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lundi, 13 juin 2011

La maison de vacances, la nuit et le rêveur solitaire

Le jeu de cartes ramassé, les volets baissés et les lumières en sourdine, chacun est allé se coucher et le lave-vaisselle qui bientôt achèvera son office est déjà le dernier à donner encore de la voix dans cette jolie maison de vacances peu à peu assoupie. Le ciel chargé porte une teinte rouge sombre un brin mélancolique.

Dans la poubelle, une armée de spaghettis tente de règler son compte à un trognon de pomme pourtant innocent alors que sur la table le dernier verre encore empli de martini sanglote d'avoir été définitivement oublié par son propriétaire de la soirée. A l'étage, quelques voyants lumineux permettent tout au plus de feindre un semblant d'activité humaine. Dans les chambres voisines, les couples d'amants repus d'étreintes et de caresses cherchent peut-être le juste sommeil qu'ils n'ont pas encore trouvé. 

Dans la bibliothèque les livres bien ordonnés sont une mine inépuisable de scénarios nocturnes pour le lecteur solitaire qui se laisse aller à caresser d'un doigt quelques couvertures choisies au hasard. A cette heure-ci toutefois, l'épouvante l'emporte sans effort sur la romance ou l'aventure. La nuit sera froide et tourmentée. 

A l'instant, le lave-vaisselle jette son dernier soupir. Il est l'heure pour le fantasme de gagner la partie. A travers les carreaux, l'obscurité incomplète (la lune, cet objet récalcitrant...) dessine aux arbres de grandes silhouettes sombres prêtes à s'animer et prendre des formes menaçantes ou tourmentées au moindre signal. C'est un rodeur qui se faufile dans le jardin à pas feutrés, le couteau à la main et le regard sanglant, c'est un chat perfide et maléfique qui s'aventure à gratter sournoisement à la porte, c'est une menace indéfinie qui erre, sans forme exacte à la recherche d'une proie qui s'ignore. Le rideau devient un rempart bien désuet face à cette multitude de dangers. 

Le regard cherche partout un signe ou un mouvement et le veilleur angoissé s'est presque résigné : un cri de terreur ne tardera pas à déchirer ce silence trompeur. Et pourtant les minutes s'égrainent, et rien. A l'extérieur les silhouettes s'agitent de façon pernicieuse pour conseiller au veilleur de rester aux aguets. Ne te réjouis pas si vite mon enfant, les croque-mitaines viendront bientôt te perscécuter. L'angoisse atteint son apogée lorsque le voile nuageux finit par masquer complètement la lune, dernier compagnon d'infortune du veilleur solitaire. 

Plus rien. Il ne reste guère qu'un battement de coeur et une respiration saccadée. Dans la fenêtre toute proche le veilleur distingue faiblement son propre reflet devenu lui-même une menace face à laquelle il préfère détourner le regard.

Les minutes s'écoulent à nouveau. Des autres chambres proviennent désormais des bruits de respiration régulière et apaisée. Les couples semblent dormir tranquillement. Dehors le vent balaie les rideaux de nuages et la lune refait une apparition. Les silhouettes assassines sont à nouveau des arbres joliment agencés et l'on se prend à imaginer dans les craquements de l'escalier de bois une présence bienveillante. 

Le faisceau blafard de cette lune incomplète éclaire de sa tristesse compatissante l'amertume de ces nuits trop solitaires.

dimanche, 05 juin 2011

La pluie, le beau temps et les robes d'Evelyne D.

A l'autre bout du téléphone ce soir, j'entends que ma mère est sortie dans le jardin. A trois-cent kilomètres de distance, je reconnais avec une petite émotion la sonorité si particulière du clocher du couvent tout proche de la maison. Il sonne l'heure de l'antépénultième prière de la journée pour les religieuses. Et sans surprise, cette phrase, l'indispensable rubrique dont le thème va occuper comme chaque fois l'essentiel de nos conversations familiales :

"Ah, le temps commence à monter très noir au loin sur la ville, ça va encore tourner à l'orage".

J'ai parfois l'impression d'avoir passé mon enfance à me taire parce qu'à la radio Laurent Cabrol était sur le point de répéter ce qu'il avait déjà dit une heure auparavant. Nous écoutions alors religieusement, le doigt sur les lèvres, le sermon de Laurent qui se révélait être le même enregistrement que la fois précédente. Il allait toujours faire moins deux degrés à Alençon et trois à Nevers. Mais on ne sait jamais, les prévisions auraient peut-être pu changer. Un seize degrés menaçait toujours de transformer en un décevant quinze et alors mon père pourrait se féliciter d'avoir réclamé le silence à juste titre.

Il était chaque soir impératif de consulter les sacro-saints bulletins quotidiens de France 3, TF1 puis France 2. Mon père y cherchait les éventuelles dissidences ou désaccords avec pour objectif de déterminer laquelle serait la plus fiable. Il était formel, c'était France 2. Mais pas toujours. Mais souvent quand même. Il restait largement indispensable de visionner les trois chaines afin de ne pas tomber dans le piège sournois d'une météo mal renseignée. Hélas, ces satanés programmeurs avaient souvent le vice de diffuser les bulletins des deux grandes chaines au même moment. Sacrebleu.

On n'oubliera pas l'autre immense intérêt de la météo de TF1 : les tenues portées par Evelyne D. "T'as vu ? c'est vraiment n'importe quoi cette espèce de haut qu'ils lui ont mis ! On dirait des plumes". Evelyne et ses plumes étaient passées au scanner au même titre que ses cartes, offrandes sacrifiées conjointement sur les autels de la fiabilité météorologique et du bon goût vestimentaire. Amen.

Toujours au téléphone, ma mère me raconte l'orage de samedi soir et ses bien trop modestes cinq millimètres de pluie. Tellement peu pour enrayer la sécheresse et ses conséquences sur le pauvre jardin potager. Mon père conserve dans ses archives personnelles les quantités de pluie tombées chaque semaine depuis une petite vingtaine d'années. Ses statistiques épluchées et exploitées jusqu'à la dernière goutte sont une aubaine pour moi, un sujet intarissable et sans cesse renouvelé pour alimenter les conversations téléphoniques balbutiantes. Parce qu'au fond, ne nous le cachons pas, il est tellement plus facile de répondre à : "toi aussi, à Paris, le temps est aussi lourd que chez nous ?" plutôt que : "et sinon, tu es heureux en ce moment ?".

Aujourd'hui je n'aperçois les cartes d'Evelyne ou ses confrères que lorsque je tombe dessus par le plus grand des hasards et je me sens parfois dans la peau d'un fils indigne au moment où, au téléphone, l'un de mes parents ou mon frère m'annonce que, pas du tout, le week-end ne sera pas ensoleillé. Cela dit, avec les années, je sais qu'Evelyne et ses copains de 20h40 ne font plus la pluie et le beau temps chez mes parents. En effet, s'il y a bien une chose pour laquelle les satellites sont utiles, c'est pour la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la bienheureuse Chaine Météo, devenue très rapidement le meilleur oracle tombé des cieux que mon père pouvait espérer. Pour les siècles des siècles.

Ma mère est toujours au bout du fil. Le clocher du couvent s'est tu depuis un petit moment maintenant. Sur le dallage de la terrasse, elle m'annonce les premières gouttes à ses pieds. L'orage sera ici dans moins de deux heures.

dimanche, 22 mai 2011

Les bonbons de la caisse

A la caisse. Lundi. Je fais mes courses un peu au pif. Comme la semaine dernière. Comme la semaine prochaine. 19h peut-être. Je ne porte jamais de montre. Dans ce cas précis, ça m'évite de savoir combien de temps je perds. Je tiens mon gros sac de courses dans la main droite. Il me donne la douce conviction de faire un peu de muscu à l'oeil. Devant moi, deux personnes avec chacune un panier d'une contenance respectable, mais à roulette. Ces gens-là ne font pas de muscu. Sur ma droite le sempiternel étalage de bonbons, chewing-gum et chocolats. Je les regarde toujours en me demandant quel goût peuvent avoir les trois quarts d'entre eux. 

A la caisse d'Intermarché. Un vendredi. 19h. Comme tous les vendredis. Je tiens le chariot avec ma main gauche comme Maman me demande toujours de le faire. Papa regarde sa montre. Il reste trois chariots devant nous pour arriver à la caisse qu'il a choisie (parce que c'est celle avec la caissière qu'il aime bien). Il soupire légèrement. Il va rater l'émission sur le foot à la radio en rentrant. Je sais que ça l'agace. Maman est repartie chercher dans les rayons ce qu'elle a eu l'idée d'acheter à la dernière minute. Elle fait toujours ça. Ça m'agace. Je crois que ça agace Papa aussi. Il a commencé à manger le crouton de la baguette pour faire passer le temps. Je vais le regarder jusqu'à ce qu'il pense à m'en donner aussi. Ah. Quand même. Je regarde les bonbons qui sont mis à disposition à la caisse. Je crois qu'ils sont là pour les gens qui ont oublié d'en acheter dans les rayons normaux. C'est un peu bête quand même. Maman ça ne lui arrive jamais. Normal, elle retourne acheter ce qu'elle a oublié pendant que Papa et moi on fait la queue. Et qu'on mange du pain.

Je regarde les bonbons mais je n'y touche pas. Je sais bien que ça ne sert à rien. Mais quand même. J'aime bien les regarder. Mes préférés ce sont ceux qui sont vendus avec des petites boîtes allongées qui ont des têtes d'animaux. Il y a une tête d'animal que je n'avais encore jamais vue. Si je me rappelle bien ça doit faire la sixième que je vois. Avec mon frère on les regarde toujours ceux-là. Mais on ne sait toujours pas quel goût ils ont. Maman ne nous achète jamais de bonbons à cet endroit du magasin. C'est mal. D'après elle, ces bonbons sont pour les enfants pas sages qui réclament sans arrêt des choses à leurs parents et dont les parents ne savent pas dire non. Maman sait dire non. Elle le fait très bien. Et Papa sait dire "demande à Maman". Il le fait très bien aussi.

Après bien assez de muscu du bras droit je passe au bras gauche. En dessous des habituels chewing-gums, ils ont mis des fritures en chocolat qui n'ont pas pu trouver preneur avant Pâcques. Imaginer ces fritures abandonnées de tous me fait un petit quelque chose. Je visualise un chien à la SPA, désespérant de trouver une famille qui voudrait de lui. Je vois ses yeux pleins de désarroi qui me fendent le coeur. Je craque. Je fais tomber discrètement un sachet de friture dans mon gros sac. Ça fera ça de muscu en plus. Maman ne serait vraiment pas contente.

lundi, 16 mai 2011

Des chaussures de grands

C'était décidé. Après des mois à ne porter - y-compris au travail - que des chaussures légères de post-adolescent opiniâtre, j'allais me remettre dans le droit chemin en achetant un truc qui donnerait à mes pieds ce qu'il faut de sérieux et de crédibilité. Je savais exactement dans quelle boutique j'allais trouver mon bonheur compte-tenu du budget non-astronomique que j'avais choisi d'y mettre. L'intervention fut programmée un samedi après-midi d'avril avec en témoin Monsieur Rouge-Cerise qui n'avait rien d'autre à faire que perdre son temps de toutes façons

Nous avons tout d'abord arpenté courageusement dans les deux sens une grande rue parisienne dans laquelle je suis pourtant CERTAIN d'avoir déjà fréquenté ladite boutique (mais si). Au troisième passage il m'a fallu accepter la funeste cruauté du destin. Ma-boutique-à-chaussures était très officiellement devenue feu-ma-boutique-à-chaussures. Nourri par l'espoir et l'ambition je ne me laissais toutefois pas abattre par cette épreuve et je choisissais dans l'instant une solution de repli en allant dans une enseigne bien connue située près de chez moi.

Je suis entré d'un pas ferme et décidé vers cette nouvelle vie qui attendait mes pieds. Cela dit, plus j'approchais des rayons chaussures pour grandes personnes adultes et matures de sexe masculin, plus mes pas se faisaient lourds et contraints. Chaque enjambée était plus courte que la précédente et je commençais à faire quelques détours dont la logique peut paraître obscure. Au fond de la boutique, le mur aux chaussures grises, noires et marrons pour grandes personnes sérieuses me regardait avec un air froid et menaçant. D'un point de vue extérieur, je devais avoir l'air aussi confiant et déterminé qu'un poulet d'élevage en face d'un fer à repasser prêt à l'emploi.

En matière de chaussures d'adulte j'ai toujours eu une tendresse pour le mocassin. Le mocassin c'est gentil, c'est printanier et c'est léger. Autant te dire que depuis au bas mot cinq ans je n'ai porté que ça et des petites baskets de ville qu'on peut même pas faire du sport avec. Evidemment je venais pour autre chose et je devais laisser derrière moi ces habitudes rassurantes même si dès le premier regard j'avais repéré une paire de mocassins et une autre de baskets qui m'iraient comme des gants et qui essayaient déjà de me faire du pied.

Mais revenons à nos sérieux moutons. Il est peu de dire que ce que j'avais en face de moi me plongeait dans des abîmes de perplexité. Soyons lucides, des chaussures à bout pointu, c'est exactement ce qu'il me faudrait. Soyons factuels, des chaussures à bout pointu, c'est ... pointu. Pour la forme je chausse celle qui me déplait le moins. Un cuir gris verni assez clair avec un liserêt blanc en bas qui souligne joliment la silhouette. Soyons honnêtes, une fois chaussée, elle me va plutôt bien. Très bien, même. Mais me voir dans le miroir avec une de ces chaussures à mon pied droit me fait basculer dans quelque chose qui s'apparenterait à un nouveau paradigme.

Je vois dans ces chaussures la tentative de me voler un peu de ce qui me reste de fraîcheur ou d'espièglerie contre le monde qui m'entoure. C'est comme ranger dans un placard des jouets qu'on aime encore mais dont on a peu honte parce qu'on a passé l'âge qui est écrit sur la boite en carton. Et j'avoue que ça me fait de la peine. Je prends sur moi, elles sont objectivement belles, elles me vont bien, Rouge-Cerise me le confirme. Elles rentrent sans problème dans mon budget, la taille est la bonne. Je n'ai plus qu'à me résigner et l'affaire est dans le sac, je vais porter des chaussures de grands. Comme un petit garçon qui porterait sa première cravate. La chaussure gauche est cependant pas mal abimée sur le dessus. Je demande à la vendeuse un autre exemplaire dans la même taille. Elle n'en a pas, il n'y en a pas. Avec un soupir boudeur et résigné je me tourne à nouveau vers le mur du fond.

Trois minutes plus tard je ressors avec une boîte contenant cette paire de baskets dont le motif est si bien assorti avec le bermuda que je porte cet après-midi-là qu'on les croirait faites du même tissu. Rouge-Cerise conclue à juste-titre en twittant : "@Joss_davril a failli acheter des chaussures d'adulte. Et puis finalement non"

Loin de moi l'idée de croire que cette chaussure abimée était un signe ou quelque chose de semblable et je me mettrais bien une bonne paire baffes pour ça, mais je dois dire qu'en ressortant avec mes chaussures de gamins sous le bras, je me sentais soulagé.

Enfin c'est promis, c'est évident, avec ma prochaine paire de chaussures, je sauterai le pas.

 

(Pour aller avec ce billet, Adulescent d'Aldebert, ça change de l'Eurovision, tu vas voir)

mercredi, 04 mai 2011

Retour sur terre, drama et caprices

En septembre dernier, mon retour des Seychelles fut difficile moralement. J'avais passé deux semaines à refaire le monde chaque matin en me levant et j'arrivais invariablement à cette conclusion : ma vie va forcément changer. A chaque retour de voyage mon esprit s'évertue en effet à ne pas accepter que la vie normale est faite de travail, de stress et de choses pénibles. Mon retour de ce petit séjour à Berlin en joyeuse compagnie la semaine passée ne fait pas exception. Après seulement quatre jours au pays de la boulette de bretzel (expérience gastronomique discutable), je reviens d'Allemagne en étant persuadé que ma vie ne peut pas décemment reprendre le cours qu'elle menait jusqu'alors.

Ma vie - professionnelle, s'entend - va prendre une toute autre dimension. Il ne peut pas en être autrement. Mon téléphone va sonner dans la journée et une voix mystérieuse va m'annoncer qu'on me veut pour écrire des chroniques à succès dans les meilleures journaux du monde et de la terre entière (d'ailleurs il est temps que je révise un peu ma géopolitique) ou même du onzième arrondissement (là ça va mieux).

Deux minutes plus tard, la sagesse et la raison aidant, je parviens à me convaincre que je vais simplement recevoir un mail m'informant que les héritiers de ma propriétaire décédée il y a quelques semaines, effrayés par les affres de l'immobilier, ont décidé de me céder gracieusement l'appartement dans lequel je vis. Après mûre réflexion je finirai pas accepter poliment cet acte plein de bravoure et de clairvoyance. N'ayant plus la contrainte de mon loyer à payer chaque mois que Dieu fait, je vais ainsi pouvoir oisivement penser à bailler bayer aux corneilles (depuis le temps que je voulais la caser celle-là).

Moi et moi-même faisons les cent pas dans ma tête à la recherche du subterfuge qui va me permettre de faire prolonger en apparence mon séjour berlinois. En guise d'opium j'écoute en boucle les chansons de Rosenstolz que Vinzniv a choisies comme accompagnement sonore de la magnifique vidéo souvenir, je lis avec parcimonie le livre que Rouge-Cerise m'a prêté sur place et que j'ai commencé lors du voyage retour pour le faire durer. Après deux jours de débat intense je parviens accepter que non, les voyages et les vacances ne sont pas la vie normale et je regarde avec une moue boudeuse les photos (vise un peu là-dessous la vue qu'on avait depuis le balcon de notre duplex XXL à deux-cents mètres de la Porte de Brandebourg...).

 

Capture d’écran 2011-05-04 à 21.50.26.png

(Photo pictured by Vinzniv)

Je me raisonne en martelant à foison cette phrase glissée par un ami il y a quelques temps : "la vie n'est pas un grand livre dont tu es le héros". Je continue à bouder. Pfffff. Je reprends une nouvelle fois courageusement le chemin du travail ce mercredi après la pause déjeuner et je commence à ressentir cette sensation pas si désagréable ou finalement la routine n'a rien d'insurmontable. Je suis dans le métro, tout va bien. Les gens autour de moi sont presque souriants, tout va bien. Je visualise mon programme de l'après-midi, tout va bien. Je n'ai presque pas envie de me rouler pare-terre, en hurlant que je veeeuuuux retourner à Berliiiinnn, tout va bien.

A deux mètres de moi, deux touristes se mettent à discuter en allemand. Aaaarrgh.

Ça va passer, ça va passer.

mercredi, 27 avril 2011

Und wenn sie nicht gestorben sind... (tribute to Bernard)

Pendant mes trois petites années de lycée j'ai eu un prof d'allemand qui était un personnage digne d'un rôle de pseudo-méchant dans une série télé. Je me rappelle assez bien mon premier cours avec le terrible Monsieur J. (que j'appellerai ici par son prénom pour plus de convivialité : Bernard). Je me faisais toute une montagne de cette nouveauté que constituait le lycée et j'espérais de tout mon coeur que le prof d'allemand allait être un type sympa et chaleureux. Jolie naïveté. Je n'ai pas été déçu du voyage. Pour cette entrée en matière, j'avais trouvé Bernard cynique, froid, antipathique et il avait montré quelques signes de fatalisme au sujet de l'importance très relative que certains d'entre nous allions accorder à sa matière (on ne peut pas lui donner tort). C'était Byzance, ce premier cours avait fini d'achever mon petit moral timoré.

Toutefois les semaines ont commencé à défiler gentiment et j'ai trouvé rapidement que le lycée ce n'était pas bien compliqué (la chimie, c'était tellement facile, faire des calculs d'équimolarité c'était un peu comme remplir une grille de mot croisés). Les cours d'allemand eux-mêmes n'étaient pas si difficiles (pour moi en tout cas), j'avais donc l'esprit nettement plus disponible pour apprécier le cynisme pinçant de Bernard. J'ai appris assez vite à goûter l'humour de ce prof capable de dire à un élève quelque chose comme "c'est drôle, lorsque je vous parle de grammaire j'ai l'impression de m'adresser à une grenouille coincée sous dix centimètres de glace" ou à une fille pas toujours très aimable "vous savez, vous êtes comme une rose. Pleine d'épines".

Bernard n'en ratait pas une et il distribuait ses répliques avec un plaisir qu'il avait du mal à cacher alors qu'en prêtant bien l'oreille on devait entendre même les fourmis voler dans la salle. Et plus les silences était lourds, plus j'étais secoué par des crises de fou-rire interminables. Il s'en est rendu compte une fois et lorsqu'il m'a demandé ce qui m'arrivait je n'ai rien trouvé d'autre à dire que la vérité - "je m'excuse mais j'ai une crise de fou-rire et je ne parviens pas à m'arrêter" - redoutant déjà l'oeil du cyclone qui allait se fixer sur moi, pauvre victime sans défense. Il a répondu devant la classe médusée qu'il me comprenait complètement.

Un jour, après une interro surprise, il avait ramassé les copies, regardé la première d'entre elles avec le sourire aux lèvres puis la seconde et il s'est mis à rire franchement. Il a ensuite levé les yeux vers son auditoire en disant : "je reçois des amis allemands chez moi ce week-end, je vais leur montrer ça, on va bien rigoler". Une des élèves avait lancé un "merci" ironique et dépité qui lui a valu l'une des plus plus belles soufflantes adressées par un prof que j'ai jamais vue pendant que je luttais à nouveau contre le fou-rire. Dans l'ensemble, la plèbe était assez choquée par ces prises de liberté peu communes, moi je trouvais cette répartie et cette aisance avec les mots jubilatoires. J'ai toujours eu un faible pour l'humour vache, avec Bernard j'étais comblé même si j'évitais de le dire trop fort. Je regrette de ne pas avoir pris note de ses meilleures sorties.

Les cours d'allemand avec Bernard c'était aussi un peu plus que l'enseignement d'une langue mais je l'ai réalisé bien trop tard. Comme les autres cours de langue, nous avions un volet culturel assez chargé mais je trouvais que Bernard nous servait cette culture comme une fin plutôt que comme un prétexte pour manier les verbes forts ou le datif. L'architecture, l'opéra, la poésie, la peinture, en plus de cet humour grinçant comme le parquet de notre vieux lycée, nous avions tout à portée de main. Et pourtant nous ne prenions rien ou presque. Nous étions trop jeunes, trop immatures. Toutes ces choses qui me captiveraient aujourd'hui passaient comme ça sans que nous ne saisissions la richesse de ce qu'il nous proposait. C'était tellement plus facile de s'étonner faussement de la prétendue bizarrerie de sa façon de faire. Je me rappelle un cours sur la Flute Enchantée que j'aimerais tant suivre à nouveau aujourd'hui. Je crois aussi que c'est avec lui que j'ai entendu parler pour la première fois d'art-déco.

Et puis il y eut des rumeurs. Mon prof d'allemand serait poursuivi par une réputation qui le voudrait attiré par les hommes, et même, dit-on, par certains de ses étudiants de l'université privée toute proche de mon lycée. D'ailleurs Machin qui savait toujours tout mieux que tout le monde se plaisait à répéter à qui voulait l'entendre que Bernard aurait fait des avances quelques années auparavant à l'un de ses étudiants. Haaaann !! Nan mais tu te rends compte Gisèle !!? Je trouvais le sujet déplacé, et je dois dire ça m'arrangeait bien de le penser. Je ne voyais pas en quoi on pouvait supposer de telles choses à son endroit. Cela devait en tout cas finir de nous montrer Bernard sous un jour déplaisant et antipathique.

Avec quelques années de recul, j'en ai eu la certitude. Je me suis remémoré certaines postures, certains arguments et surtout une phrase. Il avait dit un jour à un de mes petits camarades, plutôt bien fait de sa personne - la pratique du rugby a ses vertus - "vous savez, xxxxxx, si je vous disais vraiment ce que je pense de vous, vous pourriez porter plainte contre moi". Il m'arrive de penser que je suis le seul à avoir saisi exactement ce dont il parlait.

Bernard était atteint par un problème de santé important qui l'amenait à être souvent absent lors de mon année de terminale. C'est ainsi avec sa remplaçante, tellement plus consensuelle avec ses très beaux yeux verts et sa douceur toute académique, que nous avons réellement préparé l'oral du bac sans que nous n'ayons plus de nouvelles de lui. Je n'ai jamais retrouvé un prof à l'attitude comparable et je dois dire que je le regrette quelque peu. Jamais aucun autre prof ne s'est permis de me qualifier de garnement pendant un cours.

Demain matin je décolle pour aller passer quatre jours à Berlin avec un groupe d'amis et c'est à cette occasion que j'ai repensé à Bernard. Alors que je me demande bien ce qu'il a pu devenir, la seule réponse que je parviens à trouver c'est un souvenir de lui qui me l'apporte. Je le revois ainsi en début de chaque cours pendant une période qui a duré deux ou trois semaines, demander avec sadisme et pour mon plus grand plaisir à ma voisine de classe, qui n'en pouvait plus, de réciter avec toutes les peines du monde cette phrase si étrange qui conclut les contes de fées :

"Und wenn sie nicht gestorben sind, dann leben sie noch Heute..."

lundi, 18 avril 2011

Fourmis, barbotage et angoisse

Une armée de féroces fourmis a entrepris il y a quelques jours de conquérir le monde. Pour parvenir a ses fins, elle avait manifestement choisi de coloniser comme premier bastion la machine à café située dans le hall d'accueil de mon lieu de travail. Cette stratégie s'est révélée toutefois assez peu fructueuse. Plusieurs d'entre elles ont en effet été répérées alors qu'elle étaient visiblement parties en mission-éclaireur dans un gobelet de capuccino sans sucre. Pas malines, les fourmis. La tentative de putch a ainsi rapidement été détectée et un employé de l'équipe d'entretien est intervenu en urgence à grands renforts d'eau de javel. Je ne suis pas particulièrement convaincu que l'eau de javel soit l'arme la plus adaptée mais elle a toutefois eu son petit effet sur l'envahisseur qui est rapidement retourné jouer à GI Joe dans son bac à sable.

L'effet secondaire de cette intervention fut l'ambiance olfactive du lieu pendant une petite demi-journée. Rien qu'en traversant le hall, je suffoquais presque sous le poids des souvenirs d'angoisse qui me parcouraient malgré moi (foutue programmation neuro-linguistique). Le hall sentait la piscine à plein nez. Je dirais même plutôt qu'il puait la piscine. Affreusement.

ligne d'eau.jpegMon premier souvenir de piscine remonte à l'école primaire. Je devais être en CE1, l'époque bénie où je commençais ma politique de délation qui aurait fait la fierté des meilleures recrues de la Stasi. Mon souvenir est assez précis, affublé de mon sac à dos dont j'avais vérifié pas moins de soixante-deux fois le contenu, je descendais du car et j'entrais avec mes petits camarades dans ce bâtiment à la forme étrange et dont l'odeur venait instantanément alerter mon esprit.

Le vestiaire était un premier supplice. Ils s'agissaient de vestiaires collectifs dans lesquels il fallait se mettre nu devant les autres élèves. Etant d'une pudeur maladive dans mon enfance, je le vivais comme une intrusion cruelle et contrainte, je crois ne pas exagérer en disant que le passage du vestiaire me traumatisait. Le stress était à son apogée. Il y avait tout ce bruit, des cris d'enfants, ces couloirs immenses, la première douche qui déjà me coupait violemment la respiration et cette odeur insupportable qui me donnait l'impression de ne respirer qu'à moitié un air malsain. J'arrivais avec ma serviette autour du bassin, déjà presque essoufflé. Je ne redoutais pas les exercices en petit bassin, j'y avais pris mes repères et je savais que j'y survivrais sans grande difficulté mais chaque semaine, la boule au ventre rodait dans mes entrailles en prévision du final effrayant. Chaque séance ou presque - en tout cas c'est ainsi que je me le rappelle - devait s'achever par un passage dans le terrible "deux mètres". Un grouffre. Probablement aussi haut que l'école entière avec ses deux étages.

Je me revois à chaque fois tenter l'impossible. Y croire. Se lancer. S'agiter. Suffoquer. Choir. Se débattre. Perdre le contrôle. Se contracter. Se sentir défaillir. Agripper piteusement le rebord. Essuyer des regards moqueurs. Essayer à nouveau. Echouer. Essayer à nouveau. Echouer.

Echouer. Ressortir de l'eau honteusement à l'autre bout du bassin parcouru à la façon d'un chemin de croix. Eviter de croiser les regards. Rejoindre le vestiaire aussi vite que possible. Prendre mon courage à deux mains pour ce second supplice du vestiaire et remonter dans le car avec un soulagement relatif : c'est terminé. En redoutant la prochaine séance.

De mon point de vue, le maitre-nageur avait autant d'empathie pour les élèves ne sachant pas nager qu'un marteau pour un clou en porcelaine. La cerise aigre sur le calvaire est arrivée lors d'une séance, en CM1, où j'avais aperçu mon institutrice en train de rire en me regardant alors que je me débattais autant que je le pouvais au milieu du raz de marée. J'étais ressorti avec l'envie de pleurer de rage mais j'étais resté stoïque par orgueil. Avec le recul, à l'heure où je t'écris, j'ai une petite envie de prendre ma plus belle plume et lui adresser un courrier gentiment salé (Mme Jubien-Neau, si tu me lis...). Par la suite j'ai rencontré un peu plus de succès dans mes essais en matière de natation au lycée (tout est TRES relatif), mais je n'ai jamais remis les pieds dans une vraie piscine depuis 1999.

Il y a quelques semaines je me suis dit que, quitte à faire du sport, je me lancerais bien le défi... j'ai même commencé à en parler autour de moi. Et puis, finalement, ce jour où l'odeur de javel a envahi le hall avec toute sa cohorte de souvenirs pesants et de sensations traumatisantes je me suis dit que reprendre le badminton est vraiment la meilleure chose qui pourra m'arriver.

Au moins, sur un terrain de bad et raquette en main, je sais que je ne risque pas de ressembler à une fourmi buvant la tasse au milieu d'un gobelet de capuccino sans sucre.

lundi, 11 avril 2011

TGV, ricanements et sébum

J'ai eu du mal à trouver ma place assise dans le même compartiment que la voiture-bar (!?) mais je suis tout de même le premier voyageur installé dans la voiture 15 du TGV à destination d'Angers et Nantes. Après quelques minutes d'incertitude je découvre qu'une fois de plus la vie est une belle garce : je vais voyager avec deux "grandes" adolescentes assises face à moi, du type lycéennes en fin de cycle, bien agitées avec un maquillage comportant juste ce qu'il faut de légère vulgarité et qui gloussent trois fois avant même de s'être installées.

Je commence immédiatement à prier St-Biactol de me venir en aide et me donner le courage de supporter ces quatre-vingt dix minutes qui s'annoncent. J'aimerais penser à autre chose, à mon week-end, et surtout pouvoir me concentrer sur mon livre (je n'en ai toujours pas fini avec les principes sur lesquels David Sedaris est très à cheval), mais elles sont là, à ricaner pour un oui ou pour un non. Je finis par regarder au loin dans la voiture-bar les gens qui choisissent de voyager debout, un verre ou un paquet de chips à la main. Il y a un mec de mon âge avec une bière et un tee-shirt rouge dont le profil ressemble furieusement à un de mes copains de lycée. On s'y méprendrait presque. J'en reviens à ma lecture et je parviens à oublier quelques temps les deux ricaneuses même si elles font quelques rappels réguliers. Elles parlent de garçons, de cours, de parents, de musique. Et tout est invariablement prétexte à les faire rire et à me faire soupirer intérieurement.

Au fil du voyage mon regard se pose à nouveau sur ce garçon qui décidément ressemble de plus en plus à mon pote de lycée. Il se tourne, je parviens à voir son visage de face. Mais... mais c'est lui... Ah non. Ah SI !! Dix minutes de débat endiablé, c'est lui, c'est pas lui. Aux dernières nouvelles, il vit à Paris et sa famille, comme la mienne, est toujours à Angers, il est donc tout à fait susceptible d'emprunter les même destinées ferroviaires que moi. Et puis, non, finalement, un ultime coup d'œil finit par me convaincre qu'il s'agit simplement d'une ressemblance, c'est une copie bien faite, mais une contrefaçon tout de même. Depuis le lycée on ne s'est vu qu'à de très rares occasions, la dernière fois c'était il y a presque deux ans.

Je tente de me replonger dans mon livre après une nouvelle prière à St-Biactol. Douze-mille glousseries plus tard, nous approchons d'Angers, les voyageurs concernés commencent à rassembler leur petites affaires, Monsieur Contrefaçon-en-Tee-shirt-rouge en fait partie et cette fois j'en suis certain, c'est bien lui. Mon sac sous le bras je décide d'intervenir. Mais il marche vite, le bougre. Je suis coincé par un autre voyageur sortant sa valise dans l'allée centrale et que je n'ose pas plaquer au sol rageusement (je suis trop réservé, ça me perdra).

Le train s'immobilise, j'entends les portes s'ouvrir et une dizaine de mètres devant moi j'aperçois le Tee-shirt rouge qui est le premier à sortir pour rejoindre comme une flèche le hall de la gare. Je trépigne derrière cette dame qui n'avance pas, je tente de slalomer mais j'ai toujours ce même retard. Et je ne vais pas courir non plus, imagine que ce ne serait pas lui... nan mais la honte quoi, c'est bon...

J'arrive dans le hall de la gare, je le vois au niveau de la sortie alors que mes parents venus m'accueillir sont déjà là en face de moi. Il est trop tard. J'envoie un texto frustré "Dis, c'était toi dans le train qui vient d'arriver de Paris ?". Quelques minutes après, la réponse. Oui, c'était lui, un peu déçu que je ne sois pas allé le voir puisque, moi, je l'avais reconnu. Et je m'en veux, je m'en veux. Quelques messages plus tard, on se verra le lendemain en fin de soirée.

Le lendemain soir venu, après un joli dîner en fort bonne compagnie, je le retrouve lui et un autre copain de lycée dans un bar un peu sombre à la fréquentation plutôt métalleuse (trop mon genre...). On ne s'était jamais revus tous les trois ensemble depuis l'année du bac, il y a dix ans. Et la conversation démarre si facilement. Au bout de quelques minutes nous gloussons, un peu bêtement. Peu importe. Les autres clients du bars (en supposant que certains soient assez lucides pour nous observer) peuvent nous voir, la bière aidant, ricaner pour un oui ou pour un non pendant deux heures. Nous parlons de filles (oui), de cours, de parents, de musique. Et tout est invariablement prétexte à nous faire rire.

C'était bien, c'était simple, c'était drôle, comme si notre dernière rencontre datait de jeudi dernier, après le cours de math. 

Ce matin, dans le miroir, je me suis encore trouvé un satané bouton d'acné.

lundi, 04 avril 2011

Des couleurs, un boxer et des chaussettes

Je t'ai raconté ici il y a un peu plus de deux ans que j'ai porté dans mon enfance une ravissante paire de baskets roses. L'expérience a duré quelques mois probablement (je n'ai pas de souvenirs si précis) avant que le rose ne soit reconnu comme follement dangereux et donc banni de ma garde-robe au grand soulagement manifeste de mes parents. A la réaction des gens de mon entourage j'avais fini par entrapercevoir que quelque chose clochait dans cet assortiment singulier de couleurs. J'ai compris plus tard que le rose n'était pas exactement en odeur de sainteté parmi les vêtements d'un garçon et je me suis rapidement fait une règle d'or d'afficher mon dédain pour la couleur des filles (rose, corde à sauter et dinette : même combat). J'entends encore ma mère me disant il n'y a pas si longtemps en passant devant une vitrine "ah non, toi, on sait bien qu'il ne faut pas te proposer de rose".

Avec les années, j'ai appris à choisir des teintes discrètes pour mes vêtements parce qu'il était tellement plus avisé de ne jamais être pointé du doigt pour quelque raison que ce soit et les tons les plus voyants étaient naturellement prohibés parce que jugés comme inconvenants (dans la toute première version de Bioman, la force jaune c'était une fille, que je sache !!). Lorsque j'avais dix-huit ou vingt ans ma mère désespérait de me voir constamment vêtu de noir, de gris ou de beige. Une fois ou deux j'avais tout de même été capable de faire preuve d'une audace dépassant l'entendement en portant du rouge bordeaux très sombre. Les autres couleurs me sautaient tellement aux yeux, c'en eut été presque indécent.

Je suis incapable d'expliquer pourquoi mais un jour dans une boutique j'avais craqué. Sur une lubie déraisonnée j'avais acheté un tee-shirt rouge vif et le vendeur avait eu la bêtise de me laisser faire. Impossible d'imaginer plus sanguin. Je l'avais essayé dans ma chambre en rentrant et j'avais trouvé que vraiment, c'était trop. Je l'ai remis au placard et il m'a fallu plus d'un an avant de l'en sortir. La première fois que je l'ai porté j'étais arrivé en cours presque tremblant à l'idée d'imaginer qu'évidemment tous les regards allaient se fixer et se figer sur moi, jaugeant et critiquant à n'en pas douter cette excentricité malvenue. Contre toute attente, j'ai survécu (si !). Ce rouge faisait toutefois encore largement exception au milieu de mon camaïeu de gris (large palette allant de la souris à l'anthracite).

Et puis quelques années plus tard encore, alors que j'avais commencé à mener une existence un peu moins conventionnelle, je me rappelle avoir été attendri (et charmé, aussi) à Nantes par un couple de garçons se tenant tendrement la main dans une salle de cinéma. L'un d'eux portait un sweat à capuche jaune qui lui allait à merveille. J'ai fini mon observation en me disant qu'il avait des traits assez proches des miens et que, finalement, le jaune n'était peut-être pas une couleur ennemie. C'était décidé, j'allais tenter sous peu de me convertir à la couleur des vainqueurs du tour de France. Et je l'ai fait. Un tee-shirt pour débuter. C'était une petite victoire, j'en étais si fier.

De jaune en jaune, je me suis constitué une panoplie quasi-complète avec en point d'orgue un bermuda citron du plus bel effet qui pas plus tard que samedi (les beaux jours arrivent), semblait encore surprendre certains clients de chez Monoprix. Pour te donner une idée, avec ce bermuda, nul besoin de gilet de sécurité. Mais point de rose. C'est encore trop, bien trop.

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Ce week-end, j'ai fêté en grande pompe et joyeux comité mes vingt-huit ans. A douze dans ma chambre on était laaaaarges. Le temps des cadeaux arrivé, j'ai découvert dans un paquet la lumineuse paire de chaussettes puis le bonbonneux boxer que tu peux voir sur le cliché ci-contre. Comme je le devinais à l'évidence, ces chaussettes me vont comme un gant. Je vais ainsi pouvoir illuminer tactilement parquets et moquettes avec grâce et raffinement. Le boxer, lui, c'est une sorte de révélation.

Les joyeux auteurs de cette surprise, que je remercie vivement, ne mesuraient peut-être pas toute l'étendue de la richesse de ce cadeau. Ce cadeau d'anniversaire, c'est en quelque sorte une revanche, la revanche de ces chaussures d'enfant, cachées honteusement dans un placard parce que pas assez consensuelles.

 

(Pour marquer le coup de cette revanche, il se murmure même qu'il existe quelque part une ou deux traces photographiques de mon premier essayage.)

vendredi, 25 mars 2011

Une passe, un crochet et on a marqué

Ce vendredi soir, pour raisons professionnelles, je suis privé de sortie. Avant de prendre un bouquin en fin de soirée, je vais nécessairement trainer sur internet et je vais nécessairement laisser la télévision en presque sourdine. J'aime lui laisser jouer ce rôle de discrète décoration sonore. Par élimination, ou plutôt par dépit, ce sera un match de foot, ça fait si longtemps. Je sais bien toutefois que je finirai par couper le son puisque, par nature, les commentaires me sont insupportables (je serai tellement meilleur avec un micro).

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La première fois que je suis allé au stade je devais avoir dix ou onze ans, c'était un match du championnat de D2 (oui, à l'époque on disait D2). Je me rappelle avoir été fasciné par les projecteurs et dérangé par le bruit presque incessant de certains autres spectateurs. Et puis j'avais bien aimé mon sandwich, aussi. Je crois qu'on avait fait match nul mais, si je l'ai su, c'est essentiellement parce que j'avais entendu mon frère le répéter à ma mère lorsque nous sommes rentrés. Pendant des années j'ai entendu mon père raconter à qui voulait l'entendre ce fameux soir où, décidément, j'avais tant aimé regarder les projecteurs.

J'ai grandi avec un père et un frère passionnés de foot et, quoiqu'on en pense, ça laisse des traces culturelles. Au boulot ou en famille je suis tout à fait capable de tenir une conversation solide et étayée sur le sujet. Contrairement à bon nombre d'autres sports, le foot n'a jamais suscité chez moi le moindre intérêt mais, après avoir dû tant de fois me taire parce qu'on annonçait les scores à la radio ou parce que Miss Potiche 97 allait procéder au tirage au sort des trente-deuxièmes de finale de la coupe du Bas-Poitou, j'ai fini par intégrer un certain nombre de choses. C'est un peu comme entendre chaque jour la même chanson pendant des mois, même si on ne la trouve pas attrayante pour deux sous (ni même trois, en l'occurence), on finit par connaître les paroles sur le bout des doigts. Il y a quelques semaines, alors que je peinais à trouver le sommeil, je me suis pris au jeu de lister dans mon esprit les joueurs de la fameuse équipe de France de 98. J'en ai retrouvé dix-sept sur les vingt-deux avant de m'en remettre à compter les moutons.

Comme beaucoup, j'ai de douloureux souvenirs des séances de foot au collège. Nous étions deux compagnons de galère à faire tapisserie au fond du terrain, entre honte et détachement. Je le prenais malgré tout déjà avec une certaine dérision. Moi j'attendais surtout que la prof d'histoire-géo nous rende enfin le contrôle d'il y a deux semaines et que j'étais certain d'avoir si bien réussi. Pour le reste, les autres garçons semblaient se bousculer à l'autre bout du terrain, grand bien leur fasse. Curieusement, je me souviens pourtant avoir réussi à l'adolescence quelques gestes techniques qui tenaient du miracle. Une fois, en Angleterre j'avais réussi à mon grand étonnement à dribbler un copain de mon correspondant qui - ébahi, mais pas autant que moi - a fini par me surnommer Cantona. C'est là le seul fait de gloire de ma carrière. Mais au moins, j'en ai un.

Je suis souvent consterné de voir l'importance que le foot peut avoir dans l'actualité. 12 000 morts dans un tremblement de terre en Asie cette nuit, MAIS, l'Olympique Lyonnais s'est qualifié hier soir pour les quarts de finale de la ligue des champions. Youpi. 

L'âge (et surtout l'homo-acceptation) venant, on finit par trouver à ce sport un autre attrait (là je te dis ça parce que Gourcuff vient de tirer un corner). Au moment où je t'écris, je viens d'avoir un flash. Je me revois, à dix-huit ans, me repassant à n'en plus finir une interview de joueurs réalisée dans les vestiaires à la fin d'une vidéo enregistrée par mon père. On y voyait très distinctement une belle brochette de torses et même une paire de fesses puis un joueur cachant juste trop tard l'essentiel de sa virilité avec sa main. J'en étais tout ému. Avais-je vraiment bien vu ? Il valait mieux que je revois une fois de plus la vidéo pour en être pleinement certain.

Je suis retourné au stade un nombre de fois bien trop important pour que je puisse les compter. J'ai même fini par faire assez bien semblant de me prendre au jeu parce que je savais que c'était une bonne chose pour contrecarrer certaines rumeurs ou idées tellement révoltantes et infondées que je commençais à envisager dans mon dos (tu vas au foot, tu seras un homme mon fils). Et puis, aller au stade, c'était quand même avoir une vie, quelque chose à raconter le lundi matin. Parce que bon, à dix-huit ou vingt ans, regarder France 2 les soirs de week-end, c'était un peu la honte.

Ah tiens, la France mène deux-zéro. Je ne m'en suis pas rendu compte, j'étais distrait, comme lorsque j'avais dix ans. Et puis, c'est vrai, j'ai coupé le son.

 

Pour ceux qui auront reconnu le titre de ce billet, cette musique dont l'intro me donne toujours quelques frissons.