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mercredi, 05 octobre 2011

Petit matin

La nuit a été pleine de réveils intempestifs où j'ai tenté régulièrement de me coller discrètement à lui, mes genoux contre ses mollets, mon nez le long de son dos, nos bras l'un contre l'autre. La fenêtre ouverte ne parvient pas à enrayer la chaleur étonnante de ce début d'automne et il a rejeté la couette que je n'ai pas eu, moi, le coeur de mettre de côté. Le réveil est un supplice. Je me glisse hors du lit après avoir attendu le dernier snooze possible (le huitième) et je le vois, encore chaudement étendu, se replacer dans le lit dont il est désormais le seul occupant. Un crève-coeur.

Je me prépare un peu tristement en tentant d'accepter le funeste sort de cette journée si affreusement cruelle - mon dieu, il faut se lever et partir - et si semblable aux autres. Je le vois se pelotonner sous la couette dont il se recouvre parce que la fenêtre toujours ouverte finit enfin par disperser un peu de fraîcheur bienvenue. Dire que cinq minutes auparavant, c'est moi qui était blotti sous cette même couette. Je suis partagé entre l'envie de fondre, aller profiter quelques instants encore de cette chaleur gourmande et le désir d'arracher sauvagement cette couette devenue cocon parce que, soyons objectifs, c'est vraiment trop injuste. Un baiser dans le cou, un autre sur le front, un souhait de bonne journée. Il mettra dans sa réponse toute la conviction que son peu d'éveil lui permet.

Trois minutes plus tard, dans le métro, j'essaie de me réjouir en pensant que lui au moins goûte encore la douceur de ce beau matin à la fenêtre entre-ouverte. Je ferme les yeux, espérant sentir l'illusion de son bras autour de mon épaule. Ma voisine de métro et son regard de corbeau féroce n'invitent pas exactement à la romance des sous-couettes. Tant pis. Un samedi matin finira bien par se présenter. Alors, je saisirai ma revanche. 

lundi, 26 septembre 2011

Les petites roulettes

Je me déplace beaucoup à pied dans Paris. L'émerveillement du néoparisien que je suis pour le métro a fini par s'essouffler (hélas, je suis finalement quelqu'un de normalement constitué) et lorsque je peux éviter de voyager sous-terre je ne m'en prive pas. J'ai la chance de vivre dans un quartier proche du centre et puis je suis un bon marcheur avec les mollets qui vont bien. Il y aurait bien une autre solution, le vélib'. Mais voilà...

Mon tout premier vélo était blanc. Dans mon souvenir il était étonnament grand mais mon petit doigt me dit que je manque peut-être d'objectivité. D'ailleurs celui de mon frère était plus grand encore si j'y réfléchis bien. J'ai assez vite aimé mon vélo même si au début il était avant-tout l'objet qui sonnait le glas de mes virées tant vénérées sur le porte-bagage maternel. Et puis, je vais le dire d'emblée, il était aussi équipé de deux merveilleuses roulettes, prodiges de techologie assurant stabilité et sécurité ultime. Ah ce que je les aimais, mes roulettes. Mon frère - et toutes les grandes personnes - avait l'idée saugrenue d'occulter les bienfaits évidents de ces bienheureuses petites roues. Un manque consternant de sens pratique. Moi j'allais fièrement à quatre roues dans les rues du lotissement et aussi sur les chemin de terre proches de la maison de ma grand-mère, les semaines où nous y allions en vacances.

Tous n'avaient de cesse de répéter qu'un jour on me retirerait mes roulettes mais, pour être honnête, cette menace n'avait pas plus de sens que celle selon laquelle je devrais un jour dire adieu à l'école primaire. Ils pouvaient toujours causer. Mais un jour, les rustres ont mis leur plan à exécution. Je ne sais plus comment ils s'y sont pris mais je me suis retrouvé, le souffle court et le coeur battant, à tenter de faire bonne figure. Faire du vélo sans mes roulettes, c'était comme boire du café sans lait, pas vraiment un plaisir, juste la sensation pas très agréable de faire des choses de grands. C'était un exercice d'équilibre mais c'était aussi une façon de me pousser à grandir sans mon consentement (mais alors, le collège, ça arrivera vraiment un jour ?). Ce fut laborieux mais j'y suis parvenu. Au prix de nombreuses gamelles. Si mes genoux pouvaient parler.

La vitesse me faisait peur. Et puis que je crois qu'entendre en permanence mes parents dire que je n'étais "vraiment pas doué" ne me rendait pas trop service. J'étais plutôt à l'aise dans les montées, je m'en sortais dans les virages pour peu que je sois concentré mais pour une raison qui m'échappait, il fallait toujours que nous passions par des satanées descentes. Mon coeur avait une facheuse tendance à s'emballer dès que la vitesse augmentait et la seule solution de secours que je parvenais à adopter était de sauter de vélo. C'était tout de même plus original et stylé que freiner comme les manants sans imagination. J'avais même réussi à développer un talent étonnant dans la maitrise du saut. J'étais capable, je ne sais comment, de sauter de mon destrier en retombant debout sur le trottoir alors que le vélo blanc (puis son remplaçant rouge) terminait piteusement son chemin quelques mètres plus loin. L'autre grosse difficulté à laquelle j'étais confronté était le respect du code de la route. Combien de fois ma mère m'a-t-elle ressassé l'épisode où j'ai percuté son pneu arrière parce que je n'avais pas vu le stop auquel elle s'était arrêtée ? J'avais déjà bien assez de mal à me concentrer sur mon équilibre, il aurait fallu en plus que je regarde la couleur des feux ? Laisse moi rire (et rouler sur le trottoir). Je t'épargne mes souvenirs de ronds-points, et surtout, jamais, au grand jamais je n'ai été capable de lacher un bras du guidon pour indiquer de quel côté j'allais tourner, je faisais toujours appel à la perspicacité (ou aux talents divinatoires) des automobilistes environnants.

Pourtant j'ai continué à faire du vélo - de façons très épisodique certes - sans qu'il ne m'arrive rien de grave. La pire chose qui me soit arrivée fut une très grosse gamelle dans laquelle j'avais laissé pas mal de la peau de mon épaule droite : à l'époque mon premier copain m'avait dit qu'il se déplaçait beaucoup à vélo et, n'écoutant que mon coeur vaillant, j'avais entrepris de m'excercer les dimanches matins pour ne pas avoir l'air ridicule à ses yeux, c'est alors qu'un rebord de trottoir se jeta sauvagement sur ma roue avant. J'ai eu vraiment très mal mais pour lui j'avais poursuivi mes efforts et j'en fus récompensé.

En 2008 alors que j'en étais encore à découvrir Paris, mon copain de l'époque m'avait proposé de faire une virée à Vélib avec deux de ses amies pour voir les décorations de Noël sur les Champs Elysées. Je n'avais pas bronché mais je n'en menais pas large. Et puis je crois que rien ne s'est vu. Ni mon manque d'aisance, ni mes soucis d'équilibre. Tu n'imagines pas à quel point j'étais fier (et soulagé de remettre l'engin à sa place lorsque l'épreuve fut achevée). Depuis, j'ai rangé la case vélo dans le même tiroir que la case piscine.

Et puis, la semaine passée, par un complet hasard, alors que je me trouvais à un endroit où je n'aurais pas du être, j'ai vu passer sous mes yeux un blogueur de pas-très-grande-taille bien connu au guidon d'un Vélib. En voyant à quel point il avait l'air à la fois empoté et concentré sur son sujet j'ai senti tout le poids de ma fébrile conscience cycliste qui libérait enfin mes épaules. C'était flagrant, rien qu'en le voyant je savais qu'il saurait me comprendre. Je n'étais plus seul :D

Je crois même que désormais, je n'aurai plus peur de dire haut et fort : Mes roulettes me manquent, I love my roulettes.

vendredi, 23 septembre 2011

Les gros grains

Quelle idée d'être venu faire mes courses ici... Juste parce que ça m'émeut un peu de voir une enseigne des Nouveaux Commerçants à Paris (pas si loin de chez moi) et que ça me semble à la fois familier et exotique. Elle se penche vers moi pour me parler. Je crois qu'on se gène mutuellement. Quelle idée d'avoir fait un rayon fruits et légumes aussi étroit ? On est dix-huit au mètre carré (ah j'en ai un peu plus, je vous le mets quand même ?).

Visiblement, elle me parle des raisins. Oui oui, ce sont bien des raisins devant nous. Des petits grains en barquette devant moi, de gros devant elle, ce sont ceux-ci qui m'intéressent. Et puis quelle idée de laisser ce gamin faire n'importe quoi et mettre les mains partout ? Elle semble avoir vraiment quelque chose à me dire sur ces raisins. Mais qu'elle se pousse d'abord, si les gros grains ne l'émeuvent pas. Et puis qu'elle parle plus fort à la fin, c'est pénible ces gens qui ne savent pas se faire entendre.

Alors que le sale gamin a déguerpi sous les appels répétés de sa mère un peu loin dans le rayon, dans ma grande bonté, je finis tout de même par retirer l'un de mes écouteurs pour m'intéresser à ce qu'elle raconte. Que ne ferais-je pas pour faciliter la vie de mon prochain (qui le mérite pourtant si peu). Comblée d'avoir alors toute mon attention - heureuse femme, si tu savais - elle me confie le plus sérieusement du monde en indiquant de la main les raisins à petit grains et en barquette : "ceux-là, il y avait un gamin à l'instant qui n'arrêtait pas d'en manger, c'est signe qu'il doivent être très bons !".

Bête et poli comme je suis, je n'ai pas réussi à m'empêcher de rire. Et comme elle avait l'air vraiment très sympathique, j'ai pris ceux d'à côté. Au moins, si elle souhaite revenir, elle en aura plus.

Ce soir dans le magasin, je me serais pris à rêver du raisin cueilli directement sur les pieds de vigne comme lorsque j'étais petit. Je gardais les plus gros grains de la grappe pour finir, c'était ceux que je préférais. A cette saison, le samedi, on allait régulièrement passer la journée chez l'un de mes oncles puis chez ma grand-mère au milieu des côteaux où j'aimais tant courir et divaguer en espérant toujours que la journée ne passe pas trop vite. D'ailleurs on me signale dans l'oreillette que j'ai déjà raconté ce genre de choses ici (pfioouu billet de 2006... euh...). Je poursuis mes courses dans les rayons étriqués. Oh tiens des Pailles d'or, ça existe encore. Je réalise que dans le village où vivait ma grand-mère, le supermarché portait également l'enseigne des Nouveaux Commerçants.

Et, cerise sur le gâteau, comme à la grande époque, je découvre que c'est encore et toujours la voix de Daniel Prevost qui nous informe des meilleures offres promotionnelles du monde et de la création. Je me revois à côté du caddie de ma grand-mère écoutant cette même voix si caractéristique nous expliquer que la purée en flocons est en promo. Et j'en ai presque des frissons. Mon sac de raisin à la main, je tente vainement de me voir entre les rangs de vignes avec ma mère et ma grand-mère discutant dix mètres derrière moi. C'est un peu ridicule, hein ?

'tain, il est cher le raisin en gros grains.

jeudi, 15 septembre 2011

Veselka, Times Square et Rockaways

Je balade un peu tristement le pointeur de ma souris sur des rues que je peine à reconnaître. Je voudrais tant être encore dans cette réalité que Google Map ne transcrit que trop mal. Je cherche un peu maladroitement Spring Street et ce bar-restaurant à la serveuse incroyable qui me fait toujours sourire. Elle doit s'y reprendre à plusieurs fois pour compter le nombre de boissons nécessaires pour arriver à un total de cinq sachant qu'elle a déjà servi les trois premières (trois coca et deux coca light. Euh combien de coca light déjà ? deux. Si si, deux.) puis elle demande aux clients de la table d'à côté si quelqu'un est venu prendre leur commande, alors qu'elle l'a fait elle-même deux minutes auparavant. Elle leur apportera finalement ce qu'ils n'avaient pas commandé. 

Je m'empresse de noter dans un ordre aussi chronologique que possible toutes ces choses que nous avons faites dans l'espoir illusoire d'en garder toutes les impressions, les ambiances. Je fouille sur Wikipédia les infos concernant les lieux que nous avons parcourus (la hauteur du Rockefeller Center, l'histoire de Broadway ou le statut administratifs des Rockaways) mais déjà je sens filer trop de souvenirs entre les parois trop perméables de ma mémoire.

_DSC3409.JPGPèle-mèle, je tente de me rappeler nos blagues (les bonnes, essentiellement, et ça fait déjà beaucoup. Si), l'antenne de l'Empire State Building si proche et pourtant si lointaine, perdue dans le nuage nocturne que j'aurais pu toucher du doigt si ... , le vertige lumineux imposé par Times Square de nuit (RIP, l'environnement), les si jolis sourires de Lolotte et celui - non moins joli - du serveur du Veselka tout proche de notre appartement, les trouvailles scéniques et les chorégraphies de Chicago, le chef d'oeuvre de notre dimanche, l'étrangeté de cette balade finale improvisée jusqu'aux lointaines plages des Rockaways avec le tronçon de métro si proche de la surface de l'eau et sur fond de coucher de soleil, digne du Voyage de Chihiro.

En guise de traitement, je continue à écouter Florence and the Machine que nous avons entendue dans une boîte où nous a guidés Mr Cerises Bleues pour conclure l'une des belles soirées passées en sa compagnie avant d'opter pour l'écoute de Chicago (All that jazz...).

Et puisque tu vas me poser la question, je le sais déjà, oui, les rues étaient vraiment semblables aux souvenirs évoqués dans mon billet précédent. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Un petit frisson en tournoyant autour de la Statue de la liberté, où je me vois - je ne sais comment - , enfant, à l'intérieur de la couronne, porté sur les épaules d'un adulte dont j'ignore l'identité. 

Encore quelques instants de Google Map pour l'humeur. On mesure peut-être la qualité des vacances au coup de blues ressenti au retour. Le jetlag n'est pas très bon pour le moral. Ou alors c'est simplement le fait de rentrer.

jeudi, 01 septembre 2011

Arnold, Willy et moi (*)

Lorsque j'étais gamin, j'avais des souvenirs très précis de mes voyages passés aux Etats-Unis. Je visualisais de façon très nette les gratte-ciel entre lesquels je m'étais baladé tout petit et, malgré le jeune âge que je devais avoir, j'avais également un souvenir impeccable de notre passage en haut de la statue de la Liberté. C'était à tel point que vers l'âge de six ou sept ans, j'étais régulièrement parcouru par des vagues de frissons lorsque je voyais à la télévision des images de buildings (aaahh, le générique de Dallas) et surtout certaines vues de New-York. Mais, étrangement, je gardais tout ça pour moi.

Et puis, un jour, je devais avoir quelque chose comme huit ans, je regardais la télévision avec ma mère et un reportage nous montrait des images de la statue de la Liberté. Nouveaux frissons. Je me souviens avoir dit à ma mère que je me rappelais très bien notre passage à la statue de la Liberté. Je suppose qu'il n'est pas utile que je te décrive le regard furieusement interloqué de ma mère me répondant avec tout le tact possible (ce qui n'était pas dans ses habitudes) que nous n'y étions jamais allés. Jamais de la vie. Nous n'avions jamais pris l'avion.

Mais comment ai-je pu avoir ces impressions, ou plutôt ces souvenirs ? Ma mère et moi avons rapidement mis un terme à cette conversation et nous n'en avons jamais reparlé. Je suis tombé dans des abîmes d'incompréhension. J'en étais pourtant certain. Puis un doute terrible. Mais alors jamais ? Vraiment jamais ? Tu veux dire qu'Arnold et Willy, là, ils sont dans une ville où je ne suis jamais allé ? C'est impossible. Et si elle avait raison ?

Je n'en ai absolument jamais parlé à quiconque et la première personne qui lira ce billet sera la toute première à être au courant. L'avais-je rêvé ? Un rêve si récurent que j'aurais intégré ces données comme une certitude ? Plus je creusais, plus j'avais l'impression d'y avoir même vécu une longue période. Des années, peut-être. Je finissais par me faire peur moi-même. A neuf ou dix ans je savais bien que c'était impossible. Et pourtant, c'était là. C'était une impression si forte que même aujourd'hui j'ai du mal à ne pas la considérer comme un souvenir. Comme si le disque dur de mon cerveau perturbé avait ajouté comme ça, sur une lubie passagère, des morceaux venus d'on ne sait où. Et parfois, je les sens toujours là, dans un coin de mémoire légèrement empoussièré (tu noteras dans quelle catégorie ce billet est rangé).

La semaine prochaine, je vais donc passer le plumeau dans ces recoins embrumés de mon cerveau et faire la lumière sur ce qu'est vraiment New-York. Je décolle lundi pour une semaine avec une joyeuse bande (oui, naturellement, ce sera pour fêter en grandes pompes les cinq ans de ce blog). Toutefois, je me fais déjà une raison : Arnold et Willy ne devraient pas être de la partie.

Il me tarde d'expliquer à ma mère que si, cette fois, la statue de la liberté est bien conforme à mes souvenirs.

Dis, tu crois que c'est grave, Grand Schtroumpf ? 

 

(* : copyright Rouge-Cerise pour le titre)

mercredi, 10 août 2011

Dis, Maman, tu te souviens...

Le temps était très incertain mais nous sommes partis malgré tout. J'avais envie de marcher, elle était d'accord pour m'accompagner. Elle avait proposé qu'on aille voir l'avancement des travaux sur le bord de la rocade qu'on connait si bien. Le chemin nous amenait à passer par les petites rues que nous empruntions en voiture tous les matins lorsqu'elle nous emmenait à l'école. Et même lorsqu'on allait faire les courses.

En chemin, ma mère me raconte les quartiers que nous traversons, la façon dont ils ont changé, la façon dont ils ont vieilli en vingt ans. Quelques banalités réconfortantes. Il y a une sensation étrange dans le fait de poser son regard au ralenti sur toutes ces maisons qui ont traversé les vingt dernières années avec plus ou moins de bonheur. Certaines façades n'ont pas bougé d'un iota. Le quartier de jeunes couples fraîchement installés est devenu un quartier de moins jeunes couples fraîchement retraités.

Et tout à coup, le souvenir, c'était là. Je me rappelle, j'étais en maternelle. C'est pile en passant devant cette maison que je m'étais aperçu dans la voiture que j'avais oublié de mettre mes chaussures avant de partir à l'école. J'avais pleuré. Ma mère avait refusé de faire demi-tour, ça me servirait de leçon. J'avais continué à pleurer. J'avais passé toute la journée à l'école en espadrilles. Et tellement pleuré. Mes espadrilles n'y avaient d'ailleurs pas survécu. On en a tant ri par la suite.

Et un peu plus loin dans cette rue que nous croisons, la fois où, assis le porte-bagage de son vélo, je n'avais pas vu que les rayons de la roue arrière découpaient consciencieusement le choux-fleur fraichement cueilli dans le jardin que je tenais à bout de bras (mais visiblement pas assez) dans un sac en plastique dont il dépassait. Elle avait dû s'arrêter pour ramasser les morceaux au milieu de la rue en me sermonnant copieusement pendant que je m'efforçais de regarder mes pieds.

Nous passons à proximité d'un cirque installé dans le coin le temps de ce week-end. Je lui demande si elle se rappelle que je n'ai jamais trop aimé les cirques. Elle me dit que pour sa part, étant petite, elle aimait voir la Piste aux étoiles à la télévision pour les clowns. Uniquement les clowns. Et pas les jongleurs, ni "ces chinois qui se tordent dans tous les sens". C'est impressionnant mais elles s'en contrefiche. Nous sommes d'accord. Ma mère a soixante ans et pour la toute première fois j'apprends qu'elle aimait les clowns lorsqu'elle était petite.

On avait fini par croire que la pluie nous laisserait tranquilles. Faussement. Elle nous pourchasse, à grands renforts de rafales. Les parapluies souffrent et nous grimaçons. Les parapluies se retournent et nous rions. La pluie nous tombe dessus mais ce n'est pas bien grave. Comme elle me l'a dit si souvent quand j'étais gamin, t'es pas en sucre, c'est pas trois gouttes qui vont te faire fondre. Nous revenons à la maison presque secs.

C'était une belle balade improvisée. C'était simple. Avant que mes parents ne me ramènent à la gare, je récupère une paire d'espadrilles que j'avais toujours gardée et je la glisse en douce dans ma valise.

Demain, dix ans après, ma mère va de nouveau être hospitalisée pour un cancer. J'aimerais être un clown.

dimanche, 07 août 2011

"Course à pied", supplice et miracle.

Comme tu le devines aisément, je suis devenu en quatre semaines un sportif accompli (et ouais, trois immmmenses kilos perdus depuis mon retour au badminton début juillet). Pour mon retour en famille le temps d'un week-end j'ai décidé d'aller pousser le bouchon un peu plus loin encore en allant me frotter au terrible parc de Pignerolles, ce lieu que j'ai tant arpenté dans mes cauchemars, ce lieu où j'ai tant sué sang et eau lors des abominables séances d'endurance au collège.

A l'époque de mon adolescence le parc de Pignerolles était un endroit maudit et peu recommandable, un paysage de désolation jonché de boue grasse et de feuilles mortes douze mois sur douze. A la belle saison, il arrivait parfois que le crachin s'interrompe pendant quelques minutes avant de reprendre de plus belle. Il y faisait un temps invariablement gris et venteux et la nuit commençait à tomber dès quinze heures trente-deux en hiver. Surtout le jeudi. C'est ainsi dans cet antre de la souffrance et du chaos ultime que ces torsionnaires de profs d'EPS nous contraignaient, sous la menace d'un fouet, à effectuer une activité étrange et malfaisante qu'ils prenaient un malin plaisir à appeler "Course à pied".

Soyons factuels, si tu nous avais vus, moi et ma dizaine de kilos en trop de l'époque, nous trainer lamentablement dans les allées de ce parc sinistrement boisées, toi aussi tu aurais trouvé l'appellation "course" généreusement galvaudée. Les pierres et les flaques étaient de mèche et s'arrangeaient pour ne laisser aucun passage libre avant mon arrivée dans les virages. Les oiseaux (des corbeaux, à n'en pas douter), perfides créatures averties par mon pas lourd et emprunté, s'évertuaient à manigancer au moment de mon passage une mélodie humiliante et entêtante, réquiem de mes ambitions athlétiques. Le "sport" étaient une torture hebdomadaire dans ce lieu qui aurait servi mieux que nul autre de décor pour un film d'épouvante.

L'interminable boucle de mille-cinq-cents mètres avec ses deux-cent-soixante-sept virages et neuf côtes à vingt pourcent de dénivelé constituait indéniablement le supplice de Tantale des temps modernes. Le plus perturbant était de constater que les puissances occultes du parc semblaient s'acharner sur moi et laisser en paix les autres élèves, bien moins en peine que je ne l'étais.

Ce vendredi puis ce dimanche (j'y suis retourné pour en être bien certain), il était frappant de voir à quel point le parc s'est métamorphosé en un peu plus de dix ans. L'endroit est devenu un lieu fertile et aéré où le soleil joue avec malice dans les branchages. Les funestes corbeaux assoifés de sang de l'époque ont été remplacés des petits oiseaux bucoliques et gazouilleurs. On déambule avec plaisir et légèreté jusque derrière le chateau. La grande boucle et ses presque cinq kilomètres sont un parcours varié et presque amusant mais largement insuffisant pour épancher ma soif de courir. 

Après avoir vu a quel point ce parc a réussi à changer et se bonifier avec le temps, qu'on ne vienne pas me dire que les miracles n'existent pas.

dimanche, 10 juillet 2011

Le vestiaire

Avant.

C'est une ambiance très étrange, ce jeudi soir de juillet. C'est la première séance. Nous attendons dans la rue. Nous sommes une petite dizaine. Nous sommes là pour la première fois, on ne se connait pas et cela semble nous rendre affreusement timides. On se regarde à peine alors que nous savons pertinemment que nous allons passer la soirée ensemble. Nous sommes de grands garçons timorés comme des gamins. Surtout, ne nous adressons pas la parole, ce serait bien trop convivial. Un membre du bureau de l'association nous fait entrer. Nous descendons les escaliers qui mènent au vestiaire dans un silence monacal. Chacun prépare sa tenue, ses chaussures. Pas un mot, rien. L'une des rentrées des classes les plus studieuses auxquelles il m'ait été donné d'assister. Ce n'est pourtant qu'un club de badminton (estampillé arc-en-ciel, qui plus est). Nous quittons un à un le vestiaire avant d'aller rejoindre la salle de l'autre côté du couloir. Nous ne serons pas loin d'une trentaine sans doute.

Après.

Ruisselant de sueur, rougi par l'effort et presque encore essoufflé après cette séance qui aura duré pas moins de 43 heures et demi, j'entre à nouveau dans ce vestiaire. Tout a changé. La pièce est aussi chaude et bruyante qu'elle était sinistre et studieuse en arrivant. Deux des garçons quittent tout juste la douche. Quelques remarques fusent. Nous parlons du jeu, de la fatigue à venir, de la séance de samedi. Quelques plaisanteries, aussi (on est dans un vestiaire, rappelle toi). Je me fais cette remarque pour moi : nous ne parlons même pas de météo (dingue !!). Je m'amuse à noter le contraste saisissant avec notre précédent passage dans ce même vestiaire. Les conversations couvrent presque le bruit de la douche, nous avons tous l'air bien heureux d'être là (pour ma part cas c'est une certitude). 

J'en arrive à me dire que la recette imparable pour mettre l'ambiance au sein de ce groupe d'inconnus était peut-être simplement d'ajouter un peu de sueur (euphémisme) à cette soirée. 

 

(Pendant cette première séance, on m'a dit que je joue comme une teigne. C'est scandaleux, je suis outré.)

lundi, 27 juin 2011

La marche, le drapeau et le plaisir

Je saute. Je saute sur place les bras en l'air parce que lever simplement les bras ne suffit pas (un jour, c'est décidé, je porterai plainte contre mes parents qui ont eu la bêtise de ne pas me faire plus grand). Je touche, je caresse autant que possible le grand drapeau arc-en-ciel qui nous recouvre. C'est la fournaise, mais j'y suis terriblement bien. Nous sommes depuis quelques minutes (cinq ? vingt ?) sous cette grande couverture joyeuse et je ne sais plus vraiment où nous nous trouvons exactement.

Il y a de tous les côtés une joie presque palpable, un bonheur partagé qu'on pourrait couper au couteau. Le rythme des percussions toutes proches guide la cadence de mes pas, des mes sauts, de tous mes mouvements. Je regarde le ciel multicolore émerveillé comme si j'avais huit ans, ou peut-être quatre. J'ai l'impression de sentir s'échapper avec une douceur apaisante l'amertume de ces années passées à nier ou à maudire ma différence, tout ce temps perdu, tout ce temps gâché.

La fournaise et le bruit ajoutent à l'ambiance surréaliste que le drapeau couve dans toute sa largeur. Ici, je crois pouvoir le dire, on ne me veut que du bien. Je suis pleinement moi, jusqu'au bout du majeur qui tapote malicieusement la bande bleue de l'arc-en-ciel lorsque je parviens à l'atteindre. Je jette des regards partout, à la petite bande qui m'accompagne, aux inconnus qui nous entourent sous le drapeau, aux autres marcheurs présents sur le côté.

Toujours sous le drapeau, apparait devant nous l'adorable Carlton J en mission pour Yagg, sorti de je ne sais où par une magie digne de Mary Poppins. Et puis cet autre moment magique où Rouge-Cerise et Ananas Biloba, qui marchent à mes côtés depuis le début de cette gay pride, se mettent à me porter dans un accès de folie passagère. Ma tête caresse l'arc-en-ciel, je vois les autres marcheurs d'en haut et je me dis, incrédule, que je suis le plus haut du drapeau. Je finirai pas redescendre pour reprendre place parmi la masse. Nous sommes des incconus qui sourions côtes à côtes. Un garçon finira même par passer sa main du haut vers le bas de mon dos avec un sourire équivoque (l'histoire ne dira pas s'il s'agissait d'une caresse ou s'il avait juste eu envie d'essuyer sa main sur mon polo :-/ )

Il y a un an, j'avais marché écrasé par le trac et l'émotion, cette fois il y a uniquement du plaisir à être là, avec des inconnus, avec des amis qui comptent tant et toutes ces personnes croisées avec joie le long du parcours. Je marche pour ma revanche personnelle sur toutes ces années où je donnais la priorité à ce que pensaient les voisins. Je marche aussi pour ces gens qui se cherchent et espèrent peut-être, comme je l'ai fait par le passé, trouver dans cette immense diversité qu'est la gaypride des personnes auxquelles ils peuvent s'identifier.

Hélas, il est toujours un moment où l'on doit descendre de son nuage. Pour une raison que je ne m'explique pas, il est temps pour le drapeau de mettre les voiles. Il disparait presque aussi brusquement que je m'étais jeté dessous lorsque je l'ai vu débarquer, et voici que nous marchons à nouveau sous un chaud soleil éblouissant. La place de la Bastille est toute proche, la marche arrive à son terme.

 

(Il se pourrait que Monsieur Rouge-Cerise ait raconté sa vision à lui quelques instants avant moi...et vas donc lire aussi le très beau billet de Carlton)

jeudi, 23 juin 2011

Soupière, désuétude et Colonel Moutarde

Quelques secondes après mon arrivée un peu au hasard devant les premiers stands, c'est une vieille soupière dont le style ne fait pas dans la sobriété qui a attiré en premier lieu mon attention. 

Elle était peut-être sortie de son précieux emballage un jour de 1971, cadeau de mariage offert par la tante Jeanne qui avait tellement hésité avec le service à salade au moment de son achat. Durant ses premières années, la soupière avait servi pour la forme de façon assez régulière. Elle trônait souvent les dimanches soirs d'hiver au milieu de la table de la salle à manger avec un petit air suffisant. Sa vie bascula un mercredi de 1979 : elle échappa de peu à une fin tragique au moment où la petite Isabelle avait entrepris de l'utiliser pour faire prendre un bain à sa poupée.

Depuis, pour plus de sécurité, la soupière avait rejoint ses compagnons les coquetiers dans une grande armoire sombre dont elle ne sortait plus que pour les très grandes occasions - la fête des vingt ans de mariage avait été une brève renaissance pour elle. Lors du déménagement de 1994, la soupière se retrouva humblement reléguée au grenier de la nouvelle maison, hibernant dans une obscurité totale et ininterrompue. Elle y mena un existence funeste et poussiéreuse, si loin du faste de seventies. Il y a seulement deux semaines, c'est donc Isabelle qui remit à nouveau la main dessus en s'exclamant "Oh regarde Maman ! la soupière ! tu te souviens ? j'avais voulu laver ma poupée dedans..." 

Voilà comment ce dimanche de juin 2011, cette pauvre soupière épleurée se retrouve au beau milieu de ce vide-grenier de la Place Lafayette, à faire piteusement le tapin à côté de vieux outils presque rouillés. Un peu effrayée par tout ce monde, un peu honteuse aussi de son style désuet et suranné, elle se trouve là, la gorge nouée, à espérer secrètement que personne ne viendra s'enquérir de son prix.

Sur la table d'en face, à côté des livres de Oui-Oui, on trouve un jeu de société à la boite un peu racornie dont le contenu est incomplet, peut-être bien parce que le chat Hector sera passé par là. Hector s'était pris d'une passion dévorante pour ce jeux à force de voir les enfants y passer leurs longs après-midis de ces vacances de la Toussaint 1991. Il avait fini toutefois par perdre patience et s'était insurgé de voir que les enfants le délaissaient complètement au profit de cette planche de carton et ces objets étranges. Emporté par la jalousie, Hector s'était emparé furtivement d'une petite pièce de couleur et c'est ainsi que personne ne revit plus jamais le Colonel Moutarde (probablement avec la corde, dans la bibliothèque). Ce dernier fut remplacé par un pion de jeu d'échec et la boite et son contenu poursuivirent leur vie quelques temps encore avant d'être rangés sous les crayons à dessin, dans le placard de la chambre d'amis. Ce matin deux personnes déjà ont ouvert la boîte et ont regretté l'absence du petit pion jaune. 

Ce n'est pourtant qu'un moindre mal. Dans un carton posé à même le sol, une famille a eu l'idée saugrenue de réunir des jouets dont aucun n'est entier. L'avion sans ailes, le soldat sans bras gauche et le chien sans tête forment ainsi un casting inattendu qui ferait fureur dans une version invalide de Toy Story. 

La place Lafayette fourmille de badauds, de familles et surtout d'objets qui attendent, l'esprit tourmenté, de savoir si ce dimanche de fête des pères sera le jour où leur vie prendra un nouveau tournant. Tous ces livres restés clos depuis tant d'années, cette vaisselle à la poussière indélébile, ces petites voitures qui aimeraient tellement retrouver des enfants pour les faire rouler, des milliers d'histoires invisibles s'apprêtent à se jouer sous nos yeux pour quelques euros à peine. Nous regardons se dérouler quelques négociations, deux livres de Oui-Oui (décidément quel succès) viennent de changer de propriétaire en même temps qu'un circuit pour voitures. Un café et quelque bavardages plus tard, nous quittons la place et ce vide-grenier alors que la soupière trône toujours sur sa table en prenant le frais, désormais fière d'attirer les regards comme au temps de ses prestigieux soupers passés.

Quelque part, peut-être, un Colonel Moutarde se réjouit d'avoir définitivement échappé à la pendaison.