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mercredi, 10 octobre 2012

Souvenirs à touiller

 

La machine à café de mon turbin fait des siennes. Elle fait surtout de la rétention de touillettes, la garce. Un scandale de plus dans ce monde ravagé par les affres du socialisme. Pendant quelques temps, trois gobelets garnis de touillettes prêtes à être saisies trônaient sur la machine à café pour palier au refus obstiné de celle-ci de nous ravitailler.

Et puis plus rien. Plus de touillettes, la misère absolue. Et puis système D : des touillettes en bois. Oui, la machine à café nous délivre désormais pour une raison qui échappe à tout entendement des touillettes en bois, répliques exactes des bâtonnets des glaces - à la pistache - de mon enfance. Je suis revenu dans mon bureau, devant mon poste informatique. La touillette se nappe copieusement de mousse. Puis je la passe machinalement contre ma langue. C'est un peu rugueux, c'est exactement comme les bâtonnets des glaces de mes sept ans. Exactement.

Mon frère les aime à la vanille, au café ou à la noisette. Moi je les aime à la pistache, pour pas faire comme lui. Et surtout parce que c'est vert, et maman a décidé de m'attribuer la couleur verte, pour ma serviette de table, pour mon gant de toilette, pour ma brosse à dents... J'ai tout en vert. Même la boite pour ranger mon savon dans ma trousse de toilette quand on partira en vacances. Ça me donne envie qu'on parte bientôt. J'ai décidé que mon Bioman préféré ce serait le vert. Et je le dis pas parce qu'ils vont se moquer mais j'ai été un peu déçu de voir que le Bisounours vert c'est celui avec un trèfle sur le ventre. Je trouve ça nul, un trèfle, alors que ça aurait pu être un dragon ou un éclair. Et donc ma glace, c'est la pistache. J'aime bien le goût mais de toute façon c'est la couleur qui compte. En tout cas c'est meilleur que la menthe, et puis la menthe c'est pour les sirops. Je crois que Maman préfère la pistache aussi. Papa, il s'en fout. A la vitesse à laquelle il mange les glaces, le parfum ça compte pas trop, d'abord. Quand je serai grand je pense que je mettrai du parfum dans un flacon avec une étiquette verte et j'offrirai des bijoux avec des émeraudes.

Le semaine dernière mon frère a dit qu'il en avait marre qu'on achète de la pistache et qu'il fallait arrêter. Ça m'a mis très en colère. Moi je dis rien quand on achète ses parfums à lui. C'est vraiment dégueulasse. J'ai eu envie de demander qu'il ait pas de cadeau à noël. Comme ça il comprendrait ce que c'est de priver les autres de ce à quoi ils ont droit. J'ai droit à mes glaces à la pistache. Heureusement Maman n'a pas cédé, elle a repris celles à la pistache. Je me suis retenu de lui tirer la langue.

Les après-midis d'été, j'aime bien aller manger ma glace dans le jardin. Je le dis à personne mais j'ai mon petit parcours, je passe près du barbecue qui continue à refroidir, ensuite je vais sous la balançoire et puis j'aime bien aller mettre une main dans la haie qui sépare le jardin de chez le voisin. Papa regarde le début de l'étape du Tour de France. J'aime casser le chocolat autour pour voir la glace. J'aime bien ce vert-là en ce moment. On m'a dit que c'était "vert tendre". Je crois que c'est bien. Et puis j'aime sentir les dernières petites parcelles de goût de pistache sur le bâtonnet. Jusqu'au bout. Quitte à ce que le bâtonnet soit un peu ramolli sur les bords. Pour finir, avant d'aller regarder le Tour de France avec Papa et mon frère, j'aime bien faire des dessins dans les cendres du barbecue avec mon bâtonnet.

Le bâtonnet continue à tracer des sillons. Quelque-part, sans doute, les douze coups de minuit ont dû sonner. Les cendres sont devenues une mousse un peu marronnasse, le barbecue est un petit gobelet de plastique. Le bâtonnet s'obstine à n'être qu'une touillette de bois et il n'y aura pas de Tour de France avec Papa. La touillette a un goût de café tenace. J'ai comme une douce envie de pistache sur le bout de la langue.

 

...à l'âge de raison, dans mes tennis à velcro, 

je regarde le monde les genoux mercurochromes...


podcast

 

vendredi, 07 septembre 2012

j.OSS 117 : Lisbonne, gare à l'écrevisse d'ébène - Bon baiser de Lisbonne (2)

 

Le sable est juste assez chaud pour brûler les pieds et me rappeler mes douceurs d'enfance, ces après-midi d'août sur les plages des Sables d'Olonne ou de Saint-Jean-de-Monts. Mes pieds ignorent encore naïvement ce qui les attend. Pour cette seconde tentative nous avons atteint la plage 19 grâce à une sympathique connaissance lisboète munie d'un moyen de locomotion furieusement rapide et pratique : une voiture. Une révolution.

Un soleil radieux arrose la plage de lumière, un petit vent espiègle fait flotter quelques serviettes, la mi-journée est prometteuse. Enfin, tu vois la carte postale, quoi, je vais pas te faire un dessin pendant quinze lignes non plus. Nous commençons discrètement mais surement à détailler la population variée et légèrement clairsemée. Il ne s'agirait pas de se laisser importuner par je ne sais quel individu mal intentionné.

Nous prenons le soleil depuis quelques temps. Notre accompagnateur portugais est parti prendre la température de l'eau lorsqu'il commence à s'approcher. Il, c'est celui que nous appellerons par la suite l'écrevisse d'ébène (ce nom de code est peut-être lié à l'état de son bronzage, aussi subtil qu'une bonne blague de Tonton Robert après un déjeuner trop arrosé). Comme une petite partie des occupants de la plage 19, l'écrevisse d'ébène à choisi d'être nu. Si c'est un camouflage, c'est un peu raté. Il passe à quelques mètres de nous et fait une remarque en français sur l'état d'avancement "relatif" de mon propre bronzage. Enfin je ne crois pas qu'il l'ait formulé exactement de cette façon, mais passons.

ET POURTANT, je savais bien qu'à ce moment, la meilleure chose à faire était d'ignorer le chaland, et je suis assez bon dans le domaine, d'habitude. ET POURTANT, je savais bien qu'à ce moment, il me suffisait de jouer au touriste néerlandais qui ne capte pas un mot. ET POURTANT, je savais bien qu'il me suffisait de fermer ma gueule. MAIS NON. J'ai répondu, de façon un peu cynique. "Et oui". Si le diable est dans les détails, la galère tient parfois en deux mots qui n'ont pourtant pas grand intérêt.

L'écrevisse d'ébène a entendu ces deux mots prononcés en français et s'approche dangereusement. Elle répète que vraiment, elle aime beaucoup mon bronzage "léger", bien plus que les peaux halées qui jalonnent cette plage. Je suis RA-VI. L'écrevisse est clairement arrêtée à côté de nous, elle finit même par s'asseoir. Nous sommes faits comme des rats.

L'écrevisse se présente, Marcel *. Il vit à Perpignan après avoir délaissé Paris il y a quelques années ("ah c'est intéressant..."). Impossible de lui donner un âge avec précision, le bronzage à outrance n'est pas vraiment l'ami des peaux matures et nous avons ici un bel exemple de bronzage Outrancier. Oui oui, avec un grand O. Notre fourchette d'estimation s'étale de 45 à pas loin de 60 ans. C'est large, ok (t'as déjà essayé de donner un âge à une écrevisse toi ?). Jusqu'ici notre ami Marcel est un peu lourd mais soyons honnête, rien de bien gênant.

Et puis Marcel qui est manifestement à l'affût d'un sujet de conversation vendeur jette un oeil sur mes pieds. Autant te dire qu'il est tombé raide dingue en pâmoison devant mes fiers petons.

- Tu as vraiment de très beaux pieds, Joss, on te l'a déjà dit ?"

- Nan, mais c'est vraiment le plus beau compliment qu'on m'ait jamais fait, merci Marceeel".

- Tu sais que j'aime beaucoup faire des massages de pieds ?

- Oh quelle chance, mais c'est prodigieusement merveilleux ! Ah.

Et voici donc notre ami Marcel l'écrevisse qui s'allonge nu dans le sable près de nous (AAAAAAAAAAHHH !!!), empoigne l'un de mes pieds et commence à le masser. A ce stade de la parade amoureuse, précisons que sur cette plage comme toute plage qui se respecte, mon pied est recouvert d'une petite couche de sable. Et les mains de Marcel aussi, comme ça c'est plus drôle. Et beaucoup plus désagréable. Tu vois une friction au papier de verre ? Ben c'est à peu près ça. Après une petite minute - j'ai toujours eu un patience d'ange - je parviens à préciser que ce n'est pas franchement agréable. Marcel interrompt la manoeuvre.

Il nous parle de son camping-car garé pas très loin (oh comme c'est pratique). Il nous explique aussi qu'il aime beaucoup plancher ("ça veut dire faire de la planche à voile"). Et qu'il y a des plages un peu plus au nord qui s'y prêtent parfaitement. Et d'ailleurs, une des choses qu'il aime le plus au Portugal, c'est plancher ("ça veut dire faire de la planche à voile"). D'ailleurs mercredi il ne sera pas là parce que les conditions météo seront parfaites pour aller plancher ("Enfin, faire de la pl... AH MAIS TA GUEEEUUUUUULE !!!"). Et puis Marcel finit par jeter un oeil à Mr D'aucun, mon voisin de droite. Il a de si beaux pieds lui aussi que Marcel se met à le complimenter sur ses attributs pédestres. Comme ça au moins y a pas de jaloux. Notre ami portugais revient parmi nous et regagne sa serviette sous le regard intéressé de Marcel, qui conclura que décidément nous formons tous trois une belle brochette de pieds.

Il nous demande ce que nous faisons à Lisbonne, il nous précise qu'il s'est couché à 7 heures le matin même après avoir découvert un sauna vraiment très sympa. Un ange passe. Puis un troupeau d'anges. Marcel s'en remet à une valeur sûre question sujet de conversation : le bronzage. Il se trouve trop bronzé. Il me demande si j'aimerais être aussi bronzé que lui. D'un élan du coeur profondément sincère je réponds "non, surtout pas". Il nous demande si en se mettant de l'écran total il va pouvoir débronzer plus vite. Même mon flacon de crème solaire lève les yeux au ciel de consternation. A ce moment je me dis que plus tard, on en rira. Si si, on en rira. Allez, courage.

Sentant que la partie n'est pas franchement gagnée, Marcel tente une nouvelle stratégie et décide de miser sur la sensualité : "j'adore me rouler dans le sable". Joignant le geste à la parole, Marcel se roule effectivement nu dans le sable à quelques mètres de nous. Je lutte contre les spasmes et les convulsions. C'est trop d'émotions pour moi. D'aucun et moi partons tester l'eau, laissant très courageusement notre pote portugais seul avec Marcel (comment ai-je pu croire que je ne serais pas puni un jour ou l'autre pour avoir fait une chose pareille ?). 

Nous revenons quelques temps plus tard. L'envahisseur est toujours là. Nous saurons un peu plus tard que Marcel aura tenté de masser les pieds de notre hôte et aura essuyé un refus en déclarant "j'aime qu'on me resiste". Aaah Subtilité, quand tu nous tiens... Je passerai pudiquement sur le moment où l'écrevisse d'ébène nous questionne sur notre vie sentimentale et nous demande s'il peut s'inscrire sur la liste d'attente. Je m'allonge comme pour dormir. Je sens un doigt effleurer mon pied. Je déplace mon pied. Je sens à nouveau un doigt effleurer mon pied. Je déplace à nouveau mon pied. Marcel anticipe mon éventuelle plainte : 

- Tu sais, il y a pas longtemps j'ai massé les pieds d'un mec hétéro. Un chanteur. Au début il ne voulait pas se laisser faire et puis finalement, il a beaucoup apprécié.

- Ah. Il a bien de la chance.

- Quoi ?

- Je disais "Ah, il bien de la chance".

Un ange passe. Suivi par une ribambelle d'autres anges. Dans un éclair soudain de lucidité, nous entendons l'écrevisse d'ébène dire : "bon je vais peut-être vous laisser tranquille, je vous embête ?". Puis l'écrevisse s'éloigne lentement. Puis revient, pour préciser "ça y est je me suis enduit d'écran total, je pense que ça pourra pas me faire de mal, hein". Mon flacon de crème solaire étouffe un gémissement soudain. Un régiment d'ange passe. Marcel finira par repartir. Je crois qu'on l'a eu à l'usure. Ou au court-bouillon. 

Le reste de l'après-midi s'écoulera contre toute attente dans une douceur et une tranquilité réjouissantes. A tel point que je ne vais pas te le raconter. Nous décidons de partir au moment où j'aperçois non loin le gang des cinq twitteux parisiens qui prend possession de la plage... pile à l'heure à laquelle nous sommes arrivés la veille à la descente du petit train, comme c'est surprenant ;D

 

* Pour des raisons évidentes de JenAiRienAFoutre, le prénom n'a pas été modifié. Marcel s'appelle bien Marcel.

dimanche, 02 septembre 2012

Indiana Joss et et les aventuriers de la plage perdue - Bon baiser de Lisbonne (1)

 

On n'était pas vraiment pressé. La seule aventure au programme de la journée c'était d'aller à la plage 19, un endroit réputé pour ... euh ... la qualité de ... son sable. Une broutille pour des aventuriers de notre trempe au milieu de ces vacances lisboètes qui avaient débuté dans la sérénité et la douceur malgré une rencontre périlleuse avec l'infâme Fcranky. Nous sommes partis en tout début d'après-midi.

Le voyage débute par une sage escapade dans le métro de Lisbonne jusqu'à la gare de Caïs do Sodre.  Nos indicateurs nous avaient orientés vers des pistes différentes pour la suite du trajet, l'un nous parlant d'un train, l'autre d'un bus. Nous savions donc que nous allions devoir exploiter au mieux notre sens aigu de la déduction et notre débrouillardise face à ces plans de transports en commun par toujours très bavards et ces bornes de paiement pas vraiment accueillantes pour identifier le chemin le plus rapide. Bref, on s'adresse à un marchand de journaux. Qui ne parle pas anglais mais parvient à nous faire comprendre que nous devons prendre un bateau (!?). Quelques instants plus tard nous faisons donc face à un guichet pour y quérir les billets nous permettant de rejoindre l'autre rive du Tage. La préposée à la vente des tickets nous indique avec une certitude implacable qu'après la traversée en bateau, il nous faudra trouver le bus 124 et l'emprunter jusqu'à son terminus, Costa do Caparica. Elle précise aussi que nous faisons la queue à son guichet pour rien, mais passons.

Nous embarquons donc, la mine songeuse et l'esprit embué, à bord d'un frêle esquif pouvant transporter à peine un demi millier de personnes pour traverser le Tage, ce fleuve sauvage et imprévisible, infesté des sardines et morues grelhados les plus féroces d'Europe. Au cours de cette traversée risquée et riche en rebond... - ah non en fait - nous commençons à repérer avec finesse d'autres voyageurs étant eux-mêmes probablement en quête de cette fameuse plage 19. Dans le milieu des agents secrets on appelle ça le Gaydar, je crois. Grâce au courage et à l'abnégation qui nous animent, nous tenons jusqu'au bout de la traversée. Hélas, il nous faut peu de temps pour perdre la trace des autres chercheurs de plage 19 qui semblent s'éparpiller vers d'autres lignes de bus,  nous prenons prudemment place à bord du bus 124. Assis, tout à l'avant et à droite du bus, nous sommes idéalement placés pour contempler la côte que nous allons longer tout en jetant de temps à autres des regards dédaigneux à ces manants restés piteusement debout. Mais aucun autre voyageur susceptible de rejoindre la plage 19. "C'est étrange...".

Et le trajet du bus 124 débute. Et le trajet du bus 124 dure. Et le trajet dure. dure. dure. dure. "J'en ai un peu plus je vous l'mets quand même ? : dure dure dure", presque une heure au cours de laquelle nous n'apercevons absolument rien qui puisse s'apparenter de près ou de loin à une plage ou de la mer. D'ailleurs, si nous quittons le bus 124 à un moment c'est avant tout parce que le chauffeur nous  indique que c'est le terminus. Deux fois. Nous sommes donc à Costa do Caparica. C'est... c'est... pas exactement comme on se l'était imaginé...

Ultime étape du périple, trouver le petit train desservant les dix-neuf plages de Costa da Caparica les unes après les autres, la plage 19 étant la dix-neuvième, comme c'est bien pensé. Nous trouvons la première plage mais point de train, pas vraiment d'idée de ce à quoi il peut ressembler. Pendant ce temps, la météo prend grand soin de se gâter et les nuages épars font place à un plafond sombre et généreux diffusant même un brouillard de plus en plus intense. Un barman nous renseignera avant même la fin de notre question, le train se trouverait après le dernier bar de la longue qui s'étale sous nos yeux. A croire que des gens lui demandent régulièrement comment accéder à la plage 19, comme c'est surprenant.

Après le dernier bar de l'interminable série en question le long de ce début de plage se trouve en effet un petit train digne des parcs d'attractions gentiment désuets dont les rails s'enfoncent à perte de vue au loin dans le sable, pour ce que le brouillard nous laisse entrevoir. Le brouillard qui justement n'en finit pas de s'épaissir. Devant nous une petit brochette de voyageurs attend patiemment que l'engin veuille bien se mettre en branle. Nous finissons par prendre place sagement. Nous avons quitté notre point de départ il y a maintenant deux heures trente. Une broutille, on disait. A quelle heure le train démarre ? Aucune idée, aucun moyen de le savoir.

Contre toute attente, le chauffeur finit par faire rugir le moteur de la bête et nous partons à un rythme modeste droit vers cette barbe à papa de brouillard qui se fait une joie de tout masquer aux alentours. Sur la droite, on ne voit plus la mer, on distingue simplement le sable à quelques mètres. Sur la gauche, rien, aucune idée de ce qu'il peut y avoir. Devant et derrière, les rails se perdent rapidement dans la purée de pois. Tu le sens bien le décor digne d'une bon film fantastique ? Après quelques minutes, une bruine légère vient compléter le tableau. Nous grelottons copieusement sur les bancs de bois de notre drôle d'embarcation de fortune.

Commence alors à trotter dans mon esprit le fameux syndrome de Keskejefailà. Devant nous un touriste italien cherche à nous faire la conversation, il commence par nous demander à quelle plage nous nous rendons. Il a compris. Nous avons compris qu'il a compris. Il a compris que nous avons compris qu'il a compris. Je crois qu'on s'est fait un copain. En plus, on a de la chance, il est aussi perdu que nous. Nous arrivons à plage 10. Le train s'arrête. Tous le monde descend pour s'assoir dans un autre train sur la voie d'à côté. On a froid, on ne voit plus rien, on n'est pas encore sûrs d'arriver à bon port. Mais l'essentiel c'est de ne pas penser que nous atteignons désormais les trois heures de trajet, que nous ne sommes pas arrivés et qu'il va bien falloir penser au trajet retour. Non non, on n'y pense pas du tout... Une broutille je te dis.

Et pourtant, à force de courage et détermination, le petit train avale le plages les unes après les autres et aussi incroyable que cela puisse paraître nous finissons par deviner dans la brume un petit panneau rouge portant fièrement le numéro 19. La population descendant à cet arrêt laisse encore moins de doute sur le lieu. Nous gagnons la plage assez vite (parce que bon, douze degrés en débardeur ça encourage à se remuer un peu).

Et puis comme dans les meilleures productions hollywoodiennes un petit miracle se produit. Le sable est agréable, la plage est assez belle et on a même l'impression que le temps commence à s'éclaircir. Vingt minutes plus tard les héros ont leur récompense. Le vent nous balaie gaiement les nuages et le soleil nous réchauffe tout ça. La plage 19 s'offre joliment aux regards gourmands qui la parcourent avec ses quelques bonnes surprises. C'est un bel après midi qui débute sous le soleil, aux environs de 17h30.

Finalement, c'était pas si compliqué tu vois. Il reste plus qu'a faire la broutille en sens inverse et nous serons déjà revenus. Un vrai bonheur.

Nous allons même revenir le lendemain avec un moyen de locomotion autrement plus rapide. Mais attention aux rapaces et autres écrevisses, la plage 19 n'est pas toujours fréquentée par les personnes les plus subtiles qui soient...

 

... to be continioud

mardi, 20 mars 2012

Le fond du panier et les autres.

 

Je suis sorti du gymnase ce dimanche avec la satisfaction du devoir accompli. Après ces quatre heures à courir rageusement après un volant, j'avais mal aux jambes, aux épaules et aux bras mais je marchais fièrement sur le chemin du retour, aux côtés d'un de mes compagnons de sueur dans les environs de la Gare de Lyon. Je croisais les regards de tous ces même-pas-sportifs, revenus d'un week-end mollasson à Flémard-les-Ombrelles, trainant lamentablement leurs valises à roulettes alors que je portais encore avec force et vigueur mon sac d'où le manche de ma raquette dépassait bien assez pour justifier à lui seul la rougeur quelque peu exacerbée de mon visage. J'étais un soldat revenant du front, un héros. Pas moins.

Sur l'emploi du temps de ma classe de quatrième je crois que les cours de sport figuraient au menu du jeudi matin (ou le mardi mais je te l'accorde, on s'en fout un peu). Ce trimestre-là on faisait du basket dans une salle rutilante située à même pas cinq minutes du collège. Jouer au basket. Autant te dire que j'étais ravi comme un canari s'apprêtant à faire un séjour dans un micro-onde. Le volley passait encore, le hand je pouvais comprendre. Mais le basket. Pourquoi ? Pourquoi j'avais encore mérité un truc pareil ? Après la gym, l'endurance et même la lutte (!!?) l'année précédente. Mais au moins j'échappais encore cette année-là à la terrible piscine et, évidemment, rien ne pourrait déjà plus jamais égaler mon pire souvenir de sport au collège, cet entretien épouvantable avec Mme D. et ses dents. Comment peut-on exiger de quelqu'un qu'il soit adroit dans le maniement d'un ballon pesant dans les douze kilos et devant être lancé dans un cerceau de plomb ferraille (très certainement rouillé et infesté de tétanos) situé à six mètres d'altitude, le tout avec une demi douzaine de sauvages boutonneux prêts à toutes les bassesses pour t'arracher des mains ce ballon dont tu ne veux même pas ? Qu'ils le prennent. Et qu'ils s'étouffent avec si c'est possible.

La classe devait être divisée en six équipes. Je te fais grâce de ce moment merveilleux où les meilleurs en sport sont désignés pour choisir ceux qui seront leurs coéquipiers tout en essayant d'éviter autant que possible le fond du panier - c'est bien connu, les profs de sport sont des tortionnaires psychopathes et pervers qui ont toujours détesté les petits mecs et filles ayant un minimum le sens de la grammaire et pas trop celui du passement de jambe. La classe fut donc divisée en six factions qui allaient s'affronter vaillamment aux quatre coins de la salle de sport. Et le premier match débuta, j'étais très concentré. Vraiment très concentré. Tellement qu'à un moment j'ai réalisé que sur le terrain il y avait quelqu'un qui n'était pas de mon équipe, ni même de l'équipe adverse. D'ailleurs mon équipe entière avait disparu. La stupeur l'emporta rapidement sur une petite joie furtive. C'était souvent comme ça les sports d'équipe pour moi : je tentais de me concentrer avec tout le sérieux possible et je réalisais quelques minutes plus tard que mon esprit avait mis en œuvre malgré moi un stratagème de fuite imparable en me plongeant dans une espèce de demi sommeil apathique dont je finissais par sortir en sursaut, comme après un rêve vaporeux.

**Dans toute l'histoire de la littérature, je t'assure que le mot apathique n'a jamais été utilisé a aussi bon escient que dans cette dernière phrase.**

J'ai fini par réaliser que mon équipe avait donc terminé son match, quitté le terrain et débuté un autre match sur le terrain d'à côté sans  - un - que je m'en rende compte ni - deux - que personne d'autre ne s'aperçoive de mon absence. C'est dire si j'étais un maillon indispensable au bon fonctionnement de cette immense concentration de talents qu'était mon équipe. J'ai couru bien vite pour reprendre ma place quelque part entre un panier et une ligne blanche et je me suis mis à faire ce que je maitrisais le mieux à l'époque. La position statique. J'étais partagé entre une forte envie de rire et une véritable honte qui me faisait espérer très fort que personne n'ait rien vu. Le match s'est terminé peu de temps après mon entrée si brillante sur le terrain. Je crois me souvenir qu'on a gagné. Sans doute en bonne partie grâce à mon art de l'évitement. Une belle victoire d'équipe, quoi. Vive le sport et mes aptitudes hors-pair.

J'aurais rêvé de croiser un de mes profs de sport du collège aux abords de la Gare de Lyon ce dimanche. Par exemple Mme D. et ses dents, tiens. Je leur aurais raconté que j'ai compris, je leur aurais dit à quel point je sais désormais ce que ça fait, les endorphines, le plaisir de l'effort, de construire un point, de réussir un beau geste, pour soi ou pour son partenaire. Le plaisir. On se serait tapé dans le dos avec Mme D. et ses dents, et on aurait disserté elles et moi pendant trois quarts d'heure sur le désarroi de se sentir au fond du panier, le plaisir d'en sortir, le plaisir du sport, tout simplement, et aussi les bienfaits de l'orthodontie (dont je suis la preuve vivante et elles un peu moins). Et puis elles m'auraient filé un truc contre les courbatures et ça m'aurait pas fait de mal. Ouais, j'aurais pu m'en faire de bonnes copines. Limite, on aurait fini par se programmer une petite virée tranquille. A Flémard-les-Ombrelles.

samedi, 03 mars 2012

Simone et les patates sans beurre


podcast

 

Je lui trouvais une drôle de façon de prononcer les mots, surtout les r. Ma mère avait décrété que c'était "l'accent du Jura". J'ai donc passé mon enfance à imaginer les gens du Jura parlant tous comme Simone, un verbiage un peu exotique qui avait tendance à me faire sourire (ne t'y trompe pas, cette phrase est pleine d'euphémismes). Simone était une ancienne collègue de ma mère, bien qu'âgée d'une trentaine d'années de plus. Par le hasard de quelques rencontres, Simone était surtout la mère de celle qui fût notre nourrice à mon frère et moi de nos trois mois à nos onze ans. Nous n'avons connu qu'une de nos grand-mères, et je ne sais plus exactement pourquoi ni même si elle le savait mais nous appelions Simone "la Mamie R." . 

Lorsque nous allions diner chez Simone et son mari, dans leur vieille maison bizarrement bâtie et régulièrement victime des caprices hivernaux de la Loire passant tout près, c'était tout un petit monde  étrange qui se mettait en mouvement devant mes yeux, un monde peuplé de la 4L de Simone, de la casquette inamovible de son mari Joseph, du chien Titus - éternel petit gueulard, d'un téléphone à cadran orange, du tupperware aux cacahouètes et des récits récurrents sur les inondations. Et même à cet âge, ce petit monde un peu espiègle, il me plaisait pas mal.

Je ne sais pas vraiment pourquoi mais je garde surtout des souvenirs du rituel figé de l'apéritif du samedi soir (pas de mauvais esprit, s'il te plait). Joseph était à mes yeux un personnage mystérieux et taciturne, il m'effrayait un peu malgré son gabarit assez modeste, alors qu'il m'aurait suffi de lui souffler dessus pour le faire trébucher mais, que veux-tu, j'étais naïf. Joseph avait eu quelques problèmes avec l'alcool par le passé et s'était résigné depuis à boire un sempiternel soda jaune fluo auquel mon frère et moi avions droit également. C'était le seul endroit où nous buvions cette chose étrange, légèrement acide mais finalement pas si mauvaise et je ne suis pas certain d'en avoir bu ailleurs par la suite. La teinte d'une jaune furieusement vif me paraissait même à l'âge de six ans aussi naturelle que la couleur d'un bon liquide vaisselle des années 80. 

Une fois les boissons servies (mes parents et Simone se servaient, je crois, un verre de vin cuit ou du guignolet), le vieux Joseph allait chercher les cacahouètes. Chaque fois les mêmes cacahouètes, chaque fois rangées dans la même boîte en plastique de type tupperware avec le même couvercle rouge, imperméable aux années et même aux inondations. Je trouvais dans les mains âgées de Joseph une application presque cérémonieuse à ouvrir la boite et la présenter (aux enfants) comme le précieux trésor qui va les occuper quelques temps. Et ça marchait... Et puis l'attention de Joseph était aussi pour Titus, le petit cabot geignard qui tournait sans cesse autour de la table et ne tolérait pas le moindre bruit venant de l'extérieur. Il y avait des coups de pieds qui se perdaient, moi je te le dis.

L'année de mes cinq ans (ou six, j'ai le droit d'avoir un doute, hein), une fois où nous dinions chez eux, Simone avait dit en apportant le plat de résistance qu'elle avait ajouté à ses légumes des patates exprès pour moi parce que les enfants aiment tellement les patates. A l'époque, pour moi, le summum de la gastronomie étaient les patates au beurre de ma grand-mère, choses que l'on appelle plus conventionnellement des pommes de terre rissolées lorsqu'on est adulte et qu'on ne fait pas partie de ma famille. Je me rappelle avoir donc imaginé que Simone allait me servir des patates au beurre identiques à celles de ma grand-mère, normal, c'était pour ME faire plaisir.

Mes espoirs furent à la hauteur de ma déception. C'est étrange parce que si elle n'avait rien dit de particulier, je sais que j'aurais mangé mes légumes sans broncher parce que c'était la politique habituelle de la famille. Oui, mais elle l'avait dit. Elle avait mis un point d'honneur à insister sur ses patates. J'ai donc très certainement décidé d'accorder à ma dégustation la même importance, une plate indifférence l'aurait déçue, elle n'a pas été déçue. J'étais d'ordinaire très sage et consensuel lorsque nous sortions et il était hors de question de faire le difficile, mais je crois que cette déception était au-delà du supportable. J'ai mangé une bouchée, le verdict était implacable. Ce n'était PAS des patates au beurre. Je suis monté sur ma chaise et j'ai asséné avec un petit air qui devrait être un poil énervant : "elles sont pas bonnes tes patates, moi j'aime que les patates au beurre". 

Ma mère, pour qui ce genre de comportements était totalement prohibé, n'a jamais oublié la honte d'avoir engendré un enfant aussi effronté et diabolique qui l'a traversée à ce moment (en même temps qu'une probable envie de me coller une gentille torgnole). Elle se confondait en excuses pendant que - garnement jusqu'au bout des ongles - j'avais quitté cette table et ces assiettes aux patates même pas beurrées pour aller vaquer à d'autres occupations bien plus dignes d'intérêt. Simone s'est contentée de rire, sans doute parce que, elle, elle savait se tenir. Cette anecdote nous a beaucoup marqué ma mère et moi je ne saurais dire combien de fois on se l'est raconté, ni combien de fois elle s'est excusée.

Aussi, lorsque j'ai eu ma mère au téléphone l'autre soir, elle a commencé la conversation par "il faut que je te dise, ce matin on était à l'enterrement de la Mamie aux patates aux beurre". Le chien Titus, le soda jaune, le téléphone orange et presque l'odeur de leur maison sont remontés à mon esprit, si vite qu'ils étaient là dans la pièce avec moi. Ce n'était pas triste, Simone est décédée à 91 ans après plusieurs années difficiles entre les mains d'Alzheimer, il faut reconnaître qu'il y a des décès plus difficiles à accepter, mais c'était quelque chose de sentir tout ce pan de souvenirs qui sont là et se rassemblent instantanément au passage d'une petite vague de frissons entre mes épaules. C'était une galerie de personnages, d'objets ou de sensations que l'on accroche comme ça, comme les perles d'un même collier. Comme si j'avais dépoussiéré, le temps de ce coup de fil un peu malheureux, un vieil album de photos que j'aurais ouvert en me disant "ah oui, le chien il s'appelait Titus je crois, et il passait son temps à gueuler sur tout et n'importe quoi...". Et vingt ans plus tard, tout ce petit monde espiègle, même révolu, il me plait autant.

Simone s'appelait en vérité Marguerite mais pour une raison que j'ignore elle se faisait appeler par cet autre prénom et pour moi elle restera Simone, la mamie R. au volant de sa drôle de 4L, avec ses grands éclats de rire, la tête penchée en arrière et son accent amusant, la mamie aux patates au beurre (qui n'en avaient pas) (nan mais !). 

mercredi, 30 novembre 2011

On commence par du cirage et fatalement ...


Je te préviens d'emblée, ce billet c'est vraiment n'importe quoi. Enfin, un peu plus que d'habitude. 


Je ne sais pas si ça ressemble vraiment à ça, mais parfois j'imagine qu'une séance chez un psy est une sorte de cheminement déraisonné où l'on saute d'une idée à l'autre avec un fil conducteur bien réel mais aussi logique que mon goût pour le Boursin-poivre aux clémentines. Dans mon imaginaire, ce serait assez proche des pensées qui m'ont parcouru hier soir.


Voilà, c'est fait, j'ai de (plutôt) belles chaussures d'adulte. Maintenant il faut que je les cire. Enfin, que je me trouve du cirage ou quelque chose d'apparenté à du cirage. La dernière fois que j'ai ciré des chaussures je devais avoir quelque chose comme dix-huit ans. Je déteste le cirage. J'ai toujours détesté le cirage. La première fois que j'ai utilisé du cirage j'étais en maternelle.

L'institutrice avait décidé qu'on ferait une chorégraphie sur une musique de Johnny Clegg pour la fête de l'école. Nous, élèves de moyenne section, devions incarner ses danseurs. Pour ce faire nous porterions tous des collants noirs et nous aurions les mains et le visage couverts de cirage pour faire croire au public que nous étions des danseurs africains nus. Oui oui, nus. Le public des fêtes de l'école était, semble-t-il, naïf. Ou pas très perspicace. Moi je ne voulais pas être un danseur. Je ne voulais pas faire croire que j'étais nu, ça m'angoissait. Pudeur maladive. A quatre ans, la vache. J'avais honte de faire comme si j'allais être nu. J'avais honte d'imaginer que certaines personnes allaient vraiment croire que j'étais nu. Mais j'avais honte d'avoir honte. Alors je ne disais rien. Tu suis un peu ?

Comme la fois où on était allé en classe verte, quelques mois plus tôt. Le premier soir, au moment de nous coucher, la maitresse m'avait enlevé mon slip pour mettre mon pyjama comme elle le faisait pour tous les élèves. Je l'avais très mal vécu. Mais vraiment très mal, j'en avais pleuré toute la nuit. J'avais eu honte d'avoir été dénudé. A ma petite échelle et avec le recul, c'était presque pour moi un attentat à la pudeur, à MA pudeur, la preuve étant que je m'en souvienne si bien encore aujourd'hui. Et j'avais honte d'avoir honte de ça, alors évidemment je ne disais rien. Les institutrices se sont aperçues que je pleurais après un long moment et croyaient que je pignais* à cause d'un cauchemar. Et puis j'avais honte de pleurer, aussi. Comment à quatre ans peut-on avoir honte d'avoir honte ? Au point de refuser mordicus de dire pourquoi on pleure alors qu'on le sait très bien ? Si je l'avais expliqué à ma mère j'aurais pris une baffe mais là ce n'était pas ma mère, c'était de gentilles institutrices qui essayaient de comprendre pourquoi je pleurais.

On est dans un coin du dortoir. Je suis avec deux des maitresses, Marianne et Marie-Paule** (j'ai une mémoire des noms assez déroutante, je me rappelle de Marie-Paule alors que je ne l'avais jamais eue moi-même comme maitresse et je réalise que je me rappelle aussi des prénoms de la majeure partie des élèves de ma classe de maternelle et de tous les instituteurs que comptait l'école. Oh mon dieu ma mémoire est encore plus effrayante que je le croyais). Je n'arrêtais pas de pleurer, Marie-Paule m'avait pris dans son lit pour que je dorme avec elle. Je me suis calmé, j'ai dormi. Mais ça n'enlevait rien au fait que le matin-même j'allais devoir enlever mon pyjama sous lequel j'étais nu, je savais que j'allais donc pleurer à nouveau. Vingt-quatre ans plus tard j'ai envie d'être dans ce dortoir à nouveau, j'ai envie de leur dire que je crois que j'ai compris, que ce n'est pas bien grave, et que j'ai honte de pleurer comme ça, qu'elles n'y sont pour rien, que je vais être un grand garçon et que je me sens coupable.

Les répétitions en vue du JohnnyCleggShow se passaient plutôt bien (je crois), il fallait marcher, lever les bras, sauter, lever un bras et autres activités physiques nécessitant une grande maitrise technique mais je suivais la cadence sans problème. Toutefois nous n'étions pas déguisés comme pour le jour J. Je ne voulais pas être déguisé le jour J, ça arriverait dans plusieurs semaines mais ça m'angoissait déjà. J'avais toujours honte d'avoir honte et ne devais donc en parler à personne.

Fatalement le satané jour J finit par arriver. Comme tous les parents d'élèves ma mère avait fabriqué le collant adéquat pour le déguisement. Fatalement, il fallait passer à l'épreuve du cirage. Fatalement, des gens allaient vraiment croire que j'étais tout nu (les naïfs et les pas perspicaces, rappelle toi). Fatalement, je me suis mis à pleurer. Fatalement, le cirage noir étalé sur mon visage s'est mis à couler. J'étais un danseur noir de Johnny Clegg noir avec deux trainées blanches sur le visage dans le sillage de mes larmes. Moi qui espérais être discret... Fatalement ma mère et l'institutrice (Marianne) n'avaient de cesse de me demander pourquoi je pleurais. J'étais incapable de leur dire que j'avais honte que les gens me croient nus et que je pleurais à cause de ça. Elles me voyaient donc pleurer sans que je leur donne d'explication ce qui énervait ma mère et me donnait encore plus envie de pleurer et faisait donc encore plus couler mon cirage. Ce déguisement était pire encore que la catastrophe que j'avais tant redoutée. J'avais au moins la chance d'avoir les joues généreusement tartinées de cirage, ça empêchait ma mère de me coller une gifle comme elle le faisait dans ce genre de situation en disant "Maintenant au moins, t'as une bonne raison de pleurer" (appelle moi Cosette). Elle aurait eu l'air maline avec une main toute noire.

Je commence tout juste à réaliser à quel point j'étais pudique étant enfant. Pudique au sens premier du terme, s'entend. Et ça ne s'est pas arrangé par la suite. En dehors des vacances estivales à la plage et des abominables visites médicales, je crois que j'ai réussi à faire en sorte que personne, absolument personne, ne me voit torse-nu entre mes dernières séances de piscine en CM2 et mon retour obligé et résigné à la piscine l'année du bac. Au collège, dans les vestiaires je gardais toujours un tee-shirt quoi qu'il arrive. Quant à l'idée de prendre une douche dans un vestiaire, tu peux te frotter Jean-Pierre. J'évitais soigneusement toutes les sorties qui impliqueraient de dévoiler éventuellement un peu de peau.

Où j'en étais déjà ? ah oui, mes chaussures neuves, elles ont des lacets tout fins, je n'ai pas l'habitude. Et tout ça pour du cirage, donc. Quand je vois à quel point j'étais gravement ravagé étant gamin et quand j'admire l'adulte responsable et équilibré que je suis désormais, je trouve qu'on devrait me donner une médaille. Ou une coupe. Ouais, une belle coupe pour y mettre des clémentines.

Dis donc, Christophe, pendant nos quatre heures de train ce week-end, tu pourras m'expliquer à quoi on peut éventuellement attribuer une pudeur excessive voire un peu maladive ? C'est pour un ami.


Je viens d'écouter à l'instant la chanson de Johnny Clegg en question (Scatterlings of Africa), ça fait peut-être quinze ans que je ne l'avais plus entendue. Je me revois essayer d'effectuer les gestes en pleurant le fameux jour J, je te raconte pas les semi-remorques de charge émotionnelle, les frissons et les presque larmes aux yeux. Je vais aller me mettre un peu de cirage à paupières, tiens.

'tain, je serais vraiment pas un cadeau pour un psy.

 

* Du verbe pigner, premier groupe.

** Les prénoms n'ont pas été modifiés et sont donc exacts, j'ai décidé que je n'en avais cordialement rien à foutre.

dimanche, 20 novembre 2011

Lazare était tombé

Il était écrit que mon frère et moi irions au catéchisme. Mes parents fréquentaient la chapelle de la paroisse la plus proche avec une assiduité perfectible mais tout de même honorable et nous recevions les deux ou trois prêtres de la paroisse à diner au moins une fois chaque année. Je garde de plutôt bons souvenirs de ces soirées, je me rappelle plus particulièrement de deux des prêtres qui aimaient faire partager leur culture, loin de toute forme d'extrémisme. Et puis une année l'un d'eux indiqua qu'ils étaient à la recherche de personnes et notamment d'enfants pour lire à la messe un dimanche de temps en temps. Je crois que mes parents se sont empressés de brandir ma candidature. Ils m'en pensaient capable et se disaient que pour mon avenir cela ne me ferait que du bien de m'être exprimé, si jeune, devant des assemblées qui atteignaient sans doute régulièrement les deux ou trois centaines de personnes.

La première fois j'avais huit ans. Je ne me rappelle absolument pas ce que j'ai lu ce jour-là. Mais ce fut facile, et grisant. J'avais lu sans problème, sans trembler, sans tomber dans le piège de lire trop rapidement, avec quelques intonations bien senties et sans accroc. Voir la fierté dans le regard parental, ce n'était pas rien, j'étais CeluiQuiAvaitLuALaMesseEtMêmeRudementBien. Les prêtres avaient du noter ma remarquable aisance avec le micro et se dire qu'ils pourraient de nouveau faire appel à mes talents tellement prometteurs.

Dans les mois suivants ils me proposèrent d'autres petites apparitions et au début du printemps je fus chargé d'animer avec l'un des prêtres l'accueil de la veillée pascale un samedi soir (précisément la veille de Pâque, pour ceux qui faisaient de la peinture sur pâte à modeler au lieu d'aller au catéchisme, vil Payen, va !). La Veillée Pascale était l'une des célébrations qui faisaient venir le plus de monde dans l'année. Mon plus grand rôle à ce jour et de loin. Une consécration. J'avais éprouvé un réel stress (du trac ?), le texte était long mais le défi en valait la chandelle. Ma prestation fut convaincante mais sans plus, tout juste à la hauteur de l'immense orgueil qui avait commencé à pousser en moi. Je ne suis pas sûr d'avoir jamais lu autant de fierté à mon égard dans l'attitude de mes parents à aucun autre moment de ma vie. C'était donc quelque chose à poursuivre. Amen.

Au cours de l'année qui suivit je fis quelques nouvelles apparitions au micro pour des interventions plus brèves, notamment à Noël mais sans retrouver l'envergure de mon grand rôle. A la veillée pascale suivante, je fus un peu surpris de voir que quelqu'un d'autre avait été choisi pour l'accueil. J'avais presque été piqué au vif. Nan mais j'avais fait quoi pour qu'on me renie de la sorte ? Ma carrière avait alors atteint son apogée ? J'allais devenir un de ces artistes au succès venu trop soudainement et qui en restaient là, comme toutes ces chanteuses des années 80 n'ayant connu qu'un seul grand succès ? (Rose Laurens, je pense à toi) (Jackie Quartz, aussi). Je deviendrai donc seulement celui qui a fait l'accueil de la veillée pascale une année, mais on ne sait plus trop quand. Une hérésie.

(Tu devines entre ces lignes la ferveur religieuse toute relative qui m'animait vraiment, mais de toute façon, à cet âge... )

Dieu merci, le collège et quelques désillusions un peu sévères passèrent par là et corrigèrent comme il se doit (et sans doute même un peu plus) ce péché d'orgueil.

Quelques années plus tard, alors que j'étais devenu un adolescent furieusement timide et mal à l'aise pour un rien, je lisais encore de façon très épisodique à la messe en plus de faire régulièrement la quête ou d'exceller dans la redoutable fonction de porteur de bougie. On me confia la lecture d'un texte assez long. Un passage de l'évangile selon St-Jean relatant l'histoire de Lazare, frère de Marthe, qui fut miraculeusement guéri par Jésus. J'avais révisé mon texte très sérieusement, j'avais anticipé chacune des intonations que j'allais parcourir de façon évidemment si spontanée. Le jour J arriva. J'ai eu le sentiment que ma lecture s'était plutôt bien passée. A la fin de la célébration le prêtre est venu me voir avec un petit sourire. J'avais bien lu mais un mot était resté entre mes lèvres.

Dès la première phrase au leu de dire que Lazare était tombé malade, je m'étais contenté de dire qu'il était tombé*. Oui, oui tombé. De la remorque ou par la fenêtre, peut-être, mais pas malade. Tu conviendras que la compréhension de tout le texte suivant en fut légèrement entachée. J'ai eu honte, bien honte. Miséricorde. Le prêtre m'assura toutefois que ce n'était pas bien grave (les grenouilles de bénitiers connaissant les textes sur le bout des doigts avaient du corriger d'elles-mêmes). Et puis il fallait bien relativiser, Lazare était donc seulement tombé, et personne ne s'en porterait plus mal, lui-même n'a pas du se sentir choir.

Voilà, c'est donc ça, l'église n'avait pas voulu de moi comme lecteur, tant pis. J'allais à la place réécrire certains de ses textes. Auteur, c'est bien aussi. Demain je m'attaque à cette ressemblance que j'ai longtemps trouvé trop cocasse pour être une coïncidence entre les mots Genèse et Génoise.

Il y eut un soir, il y eut un matin...

 

* toute ressemblance avec un syndrome évoqué sur ce blog en mars dernier n'est peut-être pas fortuite.

lundi, 26 septembre 2011

Les petites roulettes

Je me déplace beaucoup à pied dans Paris. L'émerveillement du néoparisien que je suis pour le métro a fini par s'essouffler (hélas, je suis finalement quelqu'un de normalement constitué) et lorsque je peux éviter de voyager sous-terre je ne m'en prive pas. J'ai la chance de vivre dans un quartier proche du centre et puis je suis un bon marcheur avec les mollets qui vont bien. Il y aurait bien une autre solution, le vélib'. Mais voilà...

Mon tout premier vélo était blanc. Dans mon souvenir il était étonnament grand mais mon petit doigt me dit que je manque peut-être d'objectivité. D'ailleurs celui de mon frère était plus grand encore si j'y réfléchis bien. J'ai assez vite aimé mon vélo même si au début il était avant-tout l'objet qui sonnait le glas de mes virées tant vénérées sur le porte-bagage maternel. Et puis, je vais le dire d'emblée, il était aussi équipé de deux merveilleuses roulettes, prodiges de techologie assurant stabilité et sécurité ultime. Ah ce que je les aimais, mes roulettes. Mon frère - et toutes les grandes personnes - avait l'idée saugrenue d'occulter les bienfaits évidents de ces bienheureuses petites roues. Un manque consternant de sens pratique. Moi j'allais fièrement à quatre roues dans les rues du lotissement et aussi sur les chemin de terre proches de la maison de ma grand-mère, les semaines où nous y allions en vacances.

Tous n'avaient de cesse de répéter qu'un jour on me retirerait mes roulettes mais, pour être honnête, cette menace n'avait pas plus de sens que celle selon laquelle je devrais un jour dire adieu à l'école primaire. Ils pouvaient toujours causer. Mais un jour, les rustres ont mis leur plan à exécution. Je ne sais plus comment ils s'y sont pris mais je me suis retrouvé, le souffle court et le coeur battant, à tenter de faire bonne figure. Faire du vélo sans mes roulettes, c'était comme boire du café sans lait, pas vraiment un plaisir, juste la sensation pas très agréable de faire des choses de grands. C'était un exercice d'équilibre mais c'était aussi une façon de me pousser à grandir sans mon consentement (mais alors, le collège, ça arrivera vraiment un jour ?). Ce fut laborieux mais j'y suis parvenu. Au prix de nombreuses gamelles. Si mes genoux pouvaient parler.

La vitesse me faisait peur. Et puis que je crois qu'entendre en permanence mes parents dire que je n'étais "vraiment pas doué" ne me rendait pas trop service. J'étais plutôt à l'aise dans les montées, je m'en sortais dans les virages pour peu que je sois concentré mais pour une raison qui m'échappait, il fallait toujours que nous passions par des satanées descentes. Mon coeur avait une facheuse tendance à s'emballer dès que la vitesse augmentait et la seule solution de secours que je parvenais à adopter était de sauter de vélo. C'était tout de même plus original et stylé que freiner comme les manants sans imagination. J'avais même réussi à développer un talent étonnant dans la maitrise du saut. J'étais capable, je ne sais comment, de sauter de mon destrier en retombant debout sur le trottoir alors que le vélo blanc (puis son remplaçant rouge) terminait piteusement son chemin quelques mètres plus loin. L'autre grosse difficulté à laquelle j'étais confronté était le respect du code de la route. Combien de fois ma mère m'a-t-elle ressassé l'épisode où j'ai percuté son pneu arrière parce que je n'avais pas vu le stop auquel elle s'était arrêtée ? J'avais déjà bien assez de mal à me concentrer sur mon équilibre, il aurait fallu en plus que je regarde la couleur des feux ? Laisse moi rire (et rouler sur le trottoir). Je t'épargne mes souvenirs de ronds-points, et surtout, jamais, au grand jamais je n'ai été capable de lacher un bras du guidon pour indiquer de quel côté j'allais tourner, je faisais toujours appel à la perspicacité (ou aux talents divinatoires) des automobilistes environnants.

Pourtant j'ai continué à faire du vélo - de façons très épisodique certes - sans qu'il ne m'arrive rien de grave. La pire chose qui me soit arrivée fut une très grosse gamelle dans laquelle j'avais laissé pas mal de la peau de mon épaule droite : à l'époque mon premier copain m'avait dit qu'il se déplaçait beaucoup à vélo et, n'écoutant que mon coeur vaillant, j'avais entrepris de m'excercer les dimanches matins pour ne pas avoir l'air ridicule à ses yeux, c'est alors qu'un rebord de trottoir se jeta sauvagement sur ma roue avant. J'ai eu vraiment très mal mais pour lui j'avais poursuivi mes efforts et j'en fus récompensé.

En 2008 alors que j'en étais encore à découvrir Paris, mon copain de l'époque m'avait proposé de faire une virée à Vélib avec deux de ses amies pour voir les décorations de Noël sur les Champs Elysées. Je n'avais pas bronché mais je n'en menais pas large. Et puis je crois que rien ne s'est vu. Ni mon manque d'aisance, ni mes soucis d'équilibre. Tu n'imagines pas à quel point j'étais fier (et soulagé de remettre l'engin à sa place lorsque l'épreuve fut achevée). Depuis, j'ai rangé la case vélo dans le même tiroir que la case piscine.

Et puis, la semaine passée, par un complet hasard, alors que je me trouvais à un endroit où je n'aurais pas du être, j'ai vu passer sous mes yeux un blogueur de pas-très-grande-taille bien connu au guidon d'un Vélib. En voyant à quel point il avait l'air à la fois empoté et concentré sur son sujet j'ai senti tout le poids de ma fébrile conscience cycliste qui libérait enfin mes épaules. C'était flagrant, rien qu'en le voyant je savais qu'il saurait me comprendre. Je n'étais plus seul :D

Je crois même que désormais, je n'aurai plus peur de dire haut et fort : Mes roulettes me manquent, I love my roulettes.

vendredi, 23 septembre 2011

Les gros grains

Quelle idée d'être venu faire mes courses ici... Juste parce que ça m'émeut un peu de voir une enseigne des Nouveaux Commerçants à Paris (pas si loin de chez moi) et que ça me semble à la fois familier et exotique. Elle se penche vers moi pour me parler. Je crois qu'on se gène mutuellement. Quelle idée d'avoir fait un rayon fruits et légumes aussi étroit ? On est dix-huit au mètre carré (ah j'en ai un peu plus, je vous le mets quand même ?).

Visiblement, elle me parle des raisins. Oui oui, ce sont bien des raisins devant nous. Des petits grains en barquette devant moi, de gros devant elle, ce sont ceux-ci qui m'intéressent. Et puis quelle idée de laisser ce gamin faire n'importe quoi et mettre les mains partout ? Elle semble avoir vraiment quelque chose à me dire sur ces raisins. Mais qu'elle se pousse d'abord, si les gros grains ne l'émeuvent pas. Et puis qu'elle parle plus fort à la fin, c'est pénible ces gens qui ne savent pas se faire entendre.

Alors que le sale gamin a déguerpi sous les appels répétés de sa mère un peu loin dans le rayon, dans ma grande bonté, je finis tout de même par retirer l'un de mes écouteurs pour m'intéresser à ce qu'elle raconte. Que ne ferais-je pas pour faciliter la vie de mon prochain (qui le mérite pourtant si peu). Comblée d'avoir alors toute mon attention - heureuse femme, si tu savais - elle me confie le plus sérieusement du monde en indiquant de la main les raisins à petit grains et en barquette : "ceux-là, il y avait un gamin à l'instant qui n'arrêtait pas d'en manger, c'est signe qu'il doivent être très bons !".

Bête et poli comme je suis, je n'ai pas réussi à m'empêcher de rire. Et comme elle avait l'air vraiment très sympathique, j'ai pris ceux d'à côté. Au moins, si elle souhaite revenir, elle en aura plus.

Ce soir dans le magasin, je me serais pris à rêver du raisin cueilli directement sur les pieds de vigne comme lorsque j'étais petit. Je gardais les plus gros grains de la grappe pour finir, c'était ceux que je préférais. A cette saison, le samedi, on allait régulièrement passer la journée chez l'un de mes oncles puis chez ma grand-mère au milieu des côteaux où j'aimais tant courir et divaguer en espérant toujours que la journée ne passe pas trop vite. D'ailleurs on me signale dans l'oreillette que j'ai déjà raconté ce genre de choses ici (pfioouu billet de 2006... euh...). Je poursuis mes courses dans les rayons étriqués. Oh tiens des Pailles d'or, ça existe encore. Je réalise que dans le village où vivait ma grand-mère, le supermarché portait également l'enseigne des Nouveaux Commerçants.

Et, cerise sur le gâteau, comme à la grande époque, je découvre que c'est encore et toujours la voix de Daniel Prevost qui nous informe des meilleures offres promotionnelles du monde et de la création. Je me revois à côté du caddie de ma grand-mère écoutant cette même voix si caractéristique nous expliquer que la purée en flocons est en promo. Et j'en ai presque des frissons. Mon sac de raisin à la main, je tente vainement de me voir entre les rangs de vignes avec ma mère et ma grand-mère discutant dix mètres derrière moi. C'est un peu ridicule, hein ?

'tain, il est cher le raisin en gros grains.

mercredi, 10 août 2011

Dis, Maman, tu te souviens...

Le temps était très incertain mais nous sommes partis malgré tout. J'avais envie de marcher, elle était d'accord pour m'accompagner. Elle avait proposé qu'on aille voir l'avancement des travaux sur le bord de la rocade qu'on connait si bien. Le chemin nous amenait à passer par les petites rues que nous empruntions en voiture tous les matins lorsqu'elle nous emmenait à l'école. Et même lorsqu'on allait faire les courses.

En chemin, ma mère me raconte les quartiers que nous traversons, la façon dont ils ont changé, la façon dont ils ont vieilli en vingt ans. Quelques banalités réconfortantes. Il y a une sensation étrange dans le fait de poser son regard au ralenti sur toutes ces maisons qui ont traversé les vingt dernières années avec plus ou moins de bonheur. Certaines façades n'ont pas bougé d'un iota. Le quartier de jeunes couples fraîchement installés est devenu un quartier de moins jeunes couples fraîchement retraités.

Et tout à coup, le souvenir, c'était là. Je me rappelle, j'étais en maternelle. C'est pile en passant devant cette maison que je m'étais aperçu dans la voiture que j'avais oublié de mettre mes chaussures avant de partir à l'école. J'avais pleuré. Ma mère avait refusé de faire demi-tour, ça me servirait de leçon. J'avais continué à pleurer. J'avais passé toute la journée à l'école en espadrilles. Et tellement pleuré. Mes espadrilles n'y avaient d'ailleurs pas survécu. On en a tant ri par la suite.

Et un peu plus loin dans cette rue que nous croisons, la fois où, assis le porte-bagage de son vélo, je n'avais pas vu que les rayons de la roue arrière découpaient consciencieusement le choux-fleur fraichement cueilli dans le jardin que je tenais à bout de bras (mais visiblement pas assez) dans un sac en plastique dont il dépassait. Elle avait dû s'arrêter pour ramasser les morceaux au milieu de la rue en me sermonnant copieusement pendant que je m'efforçais de regarder mes pieds.

Nous passons à proximité d'un cirque installé dans le coin le temps de ce week-end. Je lui demande si elle se rappelle que je n'ai jamais trop aimé les cirques. Elle me dit que pour sa part, étant petite, elle aimait voir la Piste aux étoiles à la télévision pour les clowns. Uniquement les clowns. Et pas les jongleurs, ni "ces chinois qui se tordent dans tous les sens". C'est impressionnant mais elles s'en contrefiche. Nous sommes d'accord. Ma mère a soixante ans et pour la toute première fois j'apprends qu'elle aimait les clowns lorsqu'elle était petite.

On avait fini par croire que la pluie nous laisserait tranquilles. Faussement. Elle nous pourchasse, à grands renforts de rafales. Les parapluies souffrent et nous grimaçons. Les parapluies se retournent et nous rions. La pluie nous tombe dessus mais ce n'est pas bien grave. Comme elle me l'a dit si souvent quand j'étais gamin, t'es pas en sucre, c'est pas trois gouttes qui vont te faire fondre. Nous revenons à la maison presque secs.

C'était une belle balade improvisée. C'était simple. Avant que mes parents ne me ramènent à la gare, je récupère une paire d'espadrilles que j'avais toujours gardée et je la glisse en douce dans ma valise.

Demain, dix ans après, ma mère va de nouveau être hospitalisée pour un cancer. J'aimerais être un clown.