute, c’est pour ma petite touche perso. Et puis de toute façon, il faut dire qu’aux heures de pointes l’affluence limite grandement les initiatives qui nécessiteraient un tant soit peu de place et c’est peut-être mieux ainsi. Mon gabarit n’aide pas énormément à repousser les autres gesticulateurs assaillants. Il est vrai aussi que danser à quelques mètres du bar n’est pas la plus brillante des idées que nous ayons eues, je suis un suiveur lamentable. Après une petite demi-heure de gesticulations, je dénombre pas moins de deux mains qui sont venues se déposer sur mon postérieur. C’est correct. Deux mains de femmes. C’est un peu vexant.

A quelques mètres, les jeux de regards, les autres mains aventureuses et les tentatives un peu timides, un peu hésitantes jouent leur bal comme dans chaque soirée de ce type. Quelques coups d’œil encore permettent d’identifier deux ou trois fauves à l’affût. Il y a ce garçon à la chorégraphie pas exactement subtile qui n'a de cesse de fixer des cibles à travers toute la piste de danse, se déplacer à vive allure dans leurs directions et se présenter devant elles pour, à l’occasion, retirer son tee-shirt comme il offrirait un bouquet de fleurs (ou d’orties, peut-être). C’est d’un romantisme relatif. Je ne suis pas sûr qu’un militant distribuant des tracts pour Philippe Poutou aurait essuyé plus de refus que lui. J’admire toutefois son courage et son abnégation (les mauvaises langues parleraient plutôt d’acharnement pathétique mais comme tu le sais je ne mange pas de ce pain-là).

Les musiques passent (les saladiers de bonbons, aussi), les groupes se font, se défont. On me marche sur les pieds pour la vingt-troisième fois. Et la soirée se poursuit sans grande histoire. Même pas un truc drôle à raconter, même en exagérant un peu. Bon, j’ai retrouvé par hasard un pote pas vu depuis quelques mois et ça m’a fait plaisir mais ça tu t’en fous un peu.

Fin de soirée, la piste s’est largement clairsemée. Nous arrivons à ce moment un peu cruel où il semble que seuls les invendus de la nuit rodent encore près des enceintes. Ce garçon à la chemise rayée, pourtant si charmant, continue à tourner, à esquisser des gestes qui avec un peu de mauvaise foi peuvent s'apparenter à des pas de danse. Et puis quelqu'un s'approche de lui, lui prend la main et les gestes suivant ressemblent à un début de romance, comme dans les comédies romantiques, comme dans les rêves échafaudés par les célibataires pleins d’espoir qui arpentent ces soirées. En tout cas, depuis le poste d’observation, la parade semble se dérouler assez bien. Quelques minutes plus tard, un baiser puis un autre et une belle étreinte accompagnée de gestes sans ambiguïté. Au coup d'œil suivant, l'un et l'autre ont disparu, en route peut-être pour une partie de bridge endiablée ou je ne sais quelle autre occupation à leur goût.

La soirée - encore au cœur de la nuit noire et complète – continue à s’étirer toujours plus à l'intérieur de cette grande salle sombre et bruyante, il suffit pourtant de faire quelques mètres pour voyager dans le temps. Derrière la porte, en effet, il n'est plus question de soirée et les boulevards encore vides s'étirent déjà langoureusement sous la lueur timide de cette grisaille débutante. En un instant, la fraîcheur de ce matin d’avril finit d’éteindre les dernières braises de la nuit.

Le temps de me remémorer ces quelques morceaux d’amusement, j'ai gravi les escaliers de mon immeuble. Il est sept heures. Le onzième arrondissement s’éveille, je vais tenter de faire le contraire. Je tire les rideaux pour faire comme si le jour n'était qu'une menace encore assoupie. J'adresse une prière à St Marchand-De-Sable, j’essaie de me convaincre que je vais passer une nuit tranquille et reposante, que je suis La Belle au bois dormant. 

Avril est distrayant mais garde un certain goût d’inachevé. Il fera jour dem... ah. Oui.


podcast
 

lundi, 09 avril 2012

Me against les Buttes-C.


Km 0. A peine revenu de mon week-end de Pâques en famille je décide de m'attaquer à mon premier footing de 2012 avec pour but de vérifier si ma quasi première année de badminton a fait exploser évoluer mes capacités cardio-pulmonaires. Et puis après tout, ça y est, c'est la saison pour exhiber mes mollets de compet'. L'objectif est de parcourir au moins X tours du parc des Buttes-C. (sauras-tu reconnaître quel parc se cache derrière ce mystérieux pseudonyme ?). Florence + The Machine, Adam Levine, VV Brown, Yuksek et quelques autres se sont réunis dans une playlist au bout de mes écouteurs pour me donner du coeur à l'ouvrage. J'entame les hostilités avec confiance, force et courage. En commençant pas la descente, quoi.

Km 0,4. Trop facile. Je vole sur la piste comme un kenyan des hauts plateaux, je regarde les promeneurs du parc avec un air serein et assuré. Ouais, chuis un runner, moi.

Km 0,9. Je me dis que tiens j'aurais peut-être pu penser à ne pas respirer n'importe comment. Ça commence à me piquer dans le bas du poumon gauche. Mais je suis fort, brave et courageux. Au diable cette petite douleur de rien du tout. D'ailleurs dans mes écouteurs, les Brigittes m'ordonnent (en me vouvoyant) de me battre, d'être un voyou, un loubard. Et ça marche.

Km 1,1. On me la fait pas à moi. Cette douleur n'est pas un point de côté banal, c'est la fédération péruvienne de magie vaudou qui s'amuse à persécuter à l'aide d'un marteau-piqueur le poumon gauche d'une pauvre petite poupée à mon effigie. La douleur est intense et je grimace un peu mais je m'accroche, je suis 1m66 de courage et d'abnégation. Je tenirai, je tenirai.

Km 1,qqch. J'entame la montée. Je visualise la petite poupée entre les mains de ces salauds de péruviens et je lui envoie tout le soutien possible. Ces saletés de Joggeurs chevronnés montent comme des flèches. Je me vengerai. Un jour. De toute façon, Florence + The Machine me rappelle de regarder le paysage, c'est important aussi.

Km x,2. Je commence à me sentir mieux. Les péruviens lâchent l'affaire apparemment. Ils ont compris à qui ils ont à faire. Je me permets même de doubler d'autres gens qui courent, rends-toi compte. Je visualise désormais les monceaux de chocolats ingurgités hier et inconsciemment mes jambes se mettent à tricoter plus rapidement.

Km x,9. Petit moment de silence entre deux chansons dans mes écouteurs. Je réalise le bruit que je fais en respirant. Je comprends mieux les regards interloqués de certains marcheurs au passage de cette si belle imitation de la Bête du Gévaudan.

Km y,4. J'arrive à nouveau en haut de la côte avant de basculer dans les débuts de la descente. La magie des endorphines commence à opérer et Revolver se présente dans mes écouteurs, je suis à nouveau le garçon aux semelles de vent.

 

Wind Song
podcast

Je vais, je cours, je vole. Je tire la langue, je fais des moulinets des bras pour montrer à quel point je suis frais et décontracté. Je sens bien l'admiration dans les yeux des promeneurs. Je vois même que certains se sentent coupables de ne faire que marcher. 

Km y,8. Les péruviens sont de retour au début de la côte. Je suis héroïque mais je ralentis le rythme. Qui n'était pourtant déjà pas bien méchant. Dans un virage à droite, une poussette tente de me dépasser en me faisant l'intérieur. Péruviens ou pas, je décide que ce n'est pas possible, je fais une queue de poisson à la poussette. Cet affront me donne l'énergie pour rallier une nouvelle fois le haut de la côte.

Km z,0. J'entame le Xième tour avec l'espoir de parvenir à mes fins et en me disant que je vais pouvoir me la péter un max une fois l'exploit accompli. D'ailleurs, c'est bien la seule chose qui me donne envie de continuer. Les péruviens me tenaillent. Ils prennent plaisir à pincer chacune des parties du corps de la pauvre petite poupée avec des tessons de bouteilles. Je poursuis malgré tout. Et dire que tous ces gens autour de moi ignorent ce combat que je suis en train de mener.

Au prix d'efforts colossaux et d'une lutte sans merci contre les services secrets péruviens je parviens à terminer ce Xième tour et je me permets même de faire un peu de zèle en continuant encore pendant quelques centaines de mètres (de descente). Je décide toute de même de mettre un terme à ce footing parce que pour une première c'était pas trop mal (et puis bon, ça commence à bien faire).

Je marche fièrement dans les allées avant de me rapprocher de la station de métro. A quelques mètres de moi une fille fait semblant d'être essoufflée et en rajoute des tonnes en grimaçant. Ces gens qui se sentent obligés de tout exagérer à la limite de la mauvaise foi ça m'insupporte au plus haut point.

Nan, parce que, venir courir au Parc des Buttes-C., c'est sportif, c'est vrai, mais c'est quand-même pas le Pérou (HinHinHin...).

lundi, 02 avril 2012

Et bah on retourne la chaise...

 

L'autre soir, au concert d'Aldebert au Casino de Paris, le hasard des placements libres m'a assis à côté d'une dame qui doit avoir à peu de choses près l'âge de ma mère. J'ai passé les premières minutes à me dire que c'était un peu la honte ultime avant de retourner ce constat en auto-congratulation : oui, moi je vais voir des spectacles qui parlent à tous et pas seulement aux bobos parisiens trentenaires (ou en passe de l'être, dans un an et un jour exactement) (comme ça tu sauras quoi me souhaiter demain). Elle avait l'âge de ma mère mais elle en avait aussi la coiffure et le look, avec toutefois un jovial embonpoint en supplément. Dès le début du concert j'ai perçu cette femme comme une rivale. La bougresse en connaissait un rayon sur les paroles des chansons, elle chantait couplets et refrains avec une assiduité quasi-parfaite. Hey oh, Jacqueline, la personne qui connaît les chansons par coeur dans ce genre d'endroits, c'est moi et moi seul, C'EST CLAIR !?

L'humiliation véritable est arrivée sur une chanson de l'avant-avant-...-avant-avant dernier album sur laquelle j'ai séché lamentablement alors que j'entendais Jacqueline appuyer ses paroles avec perfidie pour montrer sa supériorité suffisante. Je crois que j'étais vexé. Cette femme est un monstre.

Pour connaître aussi bien ces paroles, cette femme a probablement une vie lamentablement désoeuvrée dans laquelle elle ne trouve rien d'autre à faire qu'apprendre par coeur des albums entiers de chanteurs à texte. Jacqueline est manifestement délaissée par son mari, oubliée par ses enfants. Une femme frustrée qui croit trouver des compensations en se réfugiant dans des textes musicaux qu'elle mémorise tel un robot, pathétique. J'éprouve à ce moment une certaine pitié pour Jacqueline, et je la regarde chanter avec une intention presque bienveillante.

Et vient le morceau suivant, La Dame aux Camels Light. Pour mon plus grand plaisir Jacqueline reste muette dès les premières lignes alors que je connais la totalité sur le bout des doigts. Au diable la bienveillance, pensons d'abord à la vengeance. Je me rapproche d'elle de quelques centimètres et je penche légèrement la tête dans sa direction pour qu'elle entende clairement que JE maîtrise le sujet mieux qu'elle. Oui ma petite Jacqueline, tu as trouvé ton maître aujourd'hui, t'as encore du boulot ma cocotte. A la fin de la chanson je me tourne pour la toiser avec un air de défi. Cette connasse me répond par un sourire. Je crois que j'ai à faire à une détraquée. Ma mère avec vingt kilos de plus et en version détraquée. Sympa ce concert.

L'une des chansons suivantes (Mon Homonyme) issue du dernier album raconte l'acceptation difficile de son homosexualité par un homme qui évoque notamment quelques souvenirs de son adolescence.

J'ai parfois l'impression d'avoir passé la totalité des dimanches midis de mon enfance et mon adolescence dans ces repas de famille s'étirant méchamment sur l'après midi. Les conversations passaient en revue tous les clichés indispensables du repas de famille avec une légère tendance obsessionnelle dans le cas qui me concerne : la météo, les 35h, la météo, les retraites, la météo, le salaire des joueur de foot, la météo, le sermon du curé le matin-même et la météo de la semaine prochaine. Et puis parfois, la conversation déviait sur les pédés. Il était alors question du neveu d'une collègue de la tante Monique qui venait d'avouer l'atroce vérité à sa mère. Tout le monde s'accordait à dire que c'était terrible pour les parents. Oui c'est bien pour les parents que c'était le plus dur, après tout. Et puis ces hommes qui s'embrassent, Tonton Jean-Claude en avait vus pas plus tard que six mois auparavant, c'est vraiment dégoutant.

Heureusement, pour détendre un peu l'atmosphère Tonton Didier en avait toujours une bonne à raconter sur les pédés : "On est dans une salle pour un spectacle, il ne reste plus qu'une place de libre, il y a quatre pédés qui arrivent pour s'asseoir dans le public, comment va-t-on pouvoir faire ?" (la réponse, c'est le titre de ce billet). J'avais 17 ans. Toute la tablée était écroulée de rire. Moi pas trop. Mais j'ai quand-même souri pour la forme. La prochaine fois je te raconterai comment on fait la différence entre un jeune et un vieux pédé. Tu verras, c'est sympa aussi.

Jacqueline connait si bien les paroles de cette chanson que je me tais pour l'écouter sur cet extrait de couplet :

Nous en sommes encore là je regarde mes pieds,

Deux enfants de la honte nous renvoient le passé,

Cette voix qui résonne, C'est la voix des parents,

Cette voix qui vous somme, Ne sois pas différent.

J'écoute Jacqueline, cette femme qui a l'âge et un peu l'allure de ma mère, prononcer ces mots parmi la foule et j'en ai quelques frissons. Aussi détraquée qu'elle soit, Jacqueline fait preuve de bien plus d'ouverture d'esprit que mes parents, mes oncles et tantes et l'arbre généalogique réunis. Si Jacqueline a des enfants, je me prends presque à les jalouser. Plus tard dans le concert nos bras se touchent, elle me jette un sourire furtif que je finis même par lui rendre. Allez, sans rancune Jacqueline, t'es une fille bien, je crois. Même si t'es une détraquée.