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vendredi, 23 décembre 2011

Mademoiselle Bellemare et sa musique

 

La tonalité habituelle du téléphone et cette soudaine musique d'attente venue d'un autre monde. Oh mon dieu, mais c'est ... mais c'est ...

J'ai le bonheur d'appeler le service client de Téléshopping (pas ma faute, hein, je vais t'expliquer) et la musique d'attente c'est le générique de l'émission de télé entendu tant de fois dans mon enfance mais un peu remixé, le résultat est très moche, ça doit donc être le générique actuel *.

Ça fait quelque chose comme : "TOU TOU TOU DOU tou tou tou dou TOU TOU TOU DOU". Et comme je suis seul chez moi, je mets le haut-parleur en attendant que quelqu'un me réponde et je commence à faire ma vaisselle en chantonnant "TOU TOU TOU DOU tou tou tou dou TOU TOU TOU DOU" tout en dodelinant de la tête. Je me sens à ce moment précis atteindre le paroxysme de la virilité, et c'est parti pour trois minutes de "TOU TOU TOU DOU tou tou tou dou TOU TOU TOU DOU".

Je finis par réaliser que - Jésus-Marie-Jospeh- je suis bien au téléphone avec Téléshoppiiiiing. Toute mon enfance avec Pierre Bellemare et Maryse QuavaitPasDeNomDeFamilleApparemment est au bout du fil. J'ai envie de hurler, de rire et j'ai des frissons à la fois. Et si c'était Pierre Bellemare qui me répondait au téléphone ? Mon coeur s'emballe. La musique met les voiles, brutalement interrompue par la voix d'une grognasse, ce ne sera donc pas Pierre mais sans doute sa femme ou sa fille (sa maîtresse ?). 

J'explique à Mademoiselle Bellemare (j'ai décidé que ce serait sa fille) le pourquoi de mon appel en comprenant que Pierre, est probablement trop occupé à décrasser sa terrasse avec son splendide nettoyeur vapeur haute pression alors que sa femme prépare un rôti qui sera tendre à souhait grace au pistolet arroseur qui évite à votre viande de se désécher pendant la cuisson (vous avez dit sexisme !?). J'imagine alors Madame Bellemare refermer son four et se tourner avec un sourire béat vers son Aspir'tout magique grâce auquel elle fait l'admiration de toutes les ménagères du quartier (vous avez redit sexisme !?). Moi pendant ce temps, je suis un peu en galère. Un membre de ma famille a eu la brillante idée de m'offrir comme cadeau de noël un article de l'émission et de le faire livrer directement chez moi sans me dire de quoi il s'agit "comme ça t'auras au moins un vrai cadeau à Noël, toi qui dis toujours que tu veux pas qu'on t'offre que de l'argent !".

Ainsi, depuis deux semaines je m'endors chaque soir en rêvant tendrement à ce que le livreur va m'apporter. Mon coeur balance entre un set de couteaux de cuisine capables de couper une boîte de conserve sans les mains et un spray anti-moustique aromatisé au jojoba du Bengale. Hélas, la livraison piétine et je n'ai reçu que le cadeau bonus offert en supplément gratuit (une merveilleuse cocotte-vapeur, enfin c'est ce qu'il y a d'écrit sur la boîte...) alors que mon vrai cadeau, lui, ne cesse de se faire désirer. Mademoiselle Bellemare comprend bien le problème, elle me demande mon numéro de cliente. Je me racle la gorge et je prends une voix bien grave en regrettant un peu d'avoir fait mes gammes sur "TOU TOU TOU DOU tou tou tou dou TOU TOU TOU DOU" pendant trois minutes. Cette connasse me redemande mon numéro de cliente.

La conversation se poursuit un peu péniblement et tout à coup, c'est le drame, j'entends Mademoiselle Bellemare me dire : "juste pour être certaine, l'article commandé, c'est bien le Sèche-linge express ?". Je tombe dans des abîmes de perplexité et je me vois dire tristement adieu à mon set de couteaux magiques. L'esprit encore tourmenté je tente de visualiser à quoi pourrait bien ressembler un Sèche-linge express. Un genre de minifour dans lequel on suspend des chemises à un ceintre ? Un combiné Grille-pain/Ventilateur ? Mademoiselle Bellemare me confirme qu'effectivement aucune preuve de livraison n'a été établie et m'assure qu'une enquête (oui oui, elle a bien prononcé ce mot) va être menée afin de retrouver mon Sèche-linge express pour que je puisse être livré dans les plus brefs délais. Je suis SOU-LA-GE. Et tellement impatient. Quand je pense que moi finalement, j'ai pas osé le coup du presse-purée.

Ah, c'est sûr, les fêtes s'annoncent bien.

 

* Et puisque ton coeur le réclame même si tu n'oses le dire tout haut, tu peux écouter un bref extrait de cette merveille musicale et télévisuelle : ici. Aaaah... on en reviendrait presque à regretter le générique de Motus.

22:11 Publié dans Blablablog | Lien permanent | Commentaires (8)

mardi, 13 décembre 2011

Bougie soufflée


podcast

 

Au téléphone. On parle vaguement des fêtes et de la façon dont elles se dérouleront tant bien que mal. Peut-être plutôt mal que bien.

Chaque année la maison vivait un peu plus en décembre. Ce n'est pas si simple à expliquer. Ce sursaut de vie ne se limitait pas aux décorations que je trouvais moi-même un peu vieillottes, à seize ans j'accrochais encore dans le sapin des guirlandes qui avaient connu plus d'hivers que moi. J'aimais y être seul et déambuler de pièces en pièces à la nuit tombée, lumières éteintes et volets ouverts. J'aimais roder dans l'ombre et regarder les pièces, les meubles. A plusieurs reprises j'avais allumé une ou deux bougies que je masquais partiellement avec de la vaisselle et que je laissais se consumer en silence en observant le salon, l'entrée ou la cuisine à la lueur de ce jour nocturne un peu étrange. Dans ce décor singulier la maison était plus protectrice, plus chaleureuse que jamais et je me sentais seul à percevoir un petit quelque chose comme une complicité tacite entre elle et moi.

Cette fois encore, pour la troisième année consécutive, la maison ne sera pas décorée - pour des raisons chaque fois différentes - et le bon vieux sapin de plastique ne doit plus en finir de s'empoussiérer dans son carton abimé. Il m'arrive de me demander ce que deviennent ces décorations oubliées, sont-elles toujours en haut du grand placard de l'étage, accessible uniquement en montant sur une chaise ? Le sapin lui-même (acheté à l'insu de mon père dont je me rappelle encore le regard consterné le jour où cet assemblage de plastique fit irruption dans la maison) a-t-il fini par laisser la place à un nouveau plus touffu ou son rôle est-il désormais voué à l'oubli ?

On ne l'avait pas vraiment officialisé mais c'était moi qui étais chargé du sapin et son installation. C'est moi qui tannais ma mère pour la décider à lancer les hostilités décoratives un peu plus tôt qu'elle ne l'aurait choisi. J'y passais un samedi matin chaque année, me demandant toutes les trois minutes si l'agencement serait suffisamment équilibré, s'il restait assez sobre. Et chaque fois je finissais par contempler mon travail avec une pincée de fierté, petite mais pas tant que ça.

Cette année, la sobriété est implacablement de mise. Les préoccupations familiales ne s'arrêtent plus à la présence d'un sapin ou de choses semblables, ce sera donc la politique de la chaise vide. Décembre est devenu un mois comme les autres pour la maison et j'en éprouve une petite nostalgie. Personne n'a plus le désir de jouer avec les lumières, personne ne cherche plus à entretenir cette complicité un peu espiègle.

Parfois je me demande si un petit fantôme de ce que j'étais parcourt avec malice le bas des escaliers, la main sur le mur et sur la pointe des pieds, en scrutant dans la rue quelques lueurs opportunes. Je pense aussi à ma nièce décédée il y a un peu plus d'un an pour laquelle on aurait pu, on aurait dû, garnir la maison des plus beaux atours et des plus doux cadeaux. Cette année encore, le salon se contentera ainsi d'une sobriété un peu navrante, un peu stérile, comme une bougie que l'on ne parvient plus à allumer. On laissera les chaussures au placard.

Au téléphone, on poursuit la conversation comme si finalement tout n'allait pas si mal parce qu'après tout ce n'est pas faux. Il y aura d'autres moments plus heureux. La maison, elle, devra se contenter de petits fantômes (le mien ?) qui s'amusent peut-être, les soirs de décembre à la nuit tombée, à jouer avec les volets entre-ouverts.

jeudi, 08 décembre 2011

Tout ça, ça va finir en presse-purée pour tout le monde


T'as remarqué à quel point je suis inspiré pour mes titres ces temps-ci ?


Dans mon rêve Julien Doré a une fesse plus petite que l'autre. C'est un peu étrange mais rien n'y fait, quelque soit le point de vue, la fesse droite est plus petite, je suis formel. Je me réveille le temps de regarder l'heure. C'est bon, je peux y retourner. Ce bref intermède d'éveil est fort salvateur : Julien Doré retire à nouveau son boxer - sait-il que je suis derrière lui ? - et cette fois son arrière-train joliment agencé jouit d'un parfait équilibre, c'est heureux. Je ne sais pas vraiment pourquoi, Julien a choisi de se changer - intégralement - dans la nouvelle pièce de mon appartement, celle que j'ai reçue en cadeau de Noël. Tout cet espace supplémentaire ce n'est pas du luxe, une véritable respiration, et Julien ne s'y trompe pas. 

Le réveil finira par sonner bien avant que je n'ai le temps de demander à Julien tout le bien qu'il pense de mon nouvel intérieur. La tuile. La nouvelle pièce a d'ailleurs disparu. La barbe. Toutes mes idées de cadeaux avec. Alors là c'est le pompon. Dans mon rêve mes cadeaux de Noël avaient rencontré un succès dont je n'étais pas peu fier. J'avais comblé de bonheur mon entourage avec des idées toutes plus brillantes et créatives les unes que les autres. J'avais offert ... euh ... euh ... Tu as remarqué à quel point il est énervant d'oublier le contenu d'un rêve dès le premières minutes qui suivent le réveil ? C'est une gorgée d'eau que je tente vainement de retenir dans mon poing fermé, les idées fuient mon esprit hagard qui n'a pas encore accepté que la nuit est cruellement arrivée à son terme. Le temps d'enfiler une paire de chaussettes trouvée à la hâte et potentiellement dépareillée, j'oublie jusqu'à la couleur du boxer que Julien portait avant de le retirer.

Je n'ai rien gardé de mon rêve, donc - fesses de Julien Doré mises à part - et je me retrouve à sec. L'échéance c'est dans dix-sept jours, et rien. Je soupire capricieusement. Je soupire encore un peu plus fort comme si une magie obscure allait me venir en aide mais rien, quedalle. La vie c'est vraiment rien qu'une garce et la providence elle s'en fout. Ce n'est pas dans ce pauvre catalogue de jouets Joué*Club posé à côté de ma télé que je vais trouver de quoi contenter mon ingrat entourage. Qui voudra de ce lecteur mp3 estampillé Barbie (Barbie-Moche ?), là sur cette page que j'ai ouverte au pif ? Je me concentre. Très fort, très très fort. Et tout ce que je trouve, c'est une idée de cadeau pour moi. Ah ouais, c'est pas mal, ça. C'est toujours ça mais ce n'était pas exactement le but.

Je maudis tous ces gens ordonnés, prévoyants et inspirés qui ont déjà trouvé tout ce dont ils ont besoin. Je maudis par avance tous ces autres retardataires stupides qui ne vont pas manquer de s'entasser avec moi dans les boutiques. Je sais pertinemment que, comme chaque année je vais m'en tirer avec des sorties urgentes en grands magasins parce que j'aurais eu ma première idée brillante le vingt-et-un au soir. Mais comment ils font tous ces connards qui ont déjà trouvé et qui me narguent sur twitter ou ailleurs ? Alors que j'en suis encore à répéter au téléphone que non je ne veux pas offrir d'argent à quelqu'un qui a prévu de m'offrir de l'argent en retour (famille, je t'adoooooore...).

A la faveur d'une réflexion un poil futile sur facebook je me suis imaginé offrir un truc absurde à tous. Le même pour tout le monde. J'ai cherché un petit moment, et l'évidence s'est imposée à moi. Comme une sorte de flash implacable, une volonté quasi-divine. Enfin, une évidence toute relative, hein. Sauf miracle ou sauf retour de Julien Doré dans mes rêves cette nuit (ou la suivante, je veux bien être conciliant) avec toute une batterie de bonnes idées, ce sera donc un presse-purée pour tout le monde.

'Tain, Julien déconne pas, reviens. 

mercredi, 30 novembre 2011

On commence par du cirage et fatalement ...


Je te préviens d'emblée, ce billet c'est vraiment n'importe quoi. Enfin, un peu plus que d'habitude. 


Je ne sais pas si ça ressemble vraiment à ça, mais parfois j'imagine qu'une séance chez un psy est une sorte de cheminement déraisonné où l'on saute d'une idée à l'autre avec un fil conducteur bien réel mais aussi logique que mon goût pour le Boursin-poivre aux clémentines. Dans mon imaginaire, ce serait assez proche des pensées qui m'ont parcouru hier soir.


Voilà, c'est fait, j'ai de (plutôt) belles chaussures d'adulte. Maintenant il faut que je les cire. Enfin, que je me trouve du cirage ou quelque chose d'apparenté à du cirage. La dernière fois que j'ai ciré des chaussures je devais avoir quelque chose comme dix-huit ans. Je déteste le cirage. J'ai toujours détesté le cirage. La première fois que j'ai utilisé du cirage j'étais en maternelle.

L'institutrice avait décidé qu'on ferait une chorégraphie sur une musique de Johnny Clegg pour la fête de l'école. Nous, élèves de moyenne section, devions incarner ses danseurs. Pour ce faire nous porterions tous des collants noirs et nous aurions les mains et le visage couverts de cirage pour faire croire au public que nous étions des danseurs africains nus. Oui oui, nus. Le public des fêtes de l'école était, semble-t-il, naïf. Ou pas très perspicace. Moi je ne voulais pas être un danseur. Je ne voulais pas faire croire que j'étais nu, ça m'angoissait. Pudeur maladive. A quatre ans, la vache. J'avais honte de faire comme si j'allais être nu. J'avais honte d'imaginer que certaines personnes allaient vraiment croire que j'étais nu. Mais j'avais honte d'avoir honte. Alors je ne disais rien. Tu suis un peu ?

Comme la fois où on était allé en classe verte, quelques mois plus tôt. Le premier soir, au moment de nous coucher, la maitresse m'avait enlevé mon slip pour mettre mon pyjama comme elle le faisait pour tous les élèves. Je l'avais très mal vécu. Mais vraiment très mal, j'en avais pleuré toute la nuit. J'avais eu honte d'avoir été dénudé. A ma petite échelle et avec le recul, c'était presque pour moi un attentat à la pudeur, à MA pudeur, la preuve étant que je m'en souvienne si bien encore aujourd'hui. Et j'avais honte d'avoir honte de ça, alors évidemment je ne disais rien. Les institutrices se sont aperçues que je pleurais après un long moment et croyaient que je pignais* à cause d'un cauchemar. Et puis j'avais honte de pleurer, aussi. Comment à quatre ans peut-on avoir honte d'avoir honte ? Au point de refuser mordicus de dire pourquoi on pleure alors qu'on le sait très bien ? Si je l'avais expliqué à ma mère j'aurais pris une baffe mais là ce n'était pas ma mère, c'était de gentilles institutrices qui essayaient de comprendre pourquoi je pleurais.

On est dans un coin du dortoir. Je suis avec deux des maitresses, Marianne et Marie-Paule** (j'ai une mémoire des noms assez déroutante, je me rappelle de Marie-Paule alors que je ne l'avais jamais eue moi-même comme maitresse et je réalise que je me rappelle aussi des prénoms de la majeure partie des élèves de ma classe de maternelle et de tous les instituteurs que comptait l'école. Oh mon dieu ma mémoire est encore plus effrayante que je le croyais). Je n'arrêtais pas de pleurer, Marie-Paule m'avait pris dans son lit pour que je dorme avec elle. Je me suis calmé, j'ai dormi. Mais ça n'enlevait rien au fait que le matin-même j'allais devoir enlever mon pyjama sous lequel j'étais nu, je savais que j'allais donc pleurer à nouveau. Vingt-quatre ans plus tard j'ai envie d'être dans ce dortoir à nouveau, j'ai envie de leur dire que je crois que j'ai compris, que ce n'est pas bien grave, et que j'ai honte de pleurer comme ça, qu'elles n'y sont pour rien, que je vais être un grand garçon et que je me sens coupable.

Les répétitions en vue du JohnnyCleggShow se passaient plutôt bien (je crois), il fallait marcher, lever les bras, sauter, lever un bras et autres activités physiques nécessitant une grande maitrise technique mais je suivais la cadence sans problème. Toutefois nous n'étions pas déguisés comme pour le jour J. Je ne voulais pas être déguisé le jour J, ça arriverait dans plusieurs semaines mais ça m'angoissait déjà. J'avais toujours honte d'avoir honte et ne devais donc en parler à personne.

Fatalement le satané jour J finit par arriver. Comme tous les parents d'élèves ma mère avait fabriqué le collant adéquat pour le déguisement. Fatalement, il fallait passer à l'épreuve du cirage. Fatalement, des gens allaient vraiment croire que j'étais tout nu (les naïfs et les pas perspicaces, rappelle toi). Fatalement, je me suis mis à pleurer. Fatalement, le cirage noir étalé sur mon visage s'est mis à couler. J'étais un danseur noir de Johnny Clegg noir avec deux trainées blanches sur le visage dans le sillage de mes larmes. Moi qui espérais être discret... Fatalement ma mère et l'institutrice (Marianne) n'avaient de cesse de me demander pourquoi je pleurais. J'étais incapable de leur dire que j'avais honte que les gens me croient nus et que je pleurais à cause de ça. Elles me voyaient donc pleurer sans que je leur donne d'explication ce qui énervait ma mère et me donnait encore plus envie de pleurer et faisait donc encore plus couler mon cirage. Ce déguisement était pire encore que la catastrophe que j'avais tant redoutée. J'avais au moins la chance d'avoir les joues généreusement tartinées de cirage, ça empêchait ma mère de me coller une gifle comme elle le faisait dans ce genre de situation en disant "Maintenant au moins, t'as une bonne raison de pleurer" (appelle moi Cosette). Elle aurait eu l'air maline avec une main toute noire.

Je commence tout juste à réaliser à quel point j'étais pudique étant enfant. Pudique au sens premier du terme, s'entend. Et ça ne s'est pas arrangé par la suite. En dehors des vacances estivales à la plage et des abominables visites médicales, je crois que j'ai réussi à faire en sorte que personne, absolument personne, ne me voit torse-nu entre mes dernières séances de piscine en CM2 et mon retour obligé et résigné à la piscine l'année du bac. Au collège, dans les vestiaires je gardais toujours un tee-shirt quoi qu'il arrive. Quant à l'idée de prendre une douche dans un vestiaire, tu peux te frotter Jean-Pierre. J'évitais soigneusement toutes les sorties qui impliqueraient de dévoiler éventuellement un peu de peau.

Où j'en étais déjà ? ah oui, mes chaussures neuves, elles ont des lacets tout fins, je n'ai pas l'habitude. Et tout ça pour du cirage, donc. Quand je vois à quel point j'étais gravement ravagé étant gamin et quand j'admire l'adulte responsable et équilibré que je suis désormais, je trouve qu'on devrait me donner une médaille. Ou une coupe. Ouais, une belle coupe pour y mettre des clémentines.

Dis donc, Christophe, pendant nos quatre heures de train ce week-end, tu pourras m'expliquer à quoi on peut éventuellement attribuer une pudeur excessive voire un peu maladive ? C'est pour un ami.


Je viens d'écouter à l'instant la chanson de Johnny Clegg en question (Scatterlings of Africa), ça fait peut-être quinze ans que je ne l'avais plus entendue. Je me revois essayer d'effectuer les gestes en pleurant le fameux jour J, je te raconte pas les semi-remorques de charge émotionnelle, les frissons et les presque larmes aux yeux. Je vais aller me mettre un peu de cirage à paupières, tiens.

'tain, je serais vraiment pas un cadeau pour un psy.

 

* Du verbe pigner, premier groupe.

** Les prénoms n'ont pas été modifiés et sont donc exacts, j'ai décidé que je n'en avais cordialement rien à foutre.

dimanche, 20 novembre 2011

Lazare était tombé

Il était écrit que mon frère et moi irions au catéchisme. Mes parents fréquentaient la chapelle de la paroisse la plus proche avec une assiduité perfectible mais tout de même honorable et nous recevions les deux ou trois prêtres de la paroisse à diner au moins une fois chaque année. Je garde de plutôt bons souvenirs de ces soirées, je me rappelle plus particulièrement de deux des prêtres qui aimaient faire partager leur culture, loin de toute forme d'extrémisme. Et puis une année l'un d'eux indiqua qu'ils étaient à la recherche de personnes et notamment d'enfants pour lire à la messe un dimanche de temps en temps. Je crois que mes parents se sont empressés de brandir ma candidature. Ils m'en pensaient capable et se disaient que pour mon avenir cela ne me ferait que du bien de m'être exprimé, si jeune, devant des assemblées qui atteignaient sans doute régulièrement les deux ou trois centaines de personnes.

La première fois j'avais huit ans. Je ne me rappelle absolument pas ce que j'ai lu ce jour-là. Mais ce fut facile, et grisant. J'avais lu sans problème, sans trembler, sans tomber dans le piège de lire trop rapidement, avec quelques intonations bien senties et sans accroc. Voir la fierté dans le regard parental, ce n'était pas rien, j'étais CeluiQuiAvaitLuALaMesseEtMêmeRudementBien. Les prêtres avaient du noter ma remarquable aisance avec le micro et se dire qu'ils pourraient de nouveau faire appel à mes talents tellement prometteurs.

Dans les mois suivants ils me proposèrent d'autres petites apparitions et au début du printemps je fus chargé d'animer avec l'un des prêtres l'accueil de la veillée pascale un samedi soir (précisément la veille de Pâque, pour ceux qui faisaient de la peinture sur pâte à modeler au lieu d'aller au catéchisme, vil Payen, va !). La Veillée Pascale était l'une des célébrations qui faisaient venir le plus de monde dans l'année. Mon plus grand rôle à ce jour et de loin. Une consécration. J'avais éprouvé un réel stress (du trac ?), le texte était long mais le défi en valait la chandelle. Ma prestation fut convaincante mais sans plus, tout juste à la hauteur de l'immense orgueil qui avait commencé à pousser en moi. Je ne suis pas sûr d'avoir jamais lu autant de fierté à mon égard dans l'attitude de mes parents à aucun autre moment de ma vie. C'était donc quelque chose à poursuivre. Amen.

Au cours de l'année qui suivit je fis quelques nouvelles apparitions au micro pour des interventions plus brèves, notamment à Noël mais sans retrouver l'envergure de mon grand rôle. A la veillée pascale suivante, je fus un peu surpris de voir que quelqu'un d'autre avait été choisi pour l'accueil. J'avais presque été piqué au vif. Nan mais j'avais fait quoi pour qu'on me renie de la sorte ? Ma carrière avait alors atteint son apogée ? J'allais devenir un de ces artistes au succès venu trop soudainement et qui en restaient là, comme toutes ces chanteuses des années 80 n'ayant connu qu'un seul grand succès ? (Rose Laurens, je pense à toi) (Jackie Quartz, aussi). Je deviendrai donc seulement celui qui a fait l'accueil de la veillée pascale une année, mais on ne sait plus trop quand. Une hérésie.

(Tu devines entre ces lignes la ferveur religieuse toute relative qui m'animait vraiment, mais de toute façon, à cet âge... )

Dieu merci, le collège et quelques désillusions un peu sévères passèrent par là et corrigèrent comme il se doit (et sans doute même un peu plus) ce péché d'orgueil.

Quelques années plus tard, alors que j'étais devenu un adolescent furieusement timide et mal à l'aise pour un rien, je lisais encore de façon très épisodique à la messe en plus de faire régulièrement la quête ou d'exceller dans la redoutable fonction de porteur de bougie. On me confia la lecture d'un texte assez long. Un passage de l'évangile selon St-Jean relatant l'histoire de Lazare, frère de Marthe, qui fut miraculeusement guéri par Jésus. J'avais révisé mon texte très sérieusement, j'avais anticipé chacune des intonations que j'allais parcourir de façon évidemment si spontanée. Le jour J arriva. J'ai eu le sentiment que ma lecture s'était plutôt bien passée. A la fin de la célébration le prêtre est venu me voir avec un petit sourire. J'avais bien lu mais un mot était resté entre mes lèvres.

Dès la première phrase au leu de dire que Lazare était tombé malade, je m'étais contenté de dire qu'il était tombé*. Oui, oui tombé. De la remorque ou par la fenêtre, peut-être, mais pas malade. Tu conviendras que la compréhension de tout le texte suivant en fut légèrement entachée. J'ai eu honte, bien honte. Miséricorde. Le prêtre m'assura toutefois que ce n'était pas bien grave (les grenouilles de bénitiers connaissant les textes sur le bout des doigts avaient du corriger d'elles-mêmes). Et puis il fallait bien relativiser, Lazare était donc seulement tombé, et personne ne s'en porterait plus mal, lui-même n'a pas du se sentir choir.

Voilà, c'est donc ça, l'église n'avait pas voulu de moi comme lecteur, tant pis. J'allais à la place réécrire certains de ses textes. Auteur, c'est bien aussi. Demain je m'attaque à cette ressemblance que j'ai longtemps trouvé trop cocasse pour être une coïncidence entre les mots Genèse et Génoise.

Il y eut un soir, il y eut un matin...

 

* toute ressemblance avec un syndrome évoqué sur ce blog en mars dernier n'est peut-être pas fortuite.

vendredi, 11 novembre 2011

Moulinsart

cristal.jpegC'est un détail mais c'est la trajectoire en spirale suivie par une boule de feu sur la couverture de l'album Les sept boules de cristal qui m'avait donné l'envie d'acheter mon tout premier album de Tintin un samedi matin, dans la boutique France-woisir - comme je le prononçais à l'époque - des anciennes halles d'Angers. J'avais ensuite jeté mon dévolu sur le Secret de la Licorne puis, de mine de mine *, j'ai acquis la collection complète en la terminant du côté des Picaros. N'ayant pas la place de tenir chez moi, cette collection sommeille depuis bien longtemps dans ma chambre d'enfant que j'occupe encore quelques week-ends par an et précisément celui-ci.

La semaine passée, comme tant d'autres, je suis allé voir ce que Spielberg avait fait de Tintin et son univers. Si je ne suis pas totalement convaincu par l'ensemble des choix scénaristiques, je suis en revanche largement séduit par la façon de restituer le monde de Tintin, très fidèle à l'image que je m'en faisais. Et fatalement, j'ai eu envie de m'y replonger. J'avais écrit en 2006 un billet dans lequel je racontais ma déception après avoir reparcouru le Sceptre d'Ottokar sans y retrouver la magie de mes plus vertes années.

Cette fois c'est un peu différent, très certainement parce qu'en cinq ans je suis devenu tellement plus mature, plus brillant, plus intelligent, plus mieux en tout. Il y a cinq ans je m'étais arrêté au strict récit de l'intrigue et j'avais parcouru l'album à un rythme échevelé, simplement à la recherche de la clé de l'énigme. J'ai trouvé cette fois que la richesse d'un album n'est pas tant dans les péripéties que dans l'univers. D'ailleurs, Tintin n'est pas un personnage particulièrement attachant à mes yeux, c'est son monde qui l'est, mais sans que je parvienne bien à décrire ce qui me plait, au delà de sa simplicité apparente. Un monde où, lorsqu'une voiture de malfrats force un barrage policier, les forces de l'ordre en questions s'exclament en qualifiant les contrevenants d'un vigoureux "CANAILLES !" **, ne peut objectivement que me plaire.

Ce tout premier album que j'avais lu - commençant alors sans le savoir les aventures dans un joyeux désordre -  débute quasiment à Moulinsart. Le château incarne la demeure à la fois vivante et pleine d'histoire aux lourdes portes refermant les plus palpitants secrets empoussiérés que nous rêvons tous de parcourir un jour. Oui oui, tous, même toi, je l'ai décidé. Il m'arrive de m'arrêter entre deux vignettes et chercher quelle pièce peut bien se trouver derrière ce mur et à quoi elle peut ressembler. Je me surprends à saisir en pensée le crayon d'Hergé et à tracer les contours de la bibliothèque puis de la salle de billard avant de m'apercevoir que je fais alors de Moulinsart le lieu idéal pour une partie de Cluédo (La Castafiore, avec la corde à linge, dans la cave). Les sous-sols du château constituent un filon merveilleux où chaque bibelot est potentiellement le point de départ d'une intrigue aux mille rebondissements. Je pourrais te décrire pendant des heures le parrallèle que je peux en faire avec les caves des exploitations viticoles que j'ai beaucoup fréquentées étant enfant mais je ne suis pas complètement certain que cela va te passionner.

Enfin voilà, tout ça parce que la fameuse trajectoire de la boule de feu sur la couverture des Sept boules de cristal m'avait fait penser à celle de la chaine nébulaire ou d'un ruban de GRS. La vie ça tient tout de même à peu de choses ;)

 

* Oui oui, de mine de mine. C'est comme ça qu'on dit et ça veut bien dire ce que ça veut dire !

** Les sept boules de cristal, page 53.

mercredi, 02 novembre 2011

Mon homologue

Cette voix qui résonne
C'est la voix des parents
Cette voix qui vous somme
Ne sois pas différent

 

podcast

Mon homonyme, Guillaume Aldebert, Simon Mimoun

 

Je l'ai vu dans son regard. C'était une évidence. Et quand bien même je me tromperais... En fait non, je ne me trompe pas, j'en ai la certitude. Ils sont trois sur le quai de cette station de métro à quelques mètres, ils ont treize ou quatorze ans et je sais, je le vois chez l'un des trois, je m'y reconnais. C'est comme déjà gravé dans son regard et son attitude. Sans que je puisse exactement dire ce qui le trahit.

A quinze ans je mentais. Plutôt bien. Le collège et la vie de famille m'avaient bien formaté. Eux c'était des connards, les pédés. Qu'il fallait dénigrer pour ne pas en être. Et veiller à ne pas laisser dans l'esprit de quiconque s'immiscer un doute éventuel. Je savais que ma voix ne jouait pas pour moi, j'essayais d'y faire attention. Et si l'un des profs avait des intonations suspectes il fallait s'en moquer. Il le fallait. Comme pour ne pas être exclu par le reste de la meute. Comme pour survivre, presque. J'ai toujours su que je mentais. A moi en premier lieu. Et ça, au moins, ça fonctionnait plutôt bien. Tout finirait par aller. Je ne serai pas comme ces gens, j'en étais convaincu. Chaque soir je me répétais les plans échafaudés dans ma chambre. Je choisissais celle qui me paraissait la plus en mesure de me plaire si j'étais normal. Ou plutôt lorsque je serai normal. A force de rapprochements, à force de grandir, ça deviendrait naturel.

Sur le quai ils ont une conversation d'adolescents au sujet d'une actrice qui éveille chez eux quelques ébullitions. Le troisième sourit sans que des mots vraiment audibles ne sortent de sa bouche, comme pour juste donner le change.

Je n'étais pas toujours très bon pour donner le change. Un jour, un de mes copains de collège avait confié son adoration pour Gillian Anderson. J'étais resté pantois à chercher ce qui pouvait bien plaire chez elle. Puis j'avais dit que moi aussi, je la trouvais "pas mal". Avant de citer Tonya Kinzinger, un peu au hasard. Je ne serai pas comme ces gens. Dans le lotissement flambant neuf pas très loin de chez ma grand-mère, l'une des maisons avait été achetée par un couple de pédés. Elle n'était pas encore habitée qu'elle était déjà estampillée : "ici c'est la maison des deux pédés". C'était de notoriété publique. Mes parents, mes oncles, mes tantes, tous s'en amusaient. Je ne pouvais pas être comme ça, c'était trop honteux. Plutôt crever.

Toujours sur le quai, les deux autres parlent d'une fille. Du collège ou du quartier, sans doute. 

Moi, je voulais toujours que les conversations de ce genre passent aussi vite qu'elles avaient débuté. Par pitié, qu'ils arrêtent de parler des formes de Fanny, Nathalie ou Vanessa. Mais rien n'y faisait. Et j'avais l'impression que plus les mois passaient, plus ces conversations revenaient fréquemment sur le tapis. Pourtant depuis le cours d'éducation sexuelle j'avais pris sur moi et j'avais progressé. Grâce à ce qu'avait dit l'intervenante j'avais réussi à sortir la tête de l'eau en sachant que je pouvais encore être normal, avec un tant soit peu de volonté.

Le métro a fini par arriver. Ils sont montés dans une voiture et moi dans la suivante. Je crois c'était un peu trop dur de poursuivre toutes ces projections. Il fera ses choix, en espérant qu'il ne fasse pas exactement les mêmes que moi. Moi j'ai perdu au bas mot six années. Pour des conneries. Et, parfois encore, il m'arrive d'en vouloir à la terre entière.

dimanche, 30 octobre 2011

Accomplissement personnel, je perce donc je suis

En équilibre précaire sur mon petit tabouret bancal je ne suis pas un modèle de sécurité que l'on montrerait dans les petits programmes télévisés fomentés par les meilleures compagnies d'assurance du monde entier dans le but de faire de la publicité prévention. Le bruit plus fort que je ne m'y attendais me surprend presque. Pourtant, c'est bien moi qui maintiens le bouton appuyé. On avait passé un gros quart d'heure elle et moi à se regarder en chien de faïence puis j'ai fini par l'empoigner fermement. J'appuie bien fort pour défoncer avec une petite jouissance non feinte la trace que j'avais dessinée au crayon sur le mur. Certains diront avec un petit sourire en coin que cette histoire de jouissance en présence d'une perceuse à l'oeuvre c'est tout de même très connoté. Et bien... et bien oui, voilà, c'est l'impression que j'ai eu pendant l'acte. Mais on ne va pas épiloguer sur le sujet avec des sous-entendus scabreux pendant trois heures, merci.

L'acte, précisément, est aussi facile que dans mon souvenir (oui oui, je crois vraiment que ce n'était pas une première ou alors c'est encore un rêve très réaliste). Je retire la mèche du trou encore tout frais et je souffle bêtement sur l'engin gracieusement prêté par Monsieur Ditom comme sur un revolver qui m'aurait permis d'en finir avec la plus féroce des mouettes de la Côte Atlantique, Manche comprise. Je m'imagine regarder par la fenêtre en disant à voix haute avec un sourire entendu et un cigare à la bouche : "j'adore quand un plan se déroule sans accroc". Je regarde ensuite avec la fierté du devoir accompli ce trou rondement percé et je pense avec contentement à toutes ces fois où je vais pouvoir dire, l'air de rien et la main sur le coeur : "et c'est moooi qui l'ait faaait. Et si facilement. Oui vraiment, le bricolage, moi ça me connait ...".

Nan, en fait, tu sais ce qui a été le plus difficile ? Ce fut de replacer l'engin avec tous ses accessoires dans sa boîte et parvenir à la fermer. C'est de loin ce qui m'a pris le plus de temps en pensant piteusement à ce que se dira l'illustre Ditom la prochaine fois qu'il voudra à nouveau s'en servir et verra comment j'ai rangé ses jouets. Un vrai casse-tête. A se demander si ce n'est pas fait exprès. Il va se fout'de moi, chuis sûr... Heureusement, ce n'est pas son genre. Tellement pas.

Enfin voilà, mon appartement est maintenant une merveille absolue de bon goût. D'ailleurs, ce trou, là, grâce auquel est accroché ce miroir, je t'ai dit que c'est moi qui l'ai percé tout seul ?

Aussi loin que je me souvienne, je crois bien mon premier fantasme ça devait être le Schtroumpf Bricoleur. Oui, lui, sa salopette et son crayon à l'oreille.

mercredi, 19 octobre 2011

L'avenir, le bonheur, les Pim's

Le paquet de Pim's à la framboise est étincelant dans son étui de plastique transparent encore intact. Une splendeur. J'ai un nouveau mail de l'une de ces deux personnes qui me veulent tant de bien qui m'attend, c'est le neuvième. Elles ont manifestement trouvé mon adresse grâce à ce merveilleux blog que tu lis en ce moment-même et ont flairé en moi un esprit suffisamment ouvert pour accorder un intérêt réel à leur propos. Avant ce soir je n'avais encore pas pris le temps de lire leurs missives en intégralité, j'ai décidé de m'atteler à la tache et entrevoir enfin cet avenir prometteur qu'elles ne cessent de me laisser miroiter dans les objets de leurs mails (un jour tu seras fier de pouvoir crier sur les toits que tu lisais mon petit blog, à une époque).

Parce que j'ai un grand avenir devant moi. Elles sont deux à me le marteler mordicus, pendant qu'une fine pellicule de chocolat cède délicatement le long de mon palais, laissant deviner à ma langue ces saveurs de framboises juste assez artificielles mais pas trop. C'est une révélation. Le premier message qui m'est adressé débute par ces mots : 

 

"On a parlé de vous, Joss... en Angleterre! Ne soyez pas étonné. Vous êtes un cas à part! Votre chemin de vie comporte des promesses tellement extraordinaires pour les semaines qui viennent, qu'une Grande Spirite comme moi ne peut les taire plus longtemps..."


Tu réalises un peu ce qui m'arrive ? Nan parce que, c'est vrai, j'ai toujours su que j'étais un cas à part, une perle au milieu des graviers poussiéreux, mais imaginer que d'autres en ont enfin conscience c'est une sorte de délivrance. Un nouveau Pim's caresse langoureusement ma langue. Enfin, on va me traiter avec les égards qui me sont dus. D'ailleurs remettez moi un peu de café je vous prie. Je te fais un résumé des mails suivant parce que sinon on est là jusqu'à la mi-carème. Pour faire court, je suis un être d'exception voué à un grand destin qui reste hélas englué dans les soucis du quotidien. Il semblerait même que des forces occultes malfaisantes s'évertuent à m'empêcher d'exploiter le potentiel qui est le mien. Alors là c'est le pompon. Un Pim's vient de craquer rageusement entre mes molaires. La framboise a morflé sévère.

Heureusement, l'une et l'autre se proposent de m'aider. Mon rythme cardiaque se détend. L'une entre dans les détails. Un mage lui est apparu en rêve et lui a parlé de moi. Ah c'était sans doute ça ce bruit l'autre nuit que j'ai bêtement attribué au réfrigérateur. Elle va m'aider, elle a un présent tout spécialement pour moi. Une génoise se blottit, toute douce, contre mon palais. Mais, oh mon dieu. Il ne me restait que onze jours à partir de la date d'envoi du mail, il fallait cliquer sur un lien et je ne l'ai pas fait. Le délai est passé. Le mage ne va pas être content. Je suis perdu, mon bonheur renvoyé aux calendes grecques. Le Pim's suivant ne tiendra que le temps de deux coups de dents.

L'esprit tourmenté, je fais défiler les mails. Sa copine l'autre spirite m'offre une autre chance. Elle aussi a entendu le plus grand bien à mon sujet. Si des sources différentes concordent si bien, le doute n'est plus permis. Il y a donc tout de même une justice dans ce bas monde. Cette fois je suis encore dans les temps. Elle me décrit avec précision l'existence terne et frustrante que j'ai vécue jusqu'à présent. Elle évoque avec concision mes difficultés sentimentales passées, c'est vrai, mes problèmes pour trouver la confiance qui me fait défaut, c'est vrai, mon incapacité à exprimer mes talents, c'est tellement vrai, les difficultés financières que j'ai si souvent rencontrées, c'est ... Ah bon !? Ah tiens je m'en étais pas complètement rendu compte. Elle m'assure que bientôt je n'aurais plus aucun problème d'argent. Cool, j'ai repéré lundi un blouson en cuir qui me plait beaucoup beaucoup, qui me va comme un gant, mais qui dépasse de quelques zéros mon budget. Et pour ce faire, il me suffit... Il me suffit... d'acheter son livre sobrement intitulé "Jouez les bonnes cartes" que je peux me procurer moi et moi seul pour la modique somme de trente euros parce que je suis quelqu'un d'exceptionnel. Un livre que je pourrais consulter à loisir qu'il soit quinze heures ou trois heures du matin, c'est elle qui le dit noir sur blanc. Dingue. Un livre consultable vingt-quatre heures sur vingt-quatre si je choisis de l'acheter. Décidément on n'arrête pas le progrès.

Ouais, on va regarder le mail suivant, hein, parce que ça avait l'air important aussi. Alors que j'entame un nouveau Pim's en mangeant tout le tour pour commencer, ce dernier mail en date débute par : "La tradition des bijoux ancestraux pour une vie meilleure". Les quincailleries j'ai toujours trouvé ça sympathique, mais pourtant j'ai comme un doute, subitement. Figure toi qu'elle me propose de faire l'acquisition du Talisman du Phoenix, "Un oiseau mythique qui peut rendre invincible !", ça ne s'invente pas. Et comme je suis un être exceptionnel, pour me procurer ce pendentif, il me suffit d'un premier versement de 24 euros et des brouettes en plus de quelques euros de frais de livraison. Et là je te laisse découvrir quelques unes des lignes qui décrivent le talisman en question : 

 

"Fabriqué en argent massif 925‰ recouvert d'une fine couche d'or 14 carats et serti de zircons rouge rubis, le Pendentif du phoenix d'or vous investira d'une force inépuisable dès que vous le porterez!

Les plumes rouge et or du phoenix constituaient un véritable trésor procurant une grande puissance à celui qui les possédait. Même Harry Potter, le jeune magicien préféré des petits et des grands, a utilisé les plumes du phoenix pour accroître ses pouvoirs. Réalisé dans le plus fin vermeil doré 14 carats et orné de 12 zircons rouge rubis, votre Pendentif du phoenix d'or renferme l'essence même de ces plumes magiques."


Il me vient alors cette pensée subliminale :

 

Nan mais je donne vraiment l'impression d'être aussi con pour qu'on m'envoie des trucs pareils ? (Bordel de merde).


C'est quand-même la navritude absolue, là. Et en plus, y a plus de Pim's. Chienne de vie.

mercredi, 12 octobre 2011

Jack et la liste

Dans quelques minutes ce soir, une chaine de télévision du service public diffusera un documentaire au terme duquel on devrait enfin apprendre l'irréfutable identité de Jack L'Eventreur. Rien de moins. C'est en tout cas ce qu'on nous promet à grands renforts d'un suspense que j'imagine déjà un poil surfait.

Je ne sais plus à quel moment j'ai entendu parler de notre ami Jack pour la première fois mais je me souviens avoir été très marqué par le fait que son identité demeurait un mystère. Marqué, ou plutôt terrifié. On lui connaissait plusieurs victimes, on était capable de déterminer son parcours mais on ne savait pas qui il était. C'était inconcevable. Comment s'assurer qu'il était bien mort depuis ? Avec quelques efforts d'auto-persuasion, j'étais parvenu à me convaincre que selon toute vraisemblance il ne devait plus être de ce monde et n'était plus en état de nuire à qui que ce soit, donc moi. Dans le pire des cas, il ne devait pas courir bien vite et je pourrai arriver en haut des escaliers bien avant lui. Ouf.

Mais quand même, tu te rends compte ? On ne savait pas, on ne sait toujours pas. Un reportage télé se contentait de montrer son ombre se détachant sur un mur blanc, un couteau à la main. L'éventreur. Pourquoi ce nom ? S'agissait-il de sa façon d'en finir avec ses victimes ? J'en avais conclu que oui, avec une vision assez curieuse de ce qu'il devait donc laisser derrière lui (des abdomens creux). Et si lui procédait de la sorte, il n'était certainement pas seul. Et les autres opéraient probablement encore de nos jours. Brusquement, mes mercredis matins passés seul à la maison venaient de prendre une toute autre ambiance et je guettais les embrasures de portes avec une grande attention. Je peinais à me raisonner et je me réfugiais dans le salon en montant le son de la si bienveillante télévision.

Les nuits, en collant mon oreille contre le matelas j'entendais très distinctement Jack ou l'un de ses acolytes qui montait les escaliers. Je finissais toujours par angoisser. J'angoissais à l'idée de le croiser à la sortie de ma chambre mais, comme je savais tout de même cela très improbable, j'angoissais encore plus à l'idée de le croiser dans mes rêves.

L'une de mes plus grandes peurs c'était le cauchemar. La télévision - encore elle - m'avait appris par un moyen que j'ignore complètement aujourd'hui que pour interrompre les séries de rêves répétitifs, il "suffisait" de comprendre ce que l'inconscient cherchait à nous dire par l'intermédiaire de ces rêves. Etant toujours prêt à échafauder des théories édifiantes, j'étais arrivé à la conclusion suivante : pour éviter les cauchemars je devais faire de la prévention en anticipant tous les messages effrayants que mon inconscient aurait à me dire. Ainsi, chaque soir avant de m'endormir, je listais dans mon esprit tous les sujets que je ne souhaitais pas rencontrer lors des songes nocturnes (tu réalises un peu le génie du raisonnement dont je faisais preuve à onze ans ?). Jack avait donc inauguré une liste que je récitais comme une prière chaque soir sous ma couette, une liste qui s'étoffait au fil des semaines et avait fini par comporter une grosse trentaine de termes. Et figure toi que ça semblait fonctionner. Une fois mon stratagème en place, je ne me souviens pas avoir fait de si mauvaises rencontres oniriques.

Ce soir je tente de me remémorer cette liste des mes sujets d'angoisse de l'époque et elle me revient par bribes comme on retrouve par morceaux les vers d'un poème appris par coeur au collège. Je suis partagé entre sourire et effarement, à tel point que je préfère garder ma liste pour moi (les sorcières et les fantômes y côtoyaient des choses qui devaient bien n'effrayer que moi). Et bizarrement j'ai l'impression de mieux comprendre certains de mes comportements actuels en mettant le doigt sur ce qui me faisait déjà peur à l'époque. Les lecteurs de Psychologies Magazine sont les bienvenus, cette fois. Vraiment.

Au moins, la bonne nouvelle c'est que ce soir, si le documentaire tient ses promesses, je pourrais écarter Jack de la liste s'il me venait à nouveau l'idée de la placarder en pensée sur le plafond de ma chambre. Je me demande bien par quoi je vais pouvoir le remplacer. Ah tiens, une attaque de mouettes.

Ça aussi, tu crois que c'est grave, Grand Schtroupmf ?