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mardi, 08 mai 2012

La fin des haricots.


Si tu es un de mes voisins, je te conseille de ne pas lire ce billet, ça vaudra mieux pour tout le monde et les paillassons seront bien gardés.


J'avais une terrible envie de te parler de ma consommation déraisonnée de rillettes de thon Petit N*avire et puis je me suis dit que ce ne serait peut-être pas très vendeur pour la promotion de ma petite personne. 

Ce matin je quittais mon appartement, j'avais tourné la clé dans la serrure, j'étais prêt ouvrir la porte et sortir et puis... un bruit sur le palier. Un bruit suspect et effrayant. Comme un voisin qui serait en train de descendre l'escalier. J'ai immédiatement coupé ma respiration et je suis resté parfaitement immobile dans la position du héron jusqu'à ce que la menace s'éloigne. Plus le temps passe, plus j'éprouve une réticence presque phobique à l'idée de croiser mes voisins dans les escaliers. Mes voisins de palier qui m'ont invité une fois chez eux et à qui je n'ai jamais relancé la pareille parce que ça me fait peur, mes voisins du dessus, - dont celui qui me demande à chaque fois comment se passent mes études et qui a bien compris que je fais du "bibinton" parce qu'il me voit souvent avec ma raquette - et mes voisins du dessous qui chantent de l'opéra sous la douche. Non pas que je ne les aime pas, hein. Mais je ne sais pas quoi leur dire... Jamais.

En général, je fais ma vie tranquille dans les escaliers, je pense à vingt-trois choses en même temps et voilà qu'un voisin surgit sur mon palier sans prévenir. Chaque fois c'est courage fuyons dans mon cerveau. Je me retrouve avec autant de répartie que la boite de haricots verts extra fins qui se trouve dans le fond de mon sac de courses et qui n'a qu'une envie : aller se cacher dans un placard.

- Le voisin : bonjour ! vous allez bien ? ("tu vas bien ?" pour la version voisin de palier sensible)

- La boite de haricots verts : 'jour ... ... oué ... ... et bonne s...

- Le voisin : Ah vous rentrez des courses ?

- La boite de haricots verts : ... oué ... faut bien manger, hein... et bonne soi...

- Le voisin : vous avez vu ce temps un peu ? c'est quand même dingue, ça.

- La boite de haricots verts : ... oui ben oui alors... je ... un peu pressé... et bonne soir...

- Le voisin : Oh ça avec ce temps faut pas s'étonner qu'on soit mal fichu. Bon bah bonne soirée, hein.

- La boite de haricots verts : Oué. bonne soi...

Je déteste au plus haut point parler de banalités dont tout le monde sait que c'est uniquement pour meubler la conversation. Oui je sais parler météo si je veux. Et même bien mieux que Monsieur ToutLeMonde grâce à mon éducation familiale. J'ai peur que mes voisins finissent par me prendre pour un garçon un peu simple. Pas trop dans le bon sens du terme, tu vois. Mais me résoudre à dire du mal de la pluie et du beau temps sans apporter quoi que ce soit de pertinent, c'est au-dessus de mes forces. Peut-être que je m'aime trop pour m'abaisser à ce genre de choses (ah c'est intéressant ça...)

Cela dit, encore plus que devoir meubler une conversation dont chacun sait qu'elle ne mènera pas plus loin que le local poubelle, je déteste être pris au dépourvu en face de gens que je connais peu. Et si le voisin me demandait quelque chose que je ne veux pas ou, pire, que je ne comprends pas (dans ce cas je dis toujours oui en souriant bêtement même si je sais que ça risque d'être à mes dépens). Et si le voisin ne riait pas à la blague un peu nulle que je vais finir par faire pour alimenter cette foutue conversation parce que, c'est sûr, je me connais, ça va m'échapper à un moment. Et si le voisin commençait à se dire que j'ai l'air bien gentil mais un peu bizarre *sourire entendu*. Et si le voisin s'imaginait - à tort - que je suis un psychopathe qui a peur de croiser ses voisins... Tu comprends un peu mon raisonnement ? Voilà toute la subtilité de ma méthode boite de haricots verts.

Le souci c'est que les voisins ça reste amusant et sympathique mais ils ne sont pas les seuls mécréants à me mettre dans cet état. Je n'évoquerai pas ici quelques déboires professionnels. Aucun problème avec les gens que je connais bien, je suis capable de dire des horreurs avec un petit sourire narquois et un brin provoquant mais l'inconnu me paralyse. Tu vois, par exemple, samedi soir il y avait un mec plutôt à mon goût avec sa chemise sympa qui était venu danser avec moi un peu plus tôt et qui en toute fin de soirée est revenu me prendre par la taille pour m'entrainer et faire quelques pas avec lui. A ce moment, la boite de haricots verts extra fins a repris fermement les commandes de mon cerveau à distance depuis le placard où elle était sagement rangée avec ses copines, et rien.

J'ai souri bêtement et je crois que j'ai vaguement fait non de la tête (extra fins, tu parles...). Parce que j'avais peur, parce qu'il allait me prendre pour une tâche, parce que je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir dire. Dans une vie idéale je lui aurais dit "attends mon coco, laisse moi vingt minutes, le temps que je t'écrive un billet avec deux-trois blagues moyennes et je reviens, au pire tu trouveras que j'ai un peu d'autodérision".

Soyons lucides deux secondes. On est dans la nuit de samedi à dimanche, il est 5h45, on danse depuis un peu plus de quatre heures. Qui peut prétendre avoir l'air brillant, digne et alerte ? D'aucuns diront que je dois m'en sortir à peu près aussi bien que n'importe qui ( *cri du coeur ON/*  ET MEME MIEUX !!!   *cri du coeur OFF/* ). Et pourtant je me suis caché derrière la boite de haricots et lui est allé conté fleurette à quelqu'un d'autre. Il avait bien raison.

Mais, c'est dans l'air du temps, le changement c'est maintenant (si si rappelle toi). J'ai innové en faisant mes courses avant-hier et je peux te dire que la ratatouille Ca*ssegrain est une tuerie. C'est donc décidé, la prochaine fois c'est la ratatouille qui parlera, et, foi de courgette, ça ne se passera pas comme ça. La boite de haricots verts extra fins, TA GUEULE.


Après la lecture de ce billet, tu peux admirer l'extrême finesse de son titre. Et ouais.

dimanche, 08 janvier 2012

Je jette, je jetterai, je vais jeter. Un jour.

 

Sur mon petit meuble noir, entre les cure-dents et le rouleau de sopalin, Carlotta me regarde avec son espèce de petit sourire perfide. Elle sourit, cette blondasse, parce qu'elle sait. C'est plus fort que moi.

Carlotta est arrivée dans mon appartement par l'intermédiaire d'une galette. Belle prouesse. Je connais son nom uniquement car il est écrit sur son socle. Après quelques recherches ayant nécessité d'intenses réflexions puis un sens aigu de la déduction, je suis parvenu à identifier Carlotta, elle est un personnage du film Un Monstre à Paris. C'est fou, la couronne accompagnant la galette dans laquelle Carlotta a voyagé est précisément à l'effigie de ce même film. Je ne sais pas exactement de quoi Carlotta est faite (probablement une porcelaine de grande qualité) mais j'imagine qu'elle a été fabriquée en compagnie des autres personnages dudit film à la demande d'un éminent fabriquant de galettes qui devait manquer cruellement d'inspiration. Je visualise avec fébrilité l'angoisse vécue par Carlotta au moment de son grand plongeon dans le bain de frangipane puis ses sueurs inquiètes lors de la cuisson.

Un soir du début de semaine, la pile de galettes située en tête de gondole d'un rayon quelconque s'est mise à me faire de l'oeil alors que je passais oisivement au milieu de mes courses, à la recherche d'un bidon de lessive. Ou d'une boite de petit pois avec des carottes mais pas trop grandes, je ne sais plus. Quelques heures plus tard, Carlotta échappait par chance au couteau investigateur avant de se réchauffer lors d'un bref passage au four (cette fois rien n'a brûlé, Dieu existe donc bel et bien). Quelques coups de dents encore et Carlotta émergeait d'un long sommeil sous les manifestations de joie du roi de la soirée qui n'avait eu de cesse de répéter qu'il serait très contrarié si la fève n'échouait pas entre ses mains. La soirée passa, le roi s'est éclipsé provisoirement et voici cette pimbêche de Carlotta qui fait la fière et qui me nargue honteusement avec sa moue énervante et son regard narquois.

Carlotta est peut-être ici pour un petit moment. J'éprouve en effet une légère difficulté à jeter. Tout récemment, j'ai dû prendre sur moi pour jeter des kiwis qui avaient élu domicile dans mon frigo depuis septembre. Leur achat datant de plus de trois mois j'avais décrété qu'ils n'étaient plus comestibles. Mais les jeter, c'est presque les tuer, quand-même. J'avais opté pour les laisser vivre une vie paisible et sans histoire dans mon frigo, à tel point qu'ils étaient devenus des éléments de décors plutôt discrets et finalement sympathiques : ça fait toujours bien de dire "Ah moi tu sais, mon frigo est plein à craquer avec tous les fruits que je mange" ou encore "Et oui, moi j'ai TOU-JOURS des kiwis sous la main, c'est tellement sain, quatre mois que j'en ai chez moi sans discontinuer ! ". Il m'a fallu prendre mon courage à deux mains pour les déposer dans le grand sac en plastique afin de leur éviter la même fin tragique que mes dernières tomates devenues bleues à force de patienter dans le tiroir du bas de ce même réfrigérateur. Je me suis senti assez fier, tout de même, d'être parvenu à les jeter. Une vraie victoire.

Mais la difficulté est bien plus grande lorsque l'objet concerné incarne un personnage, aussi pimbêche-blonde-à-prénom-italien soit-il. Il m'a fallu plus de six mois pour mettre au rebut un schtroumpf brillamment trouvé dans un Kinder*Surprise. Je me rappelle encore le moment funeste où le couvercle de ma poubelle s'est refermé une dernière fois sur ce pauvre petit Schtroumpf terrorisé. Je me suis senti l'âme d'un assassin. Un tueur de Schtroumpf. Moi.

C'est plus fort que moi, je ne peux occulter le fait que le personnage a suivi un parcours, qu'il a des émotions, des souvenirs, des intentions, et qu'il me regarde, là, tantôt moqueur, tantôt implorant. Il prend mon appartement pour un refuge protecteur et on me demande de le pousser à une mort certaine en me débarassant de lui. Je me refuse à être le bourreau de ces petites vies espiègles et innocentes.

Et Carlotta ? A-t-elle des enfants ? Un amant éploré ? Je fais les cents pas dans mon séjour. Je la jetterai. Demain.

Ça aussi, tu crois que c'est grave Grand-Schtr... Oh mon dieu.

mercredi, 30 novembre 2011

On commence par du cirage et fatalement ...


Je te préviens d'emblée, ce billet c'est vraiment n'importe quoi. Enfin, un peu plus que d'habitude. 


Je ne sais pas si ça ressemble vraiment à ça, mais parfois j'imagine qu'une séance chez un psy est une sorte de cheminement déraisonné où l'on saute d'une idée à l'autre avec un fil conducteur bien réel mais aussi logique que mon goût pour le Boursin-poivre aux clémentines. Dans mon imaginaire, ce serait assez proche des pensées qui m'ont parcouru hier soir.


Voilà, c'est fait, j'ai de (plutôt) belles chaussures d'adulte. Maintenant il faut que je les cire. Enfin, que je me trouve du cirage ou quelque chose d'apparenté à du cirage. La dernière fois que j'ai ciré des chaussures je devais avoir quelque chose comme dix-huit ans. Je déteste le cirage. J'ai toujours détesté le cirage. La première fois que j'ai utilisé du cirage j'étais en maternelle.

L'institutrice avait décidé qu'on ferait une chorégraphie sur une musique de Johnny Clegg pour la fête de l'école. Nous, élèves de moyenne section, devions incarner ses danseurs. Pour ce faire nous porterions tous des collants noirs et nous aurions les mains et le visage couverts de cirage pour faire croire au public que nous étions des danseurs africains nus. Oui oui, nus. Le public des fêtes de l'école était, semble-t-il, naïf. Ou pas très perspicace. Moi je ne voulais pas être un danseur. Je ne voulais pas faire croire que j'étais nu, ça m'angoissait. Pudeur maladive. A quatre ans, la vache. J'avais honte de faire comme si j'allais être nu. J'avais honte d'imaginer que certaines personnes allaient vraiment croire que j'étais nu. Mais j'avais honte d'avoir honte. Alors je ne disais rien. Tu suis un peu ?

Comme la fois où on était allé en classe verte, quelques mois plus tôt. Le premier soir, au moment de nous coucher, la maitresse m'avait enlevé mon slip pour mettre mon pyjama comme elle le faisait pour tous les élèves. Je l'avais très mal vécu. Mais vraiment très mal, j'en avais pleuré toute la nuit. J'avais eu honte d'avoir été dénudé. A ma petite échelle et avec le recul, c'était presque pour moi un attentat à la pudeur, à MA pudeur, la preuve étant que je m'en souvienne si bien encore aujourd'hui. Et j'avais honte d'avoir honte de ça, alors évidemment je ne disais rien. Les institutrices se sont aperçues que je pleurais après un long moment et croyaient que je pignais* à cause d'un cauchemar. Et puis j'avais honte de pleurer, aussi. Comment à quatre ans peut-on avoir honte d'avoir honte ? Au point de refuser mordicus de dire pourquoi on pleure alors qu'on le sait très bien ? Si je l'avais expliqué à ma mère j'aurais pris une baffe mais là ce n'était pas ma mère, c'était de gentilles institutrices qui essayaient de comprendre pourquoi je pleurais.

On est dans un coin du dortoir. Je suis avec deux des maitresses, Marianne et Marie-Paule** (j'ai une mémoire des noms assez déroutante, je me rappelle de Marie-Paule alors que je ne l'avais jamais eue moi-même comme maitresse et je réalise que je me rappelle aussi des prénoms de la majeure partie des élèves de ma classe de maternelle et de tous les instituteurs que comptait l'école. Oh mon dieu ma mémoire est encore plus effrayante que je le croyais). Je n'arrêtais pas de pleurer, Marie-Paule m'avait pris dans son lit pour que je dorme avec elle. Je me suis calmé, j'ai dormi. Mais ça n'enlevait rien au fait que le matin-même j'allais devoir enlever mon pyjama sous lequel j'étais nu, je savais que j'allais donc pleurer à nouveau. Vingt-quatre ans plus tard j'ai envie d'être dans ce dortoir à nouveau, j'ai envie de leur dire que je crois que j'ai compris, que ce n'est pas bien grave, et que j'ai honte de pleurer comme ça, qu'elles n'y sont pour rien, que je vais être un grand garçon et que je me sens coupable.

Les répétitions en vue du JohnnyCleggShow se passaient plutôt bien (je crois), il fallait marcher, lever les bras, sauter, lever un bras et autres activités physiques nécessitant une grande maitrise technique mais je suivais la cadence sans problème. Toutefois nous n'étions pas déguisés comme pour le jour J. Je ne voulais pas être déguisé le jour J, ça arriverait dans plusieurs semaines mais ça m'angoissait déjà. J'avais toujours honte d'avoir honte et ne devais donc en parler à personne.

Fatalement le satané jour J finit par arriver. Comme tous les parents d'élèves ma mère avait fabriqué le collant adéquat pour le déguisement. Fatalement, il fallait passer à l'épreuve du cirage. Fatalement, des gens allaient vraiment croire que j'étais tout nu (les naïfs et les pas perspicaces, rappelle toi). Fatalement, je me suis mis à pleurer. Fatalement, le cirage noir étalé sur mon visage s'est mis à couler. J'étais un danseur noir de Johnny Clegg noir avec deux trainées blanches sur le visage dans le sillage de mes larmes. Moi qui espérais être discret... Fatalement ma mère et l'institutrice (Marianne) n'avaient de cesse de me demander pourquoi je pleurais. J'étais incapable de leur dire que j'avais honte que les gens me croient nus et que je pleurais à cause de ça. Elles me voyaient donc pleurer sans que je leur donne d'explication ce qui énervait ma mère et me donnait encore plus envie de pleurer et faisait donc encore plus couler mon cirage. Ce déguisement était pire encore que la catastrophe que j'avais tant redoutée. J'avais au moins la chance d'avoir les joues généreusement tartinées de cirage, ça empêchait ma mère de me coller une gifle comme elle le faisait dans ce genre de situation en disant "Maintenant au moins, t'as une bonne raison de pleurer" (appelle moi Cosette). Elle aurait eu l'air maline avec une main toute noire.

Je commence tout juste à réaliser à quel point j'étais pudique étant enfant. Pudique au sens premier du terme, s'entend. Et ça ne s'est pas arrangé par la suite. En dehors des vacances estivales à la plage et des abominables visites médicales, je crois que j'ai réussi à faire en sorte que personne, absolument personne, ne me voit torse-nu entre mes dernières séances de piscine en CM2 et mon retour obligé et résigné à la piscine l'année du bac. Au collège, dans les vestiaires je gardais toujours un tee-shirt quoi qu'il arrive. Quant à l'idée de prendre une douche dans un vestiaire, tu peux te frotter Jean-Pierre. J'évitais soigneusement toutes les sorties qui impliqueraient de dévoiler éventuellement un peu de peau.

Où j'en étais déjà ? ah oui, mes chaussures neuves, elles ont des lacets tout fins, je n'ai pas l'habitude. Et tout ça pour du cirage, donc. Quand je vois à quel point j'étais gravement ravagé étant gamin et quand j'admire l'adulte responsable et équilibré que je suis désormais, je trouve qu'on devrait me donner une médaille. Ou une coupe. Ouais, une belle coupe pour y mettre des clémentines.

Dis donc, Christophe, pendant nos quatre heures de train ce week-end, tu pourras m'expliquer à quoi on peut éventuellement attribuer une pudeur excessive voire un peu maladive ? C'est pour un ami.


Je viens d'écouter à l'instant la chanson de Johnny Clegg en question (Scatterlings of Africa), ça fait peut-être quinze ans que je ne l'avais plus entendue. Je me revois essayer d'effectuer les gestes en pleurant le fameux jour J, je te raconte pas les semi-remorques de charge émotionnelle, les frissons et les presque larmes aux yeux. Je vais aller me mettre un peu de cirage à paupières, tiens.

'tain, je serais vraiment pas un cadeau pour un psy.

 

* Du verbe pigner, premier groupe.

** Les prénoms n'ont pas été modifiés et sont donc exacts, j'ai décidé que je n'en avais cordialement rien à foutre.

mercredi, 12 octobre 2011

Jack et la liste

Dans quelques minutes ce soir, une chaine de télévision du service public diffusera un documentaire au terme duquel on devrait enfin apprendre l'irréfutable identité de Jack L'Eventreur. Rien de moins. C'est en tout cas ce qu'on nous promet à grands renforts d'un suspense que j'imagine déjà un poil surfait.

Je ne sais plus à quel moment j'ai entendu parler de notre ami Jack pour la première fois mais je me souviens avoir été très marqué par le fait que son identité demeurait un mystère. Marqué, ou plutôt terrifié. On lui connaissait plusieurs victimes, on était capable de déterminer son parcours mais on ne savait pas qui il était. C'était inconcevable. Comment s'assurer qu'il était bien mort depuis ? Avec quelques efforts d'auto-persuasion, j'étais parvenu à me convaincre que selon toute vraisemblance il ne devait plus être de ce monde et n'était plus en état de nuire à qui que ce soit, donc moi. Dans le pire des cas, il ne devait pas courir bien vite et je pourrai arriver en haut des escaliers bien avant lui. Ouf.

Mais quand même, tu te rends compte ? On ne savait pas, on ne sait toujours pas. Un reportage télé se contentait de montrer son ombre se détachant sur un mur blanc, un couteau à la main. L'éventreur. Pourquoi ce nom ? S'agissait-il de sa façon d'en finir avec ses victimes ? J'en avais conclu que oui, avec une vision assez curieuse de ce qu'il devait donc laisser derrière lui (des abdomens creux). Et si lui procédait de la sorte, il n'était certainement pas seul. Et les autres opéraient probablement encore de nos jours. Brusquement, mes mercredis matins passés seul à la maison venaient de prendre une toute autre ambiance et je guettais les embrasures de portes avec une grande attention. Je peinais à me raisonner et je me réfugiais dans le salon en montant le son de la si bienveillante télévision.

Les nuits, en collant mon oreille contre le matelas j'entendais très distinctement Jack ou l'un de ses acolytes qui montait les escaliers. Je finissais toujours par angoisser. J'angoissais à l'idée de le croiser à la sortie de ma chambre mais, comme je savais tout de même cela très improbable, j'angoissais encore plus à l'idée de le croiser dans mes rêves.

L'une de mes plus grandes peurs c'était le cauchemar. La télévision - encore elle - m'avait appris par un moyen que j'ignore complètement aujourd'hui que pour interrompre les séries de rêves répétitifs, il "suffisait" de comprendre ce que l'inconscient cherchait à nous dire par l'intermédiaire de ces rêves. Etant toujours prêt à échafauder des théories édifiantes, j'étais arrivé à la conclusion suivante : pour éviter les cauchemars je devais faire de la prévention en anticipant tous les messages effrayants que mon inconscient aurait à me dire. Ainsi, chaque soir avant de m'endormir, je listais dans mon esprit tous les sujets que je ne souhaitais pas rencontrer lors des songes nocturnes (tu réalises un peu le génie du raisonnement dont je faisais preuve à onze ans ?). Jack avait donc inauguré une liste que je récitais comme une prière chaque soir sous ma couette, une liste qui s'étoffait au fil des semaines et avait fini par comporter une grosse trentaine de termes. Et figure toi que ça semblait fonctionner. Une fois mon stratagème en place, je ne me souviens pas avoir fait de si mauvaises rencontres oniriques.

Ce soir je tente de me remémorer cette liste des mes sujets d'angoisse de l'époque et elle me revient par bribes comme on retrouve par morceaux les vers d'un poème appris par coeur au collège. Je suis partagé entre sourire et effarement, à tel point que je préfère garder ma liste pour moi (les sorcières et les fantômes y côtoyaient des choses qui devaient bien n'effrayer que moi). Et bizarrement j'ai l'impression de mieux comprendre certains de mes comportements actuels en mettant le doigt sur ce qui me faisait déjà peur à l'époque. Les lecteurs de Psychologies Magazine sont les bienvenus, cette fois. Vraiment.

Au moins, la bonne nouvelle c'est que ce soir, si le documentaire tient ses promesses, je pourrais écarter Jack de la liste s'il me venait à nouveau l'idée de la placarder en pensée sur le plafond de ma chambre. Je me demande bien par quoi je vais pouvoir le remplacer. Ah tiens, une attaque de mouettes.

Ça aussi, tu crois que c'est grave, Grand Schtroupmf ?

lundi, 26 septembre 2011

Les petites roulettes

Je me déplace beaucoup à pied dans Paris. L'émerveillement du néoparisien que je suis pour le métro a fini par s'essouffler (hélas, je suis finalement quelqu'un de normalement constitué) et lorsque je peux éviter de voyager sous-terre je ne m'en prive pas. J'ai la chance de vivre dans un quartier proche du centre et puis je suis un bon marcheur avec les mollets qui vont bien. Il y aurait bien une autre solution, le vélib'. Mais voilà...

Mon tout premier vélo était blanc. Dans mon souvenir il était étonnament grand mais mon petit doigt me dit que je manque peut-être d'objectivité. D'ailleurs celui de mon frère était plus grand encore si j'y réfléchis bien. J'ai assez vite aimé mon vélo même si au début il était avant-tout l'objet qui sonnait le glas de mes virées tant vénérées sur le porte-bagage maternel. Et puis, je vais le dire d'emblée, il était aussi équipé de deux merveilleuses roulettes, prodiges de techologie assurant stabilité et sécurité ultime. Ah ce que je les aimais, mes roulettes. Mon frère - et toutes les grandes personnes - avait l'idée saugrenue d'occulter les bienfaits évidents de ces bienheureuses petites roues. Un manque consternant de sens pratique. Moi j'allais fièrement à quatre roues dans les rues du lotissement et aussi sur les chemin de terre proches de la maison de ma grand-mère, les semaines où nous y allions en vacances.

Tous n'avaient de cesse de répéter qu'un jour on me retirerait mes roulettes mais, pour être honnête, cette menace n'avait pas plus de sens que celle selon laquelle je devrais un jour dire adieu à l'école primaire. Ils pouvaient toujours causer. Mais un jour, les rustres ont mis leur plan à exécution. Je ne sais plus comment ils s'y sont pris mais je me suis retrouvé, le souffle court et le coeur battant, à tenter de faire bonne figure. Faire du vélo sans mes roulettes, c'était comme boire du café sans lait, pas vraiment un plaisir, juste la sensation pas très agréable de faire des choses de grands. C'était un exercice d'équilibre mais c'était aussi une façon de me pousser à grandir sans mon consentement (mais alors, le collège, ça arrivera vraiment un jour ?). Ce fut laborieux mais j'y suis parvenu. Au prix de nombreuses gamelles. Si mes genoux pouvaient parler.

La vitesse me faisait peur. Et puis que je crois qu'entendre en permanence mes parents dire que je n'étais "vraiment pas doué" ne me rendait pas trop service. J'étais plutôt à l'aise dans les montées, je m'en sortais dans les virages pour peu que je sois concentré mais pour une raison qui m'échappait, il fallait toujours que nous passions par des satanées descentes. Mon coeur avait une facheuse tendance à s'emballer dès que la vitesse augmentait et la seule solution de secours que je parvenais à adopter était de sauter de vélo. C'était tout de même plus original et stylé que freiner comme les manants sans imagination. J'avais même réussi à développer un talent étonnant dans la maitrise du saut. J'étais capable, je ne sais comment, de sauter de mon destrier en retombant debout sur le trottoir alors que le vélo blanc (puis son remplaçant rouge) terminait piteusement son chemin quelques mètres plus loin. L'autre grosse difficulté à laquelle j'étais confronté était le respect du code de la route. Combien de fois ma mère m'a-t-elle ressassé l'épisode où j'ai percuté son pneu arrière parce que je n'avais pas vu le stop auquel elle s'était arrêtée ? J'avais déjà bien assez de mal à me concentrer sur mon équilibre, il aurait fallu en plus que je regarde la couleur des feux ? Laisse moi rire (et rouler sur le trottoir). Je t'épargne mes souvenirs de ronds-points, et surtout, jamais, au grand jamais je n'ai été capable de lacher un bras du guidon pour indiquer de quel côté j'allais tourner, je faisais toujours appel à la perspicacité (ou aux talents divinatoires) des automobilistes environnants.

Pourtant j'ai continué à faire du vélo - de façons très épisodique certes - sans qu'il ne m'arrive rien de grave. La pire chose qui me soit arrivée fut une très grosse gamelle dans laquelle j'avais laissé pas mal de la peau de mon épaule droite : à l'époque mon premier copain m'avait dit qu'il se déplaçait beaucoup à vélo et, n'écoutant que mon coeur vaillant, j'avais entrepris de m'excercer les dimanches matins pour ne pas avoir l'air ridicule à ses yeux, c'est alors qu'un rebord de trottoir se jeta sauvagement sur ma roue avant. J'ai eu vraiment très mal mais pour lui j'avais poursuivi mes efforts et j'en fus récompensé.

En 2008 alors que j'en étais encore à découvrir Paris, mon copain de l'époque m'avait proposé de faire une virée à Vélib avec deux de ses amies pour voir les décorations de Noël sur les Champs Elysées. Je n'avais pas bronché mais je n'en menais pas large. Et puis je crois que rien ne s'est vu. Ni mon manque d'aisance, ni mes soucis d'équilibre. Tu n'imagines pas à quel point j'étais fier (et soulagé de remettre l'engin à sa place lorsque l'épreuve fut achevée). Depuis, j'ai rangé la case vélo dans le même tiroir que la case piscine.

Et puis, la semaine passée, par un complet hasard, alors que je me trouvais à un endroit où je n'aurais pas du être, j'ai vu passer sous mes yeux un blogueur de pas-très-grande-taille bien connu au guidon d'un Vélib. En voyant à quel point il avait l'air à la fois empoté et concentré sur son sujet j'ai senti tout le poids de ma fébrile conscience cycliste qui libérait enfin mes épaules. C'était flagrant, rien qu'en le voyant je savais qu'il saurait me comprendre. Je n'étais plus seul :D

Je crois même que désormais, je n'aurai plus peur de dire haut et fort : Mes roulettes me manquent, I love my roulettes.

jeudi, 01 septembre 2011

Arnold, Willy et moi (*)

Lorsque j'étais gamin, j'avais des souvenirs très précis de mes voyages passés aux Etats-Unis. Je visualisais de façon très nette les gratte-ciel entre lesquels je m'étais baladé tout petit et, malgré le jeune âge que je devais avoir, j'avais également un souvenir impeccable de notre passage en haut de la statue de la Liberté. C'était à tel point que vers l'âge de six ou sept ans, j'étais régulièrement parcouru par des vagues de frissons lorsque je voyais à la télévision des images de buildings (aaahh, le générique de Dallas) et surtout certaines vues de New-York. Mais, étrangement, je gardais tout ça pour moi.

Et puis, un jour, je devais avoir quelque chose comme huit ans, je regardais la télévision avec ma mère et un reportage nous montrait des images de la statue de la Liberté. Nouveaux frissons. Je me souviens avoir dit à ma mère que je me rappelais très bien notre passage à la statue de la Liberté. Je suppose qu'il n'est pas utile que je te décrive le regard furieusement interloqué de ma mère me répondant avec tout le tact possible (ce qui n'était pas dans ses habitudes) que nous n'y étions jamais allés. Jamais de la vie. Nous n'avions jamais pris l'avion.

Mais comment ai-je pu avoir ces impressions, ou plutôt ces souvenirs ? Ma mère et moi avons rapidement mis un terme à cette conversation et nous n'en avons jamais reparlé. Je suis tombé dans des abîmes d'incompréhension. J'en étais pourtant certain. Puis un doute terrible. Mais alors jamais ? Vraiment jamais ? Tu veux dire qu'Arnold et Willy, là, ils sont dans une ville où je ne suis jamais allé ? C'est impossible. Et si elle avait raison ?

Je n'en ai absolument jamais parlé à quiconque et la première personne qui lira ce billet sera la toute première à être au courant. L'avais-je rêvé ? Un rêve si récurent que j'aurais intégré ces données comme une certitude ? Plus je creusais, plus j'avais l'impression d'y avoir même vécu une longue période. Des années, peut-être. Je finissais par me faire peur moi-même. A neuf ou dix ans je savais bien que c'était impossible. Et pourtant, c'était là. C'était une impression si forte que même aujourd'hui j'ai du mal à ne pas la considérer comme un souvenir. Comme si le disque dur de mon cerveau perturbé avait ajouté comme ça, sur une lubie passagère, des morceaux venus d'on ne sait où. Et parfois, je les sens toujours là, dans un coin de mémoire légèrement empoussièré (tu noteras dans quelle catégorie ce billet est rangé).

La semaine prochaine, je vais donc passer le plumeau dans ces recoins embrumés de mon cerveau et faire la lumière sur ce qu'est vraiment New-York. Je décolle lundi pour une semaine avec une joyeuse bande (oui, naturellement, ce sera pour fêter en grandes pompes les cinq ans de ce blog). Toutefois, je me fais déjà une raison : Arnold et Willy ne devraient pas être de la partie.

Il me tarde d'expliquer à ma mère que si, cette fois, la statue de la liberté est bien conforme à mes souvenirs.

Dis, tu crois que c'est grave, Grand Schtroumpf ? 

 

(* : copyright Rouge-Cerise pour le titre)

dimanche, 07 août 2011

"Course à pied", supplice et miracle.

Comme tu le devines aisément, je suis devenu en quatre semaines un sportif accompli (et ouais, trois immmmenses kilos perdus depuis mon retour au badminton début juillet). Pour mon retour en famille le temps d'un week-end j'ai décidé d'aller pousser le bouchon un peu plus loin encore en allant me frotter au terrible parc de Pignerolles, ce lieu que j'ai tant arpenté dans mes cauchemars, ce lieu où j'ai tant sué sang et eau lors des abominables séances d'endurance au collège.

A l'époque de mon adolescence le parc de Pignerolles était un endroit maudit et peu recommandable, un paysage de désolation jonché de boue grasse et de feuilles mortes douze mois sur douze. A la belle saison, il arrivait parfois que le crachin s'interrompe pendant quelques minutes avant de reprendre de plus belle. Il y faisait un temps invariablement gris et venteux et la nuit commençait à tomber dès quinze heures trente-deux en hiver. Surtout le jeudi. C'est ainsi dans cet antre de la souffrance et du chaos ultime que ces torsionnaires de profs d'EPS nous contraignaient, sous la menace d'un fouet, à effectuer une activité étrange et malfaisante qu'ils prenaient un malin plaisir à appeler "Course à pied".

Soyons factuels, si tu nous avais vus, moi et ma dizaine de kilos en trop de l'époque, nous trainer lamentablement dans les allées de ce parc sinistrement boisées, toi aussi tu aurais trouvé l'appellation "course" généreusement galvaudée. Les pierres et les flaques étaient de mèche et s'arrangeaient pour ne laisser aucun passage libre avant mon arrivée dans les virages. Les oiseaux (des corbeaux, à n'en pas douter), perfides créatures averties par mon pas lourd et emprunté, s'évertuaient à manigancer au moment de mon passage une mélodie humiliante et entêtante, réquiem de mes ambitions athlétiques. Le "sport" étaient une torture hebdomadaire dans ce lieu qui aurait servi mieux que nul autre de décor pour un film d'épouvante.

L'interminable boucle de mille-cinq-cents mètres avec ses deux-cent-soixante-sept virages et neuf côtes à vingt pourcent de dénivelé constituait indéniablement le supplice de Tantale des temps modernes. Le plus perturbant était de constater que les puissances occultes du parc semblaient s'acharner sur moi et laisser en paix les autres élèves, bien moins en peine que je ne l'étais.

Ce vendredi puis ce dimanche (j'y suis retourné pour en être bien certain), il était frappant de voir à quel point le parc s'est métamorphosé en un peu plus de dix ans. L'endroit est devenu un lieu fertile et aéré où le soleil joue avec malice dans les branchages. Les funestes corbeaux assoifés de sang de l'époque ont été remplacés des petits oiseaux bucoliques et gazouilleurs. On déambule avec plaisir et légèreté jusque derrière le chateau. La grande boucle et ses presque cinq kilomètres sont un parcours varié et presque amusant mais largement insuffisant pour épancher ma soif de courir. 

Après avoir vu a quel point ce parc a réussi à changer et se bonifier avec le temps, qu'on ne vienne pas me dire que les miracles n'existent pas.

lundi, 16 mai 2011

Des chaussures de grands

C'était décidé. Après des mois à ne porter - y-compris au travail - que des chaussures légères de post-adolescent opiniâtre, j'allais me remettre dans le droit chemin en achetant un truc qui donnerait à mes pieds ce qu'il faut de sérieux et de crédibilité. Je savais exactement dans quelle boutique j'allais trouver mon bonheur compte-tenu du budget non-astronomique que j'avais choisi d'y mettre. L'intervention fut programmée un samedi après-midi d'avril avec en témoin Monsieur Rouge-Cerise qui n'avait rien d'autre à faire que perdre son temps de toutes façons

Nous avons tout d'abord arpenté courageusement dans les deux sens une grande rue parisienne dans laquelle je suis pourtant CERTAIN d'avoir déjà fréquenté ladite boutique (mais si). Au troisième passage il m'a fallu accepter la funeste cruauté du destin. Ma-boutique-à-chaussures était très officiellement devenue feu-ma-boutique-à-chaussures. Nourri par l'espoir et l'ambition je ne me laissais toutefois pas abattre par cette épreuve et je choisissais dans l'instant une solution de repli en allant dans une enseigne bien connue située près de chez moi.

Je suis entré d'un pas ferme et décidé vers cette nouvelle vie qui attendait mes pieds. Cela dit, plus j'approchais des rayons chaussures pour grandes personnes adultes et matures de sexe masculin, plus mes pas se faisaient lourds et contraints. Chaque enjambée était plus courte que la précédente et je commençais à faire quelques détours dont la logique peut paraître obscure. Au fond de la boutique, le mur aux chaussures grises, noires et marrons pour grandes personnes sérieuses me regardait avec un air froid et menaçant. D'un point de vue extérieur, je devais avoir l'air aussi confiant et déterminé qu'un poulet d'élevage en face d'un fer à repasser prêt à l'emploi.

En matière de chaussures d'adulte j'ai toujours eu une tendresse pour le mocassin. Le mocassin c'est gentil, c'est printanier et c'est léger. Autant te dire que depuis au bas mot cinq ans je n'ai porté que ça et des petites baskets de ville qu'on peut même pas faire du sport avec. Evidemment je venais pour autre chose et je devais laisser derrière moi ces habitudes rassurantes même si dès le premier regard j'avais repéré une paire de mocassins et une autre de baskets qui m'iraient comme des gants et qui essayaient déjà de me faire du pied.

Mais revenons à nos sérieux moutons. Il est peu de dire que ce que j'avais en face de moi me plongeait dans des abîmes de perplexité. Soyons lucides, des chaussures à bout pointu, c'est exactement ce qu'il me faudrait. Soyons factuels, des chaussures à bout pointu, c'est ... pointu. Pour la forme je chausse celle qui me déplait le moins. Un cuir gris verni assez clair avec un liserêt blanc en bas qui souligne joliment la silhouette. Soyons honnêtes, une fois chaussée, elle me va plutôt bien. Très bien, même. Mais me voir dans le miroir avec une de ces chaussures à mon pied droit me fait basculer dans quelque chose qui s'apparenterait à un nouveau paradigme.

Je vois dans ces chaussures la tentative de me voler un peu de ce qui me reste de fraîcheur ou d'espièglerie contre le monde qui m'entoure. C'est comme ranger dans un placard des jouets qu'on aime encore mais dont on a peu honte parce qu'on a passé l'âge qui est écrit sur la boite en carton. Et j'avoue que ça me fait de la peine. Je prends sur moi, elles sont objectivement belles, elles me vont bien, Rouge-Cerise me le confirme. Elles rentrent sans problème dans mon budget, la taille est la bonne. Je n'ai plus qu'à me résigner et l'affaire est dans le sac, je vais porter des chaussures de grands. Comme un petit garçon qui porterait sa première cravate. La chaussure gauche est cependant pas mal abimée sur le dessus. Je demande à la vendeuse un autre exemplaire dans la même taille. Elle n'en a pas, il n'y en a pas. Avec un soupir boudeur et résigné je me tourne à nouveau vers le mur du fond.

Trois minutes plus tard je ressors avec une boîte contenant cette paire de baskets dont le motif est si bien assorti avec le bermuda que je porte cet après-midi-là qu'on les croirait faites du même tissu. Rouge-Cerise conclue à juste-titre en twittant : "@Joss_davril a failli acheter des chaussures d'adulte. Et puis finalement non"

Loin de moi l'idée de croire que cette chaussure abimée était un signe ou quelque chose de semblable et je me mettrais bien une bonne paire baffes pour ça, mais je dois dire qu'en ressortant avec mes chaussures de gamins sous le bras, je me sentais soulagé.

Enfin c'est promis, c'est évident, avec ma prochaine paire de chaussures, je sauterai le pas.

 

(Pour aller avec ce billet, Adulescent d'Aldebert, ça change de l'Eurovision, tu vas voir)

mercredi, 04 mai 2011

Retour sur terre, drama et caprices

En septembre dernier, mon retour des Seychelles fut difficile moralement. J'avais passé deux semaines à refaire le monde chaque matin en me levant et j'arrivais invariablement à cette conclusion : ma vie va forcément changer. A chaque retour de voyage mon esprit s'évertue en effet à ne pas accepter que la vie normale est faite de travail, de stress et de choses pénibles. Mon retour de ce petit séjour à Berlin en joyeuse compagnie la semaine passée ne fait pas exception. Après seulement quatre jours au pays de la boulette de bretzel (expérience gastronomique discutable), je reviens d'Allemagne en étant persuadé que ma vie ne peut pas décemment reprendre le cours qu'elle menait jusqu'alors.

Ma vie - professionnelle, s'entend - va prendre une toute autre dimension. Il ne peut pas en être autrement. Mon téléphone va sonner dans la journée et une voix mystérieuse va m'annoncer qu'on me veut pour écrire des chroniques à succès dans les meilleures journaux du monde et de la terre entière (d'ailleurs il est temps que je révise un peu ma géopolitique) ou même du onzième arrondissement (là ça va mieux).

Deux minutes plus tard, la sagesse et la raison aidant, je parviens à me convaincre que je vais simplement recevoir un mail m'informant que les héritiers de ma propriétaire décédée il y a quelques semaines, effrayés par les affres de l'immobilier, ont décidé de me céder gracieusement l'appartement dans lequel je vis. Après mûre réflexion je finirai pas accepter poliment cet acte plein de bravoure et de clairvoyance. N'ayant plus la contrainte de mon loyer à payer chaque mois que Dieu fait, je vais ainsi pouvoir oisivement penser à bailler bayer aux corneilles (depuis le temps que je voulais la caser celle-là).

Moi et moi-même faisons les cent pas dans ma tête à la recherche du subterfuge qui va me permettre de faire prolonger en apparence mon séjour berlinois. En guise d'opium j'écoute en boucle les chansons de Rosenstolz que Vinzniv a choisies comme accompagnement sonore de la magnifique vidéo souvenir, je lis avec parcimonie le livre que Rouge-Cerise m'a prêté sur place et que j'ai commencé lors du voyage retour pour le faire durer. Après deux jours de débat intense je parviens accepter que non, les voyages et les vacances ne sont pas la vie normale et je regarde avec une moue boudeuse les photos (vise un peu là-dessous la vue qu'on avait depuis le balcon de notre duplex XXL à deux-cents mètres de la Porte de Brandebourg...).

 

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(Photo pictured by Vinzniv)

Je me raisonne en martelant à foison cette phrase glissée par un ami il y a quelques temps : "la vie n'est pas un grand livre dont tu es le héros". Je continue à bouder. Pfffff. Je reprends une nouvelle fois courageusement le chemin du travail ce mercredi après la pause déjeuner et je commence à ressentir cette sensation pas si désagréable ou finalement la routine n'a rien d'insurmontable. Je suis dans le métro, tout va bien. Les gens autour de moi sont presque souriants, tout va bien. Je visualise mon programme de l'après-midi, tout va bien. Je n'ai presque pas envie de me rouler pare-terre, en hurlant que je veeeuuuux retourner à Berliiiinnn, tout va bien.

A deux mètres de moi, deux touristes se mettent à discuter en allemand. Aaaarrgh.

Ça va passer, ça va passer.

lundi, 21 mars 2011

Lingualité

C'est une tomate-cerise, juste assez ferme et turgescente lors d'un déjeuner entre amis, c'est le contour lisse et parfait de mon stylo-bille en réunion, c'est la surface de mes dents après le brossage. Ma langue glisse dans un mouvement idéal pour quelques instants de perfection tactile.

De la même façon que je raffole du contact de mes lèvres sur les petits rubans de tissu de mon enfance, j'aime toucher et éprouver autant de sensations que possible avec ma langue. Je ressens quelque chose de profondément jouissif dans le fait de caresser avec la langue les surfaces lisses et nettes. Cela n'a rien d'extraordinaire ni de répréhensible, j'ai simplement deux habitudes que certains membres de mon entourage trouvent parfois originales lorsqu'elles sont poussées à l'extrême.

J'ai ainsi comme beaucoup de gens une très forte propension à porter à ma bouche des objets qui n'ont rien à y faire. Tous mes stylos y passent bien sur (et même une fois celui de mon directeur en pleine réunion, le mal était déjà fait lorsque je m'en suis aperçu). Il m'arrive donc à l'occasion de réaliser que je suis en train de léchouiller le manche de ma paire de ciseaux, les coins de mes télécommandes, l'anneau de mon porte-clés, un des boutons de ma chemise noire (la grise aussi), la partie rigide de mes écouteurs, le médaillon de ma chaîne de communiant (ça va de soi), toutes les surfaces accessibles de mes pots de yaourts et, naturellement, les branches de mes lunettes de soleil, l'anse de mes tasses ou encore, juissance intense, les petites cuillères. Le souvenir le plus génant que j'ai en tête au moment où je écris ce billet c'est le cordage de ma raquette de badminton en pleine séance lorsque je vivais à Mouetteland (j'ai arrêté bien vite dès que j'ai réalisé).

Lorsque j'étais à l'école ma langue passait déjà de longues heures en classe à explorer mes tubes de colle, mon équerre et la lame de mon taille-crayon (ouille à une reprise). Mon seul véritable mauvais souvenir du à cette manie remonte au jour où l'une des cartouches de mon stylo-plume a eu la bêtise de se percer. Je te déconseille vivement l'expérience. Vraiment.

Mon autre habitude, c'est la lenteur avec laquelle il m'arrive de manger certains fruits. Une tomate-cerise, un grain de raisin, des groseilles, ça ne se mange pas comme ça en deux coups de dents, c'est un triste gâchis de procéder de la sorte. Alors c'est plus fort que moi, je joue, je caresse, je presse contre mes joues, je fais tournoyer. Il arrive donc de temps à autres que l'on se moque de moi et même que l'on tente de chronométrer le temps qu'il me faut pour arriver au bout d'une figue ou d'une clémentine, ce que je trouve proprement scandaleux (les résultats sont classés secret-défense). J'ai beaucoup de mal à manger une framboise sans la décomposer en petits grains dans ma bouches. Je sais le faire discrètement bien sur, mais c'est fou comme ça peut s'étirer en longueur. Nan mais c'est vrai, si la nature a fait des framboises pré-découpées comme elles le sont, c'est sans doute pour une bonne raison, il faut la respecter.

J'ai du mal à mettre des mots sur ce qui me plaît tant dans le contact lingual. Il y a peut-être le plaisir de satisfaire une curiosité que le regard et le contact avec les doigts ne parviennent pas épancher, mais c'est aussi, ne le cachons pas, un contact particulièrement sensuel (pléonasme ?) que je trouve parfois presque excitant. Les lecteurs les plus férus de Psychologies Magazine y verront peut-être également une signification particulière au sujet de la relation à la mère (la tétée, la sussion...), je n'ai très honnêtement pas d'avis sur la question. Si mon égocentrisme lingual fait parfois sourire, ce n'est en rien un problème (non, je te vois venir, je n'ai quasiment eu de gastro de toute ma vie) et je n'ai surtout pas envie d'en "guérir". Qu'on laisse ma langue tranquille, c'est tout ce qu'elle et moi demandons, je n'ai plus huit ans pour qu'on me demande de retirer l'agrafeuse de ma bouche.

A n'en pas douter, l'un des plus beaux jours de la vie de ma langue est arrivé un mercredi de 1999 lorsqu'après un peu plus de deux interminables années de souffrance et de frustration ma dentiste m'a retiré mon appareil dentaire. Le chemin de fer enfin démantelé, ma langue ne savait plus où donner de la tête en redécouvrant si brusquement toute cette surface dentaire qui s'offrait à elle.

Ce vendredi, au restaurant, le serveur nous a apporté des sucettes avec l'addition. C'était Byzance. Tout seul, à pied dans les rues qui me ramenaient au bercail, je prenais mon pied avec ma langue.