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lundi, 02 avril 2012

Et bah on retourne la chaise...

 

L'autre soir, au concert d'Aldebert au Casino de Paris, le hasard des placements libres m'a assis à côté d'une dame qui doit avoir à peu de choses près l'âge de ma mère. J'ai passé les premières minutes à me dire que c'était un peu la honte ultime avant de retourner ce constat en auto-congratulation : oui, moi je vais voir des spectacles qui parlent à tous et pas seulement aux bobos parisiens trentenaires (ou en passe de l'être, dans un an et un jour exactement) (comme ça tu sauras quoi me souhaiter demain). Elle avait l'âge de ma mère mais elle en avait aussi la coiffure et le look, avec toutefois un jovial embonpoint en supplément. Dès le début du concert j'ai perçu cette femme comme une rivale. La bougresse en connaissait un rayon sur les paroles des chansons, elle chantait couplets et refrains avec une assiduité quasi-parfaite. Hey oh, Jacqueline, la personne qui connaît les chansons par coeur dans ce genre d'endroits, c'est moi et moi seul, C'EST CLAIR !?

L'humiliation véritable est arrivée sur une chanson de l'avant-avant-...-avant-avant dernier album sur laquelle j'ai séché lamentablement alors que j'entendais Jacqueline appuyer ses paroles avec perfidie pour montrer sa supériorité suffisante. Je crois que j'étais vexé. Cette femme est un monstre.

Pour connaître aussi bien ces paroles, cette femme a probablement une vie lamentablement désoeuvrée dans laquelle elle ne trouve rien d'autre à faire qu'apprendre par coeur des albums entiers de chanteurs à texte. Jacqueline est manifestement délaissée par son mari, oubliée par ses enfants. Une femme frustrée qui croit trouver des compensations en se réfugiant dans des textes musicaux qu'elle mémorise tel un robot, pathétique. J'éprouve à ce moment une certaine pitié pour Jacqueline, et je la regarde chanter avec une intention presque bienveillante.

Et vient le morceau suivant, La Dame aux Camels Light. Pour mon plus grand plaisir Jacqueline reste muette dès les premières lignes alors que je connais la totalité sur le bout des doigts. Au diable la bienveillance, pensons d'abord à la vengeance. Je me rapproche d'elle de quelques centimètres et je penche légèrement la tête dans sa direction pour qu'elle entende clairement que JE maîtrise le sujet mieux qu'elle. Oui ma petite Jacqueline, tu as trouvé ton maître aujourd'hui, t'as encore du boulot ma cocotte. A la fin de la chanson je me tourne pour la toiser avec un air de défi. Cette connasse me répond par un sourire. Je crois que j'ai à faire à une détraquée. Ma mère avec vingt kilos de plus et en version détraquée. Sympa ce concert.

L'une des chansons suivantes (Mon Homonyme) issue du dernier album raconte l'acceptation difficile de son homosexualité par un homme qui évoque notamment quelques souvenirs de son adolescence.

J'ai parfois l'impression d'avoir passé la totalité des dimanches midis de mon enfance et mon adolescence dans ces repas de famille s'étirant méchamment sur l'après midi. Les conversations passaient en revue tous les clichés indispensables du repas de famille avec une légère tendance obsessionnelle dans le cas qui me concerne : la météo, les 35h, la météo, les retraites, la météo, le salaire des joueur de foot, la météo, le sermon du curé le matin-même et la météo de la semaine prochaine. Et puis parfois, la conversation déviait sur les pédés. Il était alors question du neveu d'une collègue de la tante Monique qui venait d'avouer l'atroce vérité à sa mère. Tout le monde s'accordait à dire que c'était terrible pour les parents. Oui c'est bien pour les parents que c'était le plus dur, après tout. Et puis ces hommes qui s'embrassent, Tonton Jean-Claude en avait vus pas plus tard que six mois auparavant, c'est vraiment dégoutant.

Heureusement, pour détendre un peu l'atmosphère Tonton Didier en avait toujours une bonne à raconter sur les pédés : "On est dans une salle pour un spectacle, il ne reste plus qu'une place de libre, il y a quatre pédés qui arrivent pour s'asseoir dans le public, comment va-t-on pouvoir faire ?" (la réponse, c'est le titre de ce billet). J'avais 17 ans. Toute la tablée était écroulée de rire. Moi pas trop. Mais j'ai quand-même souri pour la forme. La prochaine fois je te raconterai comment on fait la différence entre un jeune et un vieux pédé. Tu verras, c'est sympa aussi.

Jacqueline connait si bien les paroles de cette chanson que je me tais pour l'écouter sur cet extrait de couplet :

Nous en sommes encore là je regarde mes pieds,

Deux enfants de la honte nous renvoient le passé,

Cette voix qui résonne, C'est la voix des parents,

Cette voix qui vous somme, Ne sois pas différent.

J'écoute Jacqueline, cette femme qui a l'âge et un peu l'allure de ma mère, prononcer ces mots parmi la foule et j'en ai quelques frissons. Aussi détraquée qu'elle soit, Jacqueline fait preuve de bien plus d'ouverture d'esprit que mes parents, mes oncles et tantes et l'arbre généalogique réunis. Si Jacqueline a des enfants, je me prends presque à les jalouser. Plus tard dans le concert nos bras se touchent, elle me jette un sourire furtif que je finis même par lui rendre. Allez, sans rancune Jacqueline, t'es une fille bien, je crois. Même si t'es une détraquée.

vendredi, 13 janvier 2012

Deux.


(attention, cette fois, c'est un peu mièvre, un tout petit peu...)


podcast

 

On doit se retrouver quelque part auprès du Château. Je ne connais pas très bien l'endroit, j'aperçois un rempart et, de peur de le perdre, je m'empresse bien vite de le longer. Dans le mauvais sens. Je finirai par faire un tour quasi-complet de l'enceinte (pas vraiment un must see...). C'est une manifestation qui rassemble en ce dimanche après-midi des voitures anciennes - et même un peu plus qu'anciennes pour certaines. Beaucoup de gens déambulent - en famille pour une bonne partie - dans leurs manteaux d'hiver, offrant ainsi une palette variée allant du noir au gris foncé. Les attroupements s'attardent devant des modèles joyeusement anachroniques aux lignes exotiques et aux tableaux de bords gentiment désuets. La bande originale de La Délicatesse qui se joue encore dans mes écouteurs fait un peu écran entre le monde et moi.

Je commence à les chercher du regard. Une minute. Deux minutes. Je commence à fulminer doucement. J'aperçois enfin le plus grand des deux à une petite quarantaine de mètres puis l'autre tout proche à ses côtés alors que tant de spectateurs qui piétinent ça et là nous séparent encore. Je me dirige lentement dans leur direction sans toutefois les quitter du regard.

Trente mètres. Comme chaque fois ils se tiennent la main dans une attitude si naturelle que, semble-t-il, rien ne parait étrange à personne aux alentours. Pas même une grand-mère à caniche pour leur jeter un regard assassin. Je me demande si comme moi les passants ressentent cette sorte de douce sérénité qui se dégage, comme s'il flottait autour d'eux un parfum d'évidence. J'avance toujours au rythme d'un flâneur distrait. On pourrait croire à une publicité, une belle image de propagande créée de toute pièce pour montrer à quel point un couple de garçons trouve facilement sa place parmi la plèbe, même un jour de sorties familiales. Ils se regardent, ils échangent quelques mots, se déplacent à leur tour et examinent une à une les voitures qui se présentent à leur yeux avec des gestes qui semblent accompagner des commentaires imagés et chaque fois leurs mains se retrouvent.

Vingt mètres. Je repense aux si rares fois où il m'est arrivé de tenir moi aussi quelqu'un par la main - essentiellement dans les rues de Lyon - avec toute l'ambivalence que cela suscitait en moi. Je m'étais senti fort, j'étais fier d'en être capable, de regarder les gens en face, affirmer qui j'étais. Et j'étais fier, aussi, de celui aux côtés duquel je marchais. Et pourtant j'avais si peur. J'avais peur de croiser un regard réprobateur, j'avais peur de faire des vagues, j'avais peur qu'on se retourne pour pointer vers lui et vers moi un doigt malveillant. Peur d'être cloué au pilori. Pour deux mains jointes. Eux semblent ne même pas envisager ce genre de préoccupations. On dirait le geste normal, évident, simple.

Dix mètres. Ils poursuivent une discussion émaillée de sourires qui semble traiter des deux voitures qui les entourent. Les cabriolets paraissent recueillir leurs faveurs, comme pour la majorité des gens présents ce dimanche. Je m'écarte de l'allée centrale pour rester dans ma lune quelques secondes de plus et ainsi profiter encore un peu de mon poste d'observation. Presque un petit pincement.

Cinq mètres. Ils sont là à contempler avec une attention toute particulière l'une des voitures exposées : un petit roadster anglais que j'imagine sorti tout droit des années soixante avec sa belle robe vert foncé, deux places, et ce look typiquement british. Ils sont penchés vers l’habitacle, à faire peut-être quelques hypothétiques projets de week-end cheveux aux vents lorsque la belle saison sera venue.

Deux mètres. Je suis derrière eux, je peux les entendre se parler. Cette voiture et eux, dans un autre décor, on en aurait fait une jolie scène de cinéma, à Deauville, au Touquet ou en haut de belles falaises, avec un vent léger et un soleil tendre.

Un mètre. On n'arrête pas les colombes en plein vol, il faut sans doute attendre qu'elles se posent. L'un d'entre eux finit par me voir, et me sourit.

mercredi, 02 novembre 2011

Mon homologue

Cette voix qui résonne
C'est la voix des parents
Cette voix qui vous somme
Ne sois pas différent

 

podcast

Mon homonyme, Guillaume Aldebert, Simon Mimoun

 

Je l'ai vu dans son regard. C'était une évidence. Et quand bien même je me tromperais... En fait non, je ne me trompe pas, j'en ai la certitude. Ils sont trois sur le quai de cette station de métro à quelques mètres, ils ont treize ou quatorze ans et je sais, je le vois chez l'un des trois, je m'y reconnais. C'est comme déjà gravé dans son regard et son attitude. Sans que je puisse exactement dire ce qui le trahit.

A quinze ans je mentais. Plutôt bien. Le collège et la vie de famille m'avaient bien formaté. Eux c'était des connards, les pédés. Qu'il fallait dénigrer pour ne pas en être. Et veiller à ne pas laisser dans l'esprit de quiconque s'immiscer un doute éventuel. Je savais que ma voix ne jouait pas pour moi, j'essayais d'y faire attention. Et si l'un des profs avait des intonations suspectes il fallait s'en moquer. Il le fallait. Comme pour ne pas être exclu par le reste de la meute. Comme pour survivre, presque. J'ai toujours su que je mentais. A moi en premier lieu. Et ça, au moins, ça fonctionnait plutôt bien. Tout finirait par aller. Je ne serai pas comme ces gens, j'en étais convaincu. Chaque soir je me répétais les plans échafaudés dans ma chambre. Je choisissais celle qui me paraissait la plus en mesure de me plaire si j'étais normal. Ou plutôt lorsque je serai normal. A force de rapprochements, à force de grandir, ça deviendrait naturel.

Sur le quai ils ont une conversation d'adolescents au sujet d'une actrice qui éveille chez eux quelques ébullitions. Le troisième sourit sans que des mots vraiment audibles ne sortent de sa bouche, comme pour juste donner le change.

Je n'étais pas toujours très bon pour donner le change. Un jour, un de mes copains de collège avait confié son adoration pour Gillian Anderson. J'étais resté pantois à chercher ce qui pouvait bien plaire chez elle. Puis j'avais dit que moi aussi, je la trouvais "pas mal". Avant de citer Tonya Kinzinger, un peu au hasard. Je ne serai pas comme ces gens. Dans le lotissement flambant neuf pas très loin de chez ma grand-mère, l'une des maisons avait été achetée par un couple de pédés. Elle n'était pas encore habitée qu'elle était déjà estampillée : "ici c'est la maison des deux pédés". C'était de notoriété publique. Mes parents, mes oncles, mes tantes, tous s'en amusaient. Je ne pouvais pas être comme ça, c'était trop honteux. Plutôt crever.

Toujours sur le quai, les deux autres parlent d'une fille. Du collège ou du quartier, sans doute. 

Moi, je voulais toujours que les conversations de ce genre passent aussi vite qu'elles avaient débuté. Par pitié, qu'ils arrêtent de parler des formes de Fanny, Nathalie ou Vanessa. Mais rien n'y faisait. Et j'avais l'impression que plus les mois passaient, plus ces conversations revenaient fréquemment sur le tapis. Pourtant depuis le cours d'éducation sexuelle j'avais pris sur moi et j'avais progressé. Grâce à ce qu'avait dit l'intervenante j'avais réussi à sortir la tête de l'eau en sachant que je pouvais encore être normal, avec un tant soit peu de volonté.

Le métro a fini par arriver. Ils sont montés dans une voiture et moi dans la suivante. Je crois c'était un peu trop dur de poursuivre toutes ces projections. Il fera ses choix, en espérant qu'il ne fasse pas exactement les mêmes que moi. Moi j'ai perdu au bas mot six années. Pour des conneries. Et, parfois encore, il m'arrive d'en vouloir à la terre entière.

lundi, 27 juin 2011

La marche, le drapeau et le plaisir

Je saute. Je saute sur place les bras en l'air parce que lever simplement les bras ne suffit pas (un jour, c'est décidé, je porterai plainte contre mes parents qui ont eu la bêtise de ne pas me faire plus grand). Je touche, je caresse autant que possible le grand drapeau arc-en-ciel qui nous recouvre. C'est la fournaise, mais j'y suis terriblement bien. Nous sommes depuis quelques minutes (cinq ? vingt ?) sous cette grande couverture joyeuse et je ne sais plus vraiment où nous nous trouvons exactement.

Il y a de tous les côtés une joie presque palpable, un bonheur partagé qu'on pourrait couper au couteau. Le rythme des percussions toutes proches guide la cadence de mes pas, des mes sauts, de tous mes mouvements. Je regarde le ciel multicolore émerveillé comme si j'avais huit ans, ou peut-être quatre. J'ai l'impression de sentir s'échapper avec une douceur apaisante l'amertume de ces années passées à nier ou à maudire ma différence, tout ce temps perdu, tout ce temps gâché.

La fournaise et le bruit ajoutent à l'ambiance surréaliste que le drapeau couve dans toute sa largeur. Ici, je crois pouvoir le dire, on ne me veut que du bien. Je suis pleinement moi, jusqu'au bout du majeur qui tapote malicieusement la bande bleue de l'arc-en-ciel lorsque je parviens à l'atteindre. Je jette des regards partout, à la petite bande qui m'accompagne, aux inconnus qui nous entourent sous le drapeau, aux autres marcheurs présents sur le côté.

Toujours sous le drapeau, apparait devant nous l'adorable Carlton J en mission pour Yagg, sorti de je ne sais où par une magie digne de Mary Poppins. Et puis cet autre moment magique où Rouge-Cerise et Ananas Biloba, qui marchent à mes côtés depuis le début de cette gay pride, se mettent à me porter dans un accès de folie passagère. Ma tête caresse l'arc-en-ciel, je vois les autres marcheurs d'en haut et je me dis, incrédule, que je suis le plus haut du drapeau. Je finirai pas redescendre pour reprendre place parmi la masse. Nous sommes des incconus qui sourions côtes à côtes. Un garçon finira même par passer sa main du haut vers le bas de mon dos avec un sourire équivoque (l'histoire ne dira pas s'il s'agissait d'une caresse ou s'il avait juste eu envie d'essuyer sa main sur mon polo :-/ )

Il y a un an, j'avais marché écrasé par le trac et l'émotion, cette fois il y a uniquement du plaisir à être là, avec des inconnus, avec des amis qui comptent tant et toutes ces personnes croisées avec joie le long du parcours. Je marche pour ma revanche personnelle sur toutes ces années où je donnais la priorité à ce que pensaient les voisins. Je marche aussi pour ces gens qui se cherchent et espèrent peut-être, comme je l'ai fait par le passé, trouver dans cette immense diversité qu'est la gaypride des personnes auxquelles ils peuvent s'identifier.

Hélas, il est toujours un moment où l'on doit descendre de son nuage. Pour une raison que je ne m'explique pas, il est temps pour le drapeau de mettre les voiles. Il disparait presque aussi brusquement que je m'étais jeté dessous lorsque je l'ai vu débarquer, et voici que nous marchons à nouveau sous un chaud soleil éblouissant. La place de la Bastille est toute proche, la marche arrive à son terme.

 

(Il se pourrait que Monsieur Rouge-Cerise ait raconté sa vision à lui quelques instants avant moi...et vas donc lire aussi le très beau billet de Carlton)

lundi, 04 avril 2011

Des couleurs, un boxer et des chaussettes

Je t'ai raconté ici il y a un peu plus de deux ans que j'ai porté dans mon enfance une ravissante paire de baskets roses. L'expérience a duré quelques mois probablement (je n'ai pas de souvenirs si précis) avant que le rose ne soit reconnu comme follement dangereux et donc banni de ma garde-robe au grand soulagement manifeste de mes parents. A la réaction des gens de mon entourage j'avais fini par entrapercevoir que quelque chose clochait dans cet assortiment singulier de couleurs. J'ai compris plus tard que le rose n'était pas exactement en odeur de sainteté parmi les vêtements d'un garçon et je me suis rapidement fait une règle d'or d'afficher mon dédain pour la couleur des filles (rose, corde à sauter et dinette : même combat). J'entends encore ma mère me disant il n'y a pas si longtemps en passant devant une vitrine "ah non, toi, on sait bien qu'il ne faut pas te proposer de rose".

Avec les années, j'ai appris à choisir des teintes discrètes pour mes vêtements parce qu'il était tellement plus avisé de ne jamais être pointé du doigt pour quelque raison que ce soit et les tons les plus voyants étaient naturellement prohibés parce que jugés comme inconvenants (dans la toute première version de Bioman, la force jaune c'était une fille, que je sache !!). Lorsque j'avais dix-huit ou vingt ans ma mère désespérait de me voir constamment vêtu de noir, de gris ou de beige. Une fois ou deux j'avais tout de même été capable de faire preuve d'une audace dépassant l'entendement en portant du rouge bordeaux très sombre. Les autres couleurs me sautaient tellement aux yeux, c'en eut été presque indécent.

Je suis incapable d'expliquer pourquoi mais un jour dans une boutique j'avais craqué. Sur une lubie déraisonnée j'avais acheté un tee-shirt rouge vif et le vendeur avait eu la bêtise de me laisser faire. Impossible d'imaginer plus sanguin. Je l'avais essayé dans ma chambre en rentrant et j'avais trouvé que vraiment, c'était trop. Je l'ai remis au placard et il m'a fallu plus d'un an avant de l'en sortir. La première fois que je l'ai porté j'étais arrivé en cours presque tremblant à l'idée d'imaginer qu'évidemment tous les regards allaient se fixer et se figer sur moi, jaugeant et critiquant à n'en pas douter cette excentricité malvenue. Contre toute attente, j'ai survécu (si !). Ce rouge faisait toutefois encore largement exception au milieu de mon camaïeu de gris (large palette allant de la souris à l'anthracite).

Et puis quelques années plus tard encore, alors que j'avais commencé à mener une existence un peu moins conventionnelle, je me rappelle avoir été attendri (et charmé, aussi) à Nantes par un couple de garçons se tenant tendrement la main dans une salle de cinéma. L'un d'eux portait un sweat à capuche jaune qui lui allait à merveille. J'ai fini mon observation en me disant qu'il avait des traits assez proches des miens et que, finalement, le jaune n'était peut-être pas une couleur ennemie. C'était décidé, j'allais tenter sous peu de me convertir à la couleur des vainqueurs du tour de France. Et je l'ai fait. Un tee-shirt pour débuter. C'était une petite victoire, j'en étais si fier.

De jaune en jaune, je me suis constitué une panoplie quasi-complète avec en point d'orgue un bermuda citron du plus bel effet qui pas plus tard que samedi (les beaux jours arrivent), semblait encore surprendre certains clients de chez Monoprix. Pour te donner une idée, avec ce bermuda, nul besoin de gilet de sécurité. Mais point de rose. C'est encore trop, bien trop.

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Ce week-end, j'ai fêté en grande pompe et joyeux comité mes vingt-huit ans. A douze dans ma chambre on était laaaaarges. Le temps des cadeaux arrivé, j'ai découvert dans un paquet la lumineuse paire de chaussettes puis le bonbonneux boxer que tu peux voir sur le cliché ci-contre. Comme je le devinais à l'évidence, ces chaussettes me vont comme un gant. Je vais ainsi pouvoir illuminer tactilement parquets et moquettes avec grâce et raffinement. Le boxer, lui, c'est une sorte de révélation.

Les joyeux auteurs de cette surprise, que je remercie vivement, ne mesuraient peut-être pas toute l'étendue de la richesse de ce cadeau. Ce cadeau d'anniversaire, c'est en quelque sorte une revanche, la revanche de ces chaussures d'enfant, cachées honteusement dans un placard parce que pas assez consensuelles.

 

(Pour marquer le coup de cette revanche, il se murmure même qu'il existe quelque part une ou deux traces photographiques de mon premier essayage.)

vendredi, 25 mars 2011

Une passe, un crochet et on a marqué

Ce vendredi soir, pour raisons professionnelles, je suis privé de sortie. Avant de prendre un bouquin en fin de soirée, je vais nécessairement trainer sur internet et je vais nécessairement laisser la télévision en presque sourdine. J'aime lui laisser jouer ce rôle de discrète décoration sonore. Par élimination, ou plutôt par dépit, ce sera un match de foot, ça fait si longtemps. Je sais bien toutefois que je finirai par couper le son puisque, par nature, les commentaires me sont insupportables (je serai tellement meilleur avec un micro).

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La première fois que je suis allé au stade je devais avoir dix ou onze ans, c'était un match du championnat de D2 (oui, à l'époque on disait D2). Je me rappelle avoir été fasciné par les projecteurs et dérangé par le bruit presque incessant de certains autres spectateurs. Et puis j'avais bien aimé mon sandwich, aussi. Je crois qu'on avait fait match nul mais, si je l'ai su, c'est essentiellement parce que j'avais entendu mon frère le répéter à ma mère lorsque nous sommes rentrés. Pendant des années j'ai entendu mon père raconter à qui voulait l'entendre ce fameux soir où, décidément, j'avais tant aimé regarder les projecteurs.

J'ai grandi avec un père et un frère passionnés de foot et, quoiqu'on en pense, ça laisse des traces culturelles. Au boulot ou en famille je suis tout à fait capable de tenir une conversation solide et étayée sur le sujet. Contrairement à bon nombre d'autres sports, le foot n'a jamais suscité chez moi le moindre intérêt mais, après avoir dû tant de fois me taire parce qu'on annonçait les scores à la radio ou parce que Miss Potiche 97 allait procéder au tirage au sort des trente-deuxièmes de finale de la coupe du Bas-Poitou, j'ai fini par intégrer un certain nombre de choses. C'est un peu comme entendre chaque jour la même chanson pendant des mois, même si on ne la trouve pas attrayante pour deux sous (ni même trois, en l'occurence), on finit par connaître les paroles sur le bout des doigts. Il y a quelques semaines, alors que je peinais à trouver le sommeil, je me suis pris au jeu de lister dans mon esprit les joueurs de la fameuse équipe de France de 98. J'en ai retrouvé dix-sept sur les vingt-deux avant de m'en remettre à compter les moutons.

Comme beaucoup, j'ai de douloureux souvenirs des séances de foot au collège. Nous étions deux compagnons de galère à faire tapisserie au fond du terrain, entre honte et détachement. Je le prenais malgré tout déjà avec une certaine dérision. Moi j'attendais surtout que la prof d'histoire-géo nous rende enfin le contrôle d'il y a deux semaines et que j'étais certain d'avoir si bien réussi. Pour le reste, les autres garçons semblaient se bousculer à l'autre bout du terrain, grand bien leur fasse. Curieusement, je me souviens pourtant avoir réussi à l'adolescence quelques gestes techniques qui tenaient du miracle. Une fois, en Angleterre j'avais réussi à mon grand étonnement à dribbler un copain de mon correspondant qui - ébahi, mais pas autant que moi - a fini par me surnommer Cantona. C'est là le seul fait de gloire de ma carrière. Mais au moins, j'en ai un.

Je suis souvent consterné de voir l'importance que le foot peut avoir dans l'actualité. 12 000 morts dans un tremblement de terre en Asie cette nuit, MAIS, l'Olympique Lyonnais s'est qualifié hier soir pour les quarts de finale de la ligue des champions. Youpi. 

L'âge (et surtout l'homo-acceptation) venant, on finit par trouver à ce sport un autre attrait (là je te dis ça parce que Gourcuff vient de tirer un corner). Au moment où je t'écris, je viens d'avoir un flash. Je me revois, à dix-huit ans, me repassant à n'en plus finir une interview de joueurs réalisée dans les vestiaires à la fin d'une vidéo enregistrée par mon père. On y voyait très distinctement une belle brochette de torses et même une paire de fesses puis un joueur cachant juste trop tard l'essentiel de sa virilité avec sa main. J'en étais tout ému. Avais-je vraiment bien vu ? Il valait mieux que je revois une fois de plus la vidéo pour en être pleinement certain.

Je suis retourné au stade un nombre de fois bien trop important pour que je puisse les compter. J'ai même fini par faire assez bien semblant de me prendre au jeu parce que je savais que c'était une bonne chose pour contrecarrer certaines rumeurs ou idées tellement révoltantes et infondées que je commençais à envisager dans mon dos (tu vas au foot, tu seras un homme mon fils). Et puis, aller au stade, c'était quand même avoir une vie, quelque chose à raconter le lundi matin. Parce que bon, à dix-huit ou vingt ans, regarder France 2 les soirs de week-end, c'était un peu la honte.

Ah tiens, la France mène deux-zéro. Je ne m'en suis pas rendu compte, j'étais distrait, comme lorsque j'avais dix ans. Et puis, c'est vrai, j'ai coupé le son.

 

Pour ceux qui auront reconnu le titre de ce billet, cette musique dont l'intro me donne toujours quelques frissons.

dimanche, 26 décembre 2010

Rôti de biche, défilé de bûches et non-dits

Aux environs du douzième coup de midi, le bal du 25 décembre débute toujours de la même façon ou presque : la voiture tout juste immobilisée sur le parking, l'un des mes oncles affairé à décharger une bourriche d'huîtres alors que la porte de la salle entre-ouverte laisse échapper un peu de chaleur. Chaque année la même salle d'une coopérative viticole louée pour une bouchée de pain (de seigle) accueille le joyeux et pantagruélique repas de Noël de ma famille maternelle.

Jusqu'à il y a une dizaine d'années ce repas était un plaisir, c'est devenu presque une épreuve. Chaque année nous sommes un peu plus d'une vingtaine à installer, décorer, bavasser, déguster, raconter, manger, s'empiffrer et (tenter de) digérer. Mais aussi, ne nous le cachons pas, les gens ne peuvent s'empêcher d'observer, spéculer, imaginer... et tirer des conclusions, justes ou hâtives. Même si les sourires sont sincères, même s'il y a un réel plaisir à retrouver ces gens que l'on ne voit pas si souvent, ce repas de Noël c'est tout de même la grand' messe officielle où le cousin Machin vient présenter pour la première fois sa copine Berthe (tu seras un homme, mon fils) et où la cousine Unetelle nous montre que sa progéniture grandit si vite et si bien.

Evidemment, je ne viens avec personne. J'ai vécu comme une torture les années où je suivais fébrilement le compte à rebours des cousins plus âgés que moi qui venaient avec fierté montrer leur moitié à l'assemblée réjouie d'accueillir ce nouveau membre (oh elle a l'air tellement sympa, Berthe, en plus). Je suis naturellement l'éternel célibataire dont personne n'aborde jamais la vie personnelle. Personne, si ce n'est une allusion d'un ou deux oncles sur le moment où je viendrais enfin avec une copine à leur présenter. Plus jeune je redoutais ces instants comme la peste, le coeur battant un peu trop fort et les oreilles promptes à rougir au premier assaut. Avec le temps je suis devenu plus fort et j'ai appris à répliquer facilement et sans émotions aux remarques qui sont toujours adressées de temps en temps. Il est des familles où jouer carte sur table en annonçant clairement la couleur (le rose) ne me semble vraiment pas être une bonne chose à faire. Pour te situer le décor, l'un de mes oncles estime encore la valeur de ses tracteurs en anciens francs.

Le repas débuté vers quatorze heures se poursuit lentement mais surement jusqu'aux environs de dix-neuf heures en une litanie de plats et de vins que l'on a du mal à lister tant ils sont nombreux (chaque famille est venue avec ses propres victuailles à faire réchauffer et partager). Le coup de grâce arrivera avec les six bûches faites maison. Dehors le soleil décline pour indiquer que le carrosse va bientôt redevenir citrouille en même temps que je vais retrouver un peu plus de liberté. Chacun virevolte de sujets de conversation légers (pfff... que de neige cette année !) en sujets de conversation encore plus légers (pfff... faisait pas chaud ce matin, hein ?) le tout en évitant d'aborder l'essentiel (et sinon, t'es heureux en ce moment ?) parce qu'au fond, même en famille élargie, il est de bon ton de rester des étrangers ou presque, et c'est sans doute mieux ainsi. Au moment du café, les premiers cousins s'éclipsent avec le diplomate "A bientôt" dont on sait pertinemment que "bientôt" signifie dans un an sans doute.

La café achevé, chacun se lève et entame le cérémonial fastidieux du débarrassage et du rangement de la salle avant le Au revoir spontané et pourtant copie conforme de l'année précédente. Au moment de partir, je ne peux m'empêcher d'imaginer certaines conversations dans les voitures respectives (Ah tu vois cette année encore il est venu tout seul. A son âge, toujours aucune copine, moi à la place des parents je me poserais des questions). Oui parce que, soyons réalistes, ils ont bien remarqué à quel point je suis brillant, bien fait de ma personnes et doué pour l'art de la conversation, quelle fille dotée d'un minimum de bon sens saurait y renoncer ?

Ce rituel de Noël est devenu presque un jeu, une représentation un peu cynique où le but est de rester courtois et sympathique sans jamais en dire ou en demander trop. Chaque année par ailleurs je guette aussi du coin de l'oeil l'un de mes cousins de huit ans plus jeune que moi, et fort timide hélas, dont je sais comme une évidence que lui aussi préfère les garçons alors que lui-même ne l'a peut-être pas encore admis. Etant donné son cadre familiale, je lui souhaite bien du courage et je dois dire que je m'inquiète un peu pour lui.

Il est vingt heures, les tables sont rangées, la salle de Noël est redevenue ce qu'elle était le matin-même et les moteurs des voitures commencent à ronronner les uns après les autres.

Le père Noël aime réjouir les enfants, il prend aussi un malin plaisir à faire vivre à certains adultes des journées mitigées entre sourires figés et embarras.

lundi, 26 juillet 2010

Un yaourt aux cerises et au coming out

J'ai toujours refusé l'idée de faire ma révélation à mes parents (ce que certains appelleront élégamment "cracher sa Valda") de façon préméditée, un dimanche en face de Papa et Maman entre le fromage et le dessert avec l'amorce classique "j'ai quelque chose à vous dire". J'ai toujours subodoré que je le ferais de façon soudaine sur une lubie déraisonnée de quelques minutes tout au plus entre "passe moi la rape à fromage" et "mais nan elle est pas moche la robe d'Evelyne Dhéliat". Et pourtant.

Tout à l'heure, le moment était là. J'ai senti l'occasion se présenter, une occasion comme j'ai peu de chance d'en retrouver avant plusieurs mois. Ma mère et moi, seuls dans la cuisine pour un yaourt du dimanche soir après un repas de famille estival à la campagne. Je l'ai choisi aux cerises.

Comme je le redoutais, ma mère embraye la conversation sur quelques banalités sans que je trouve l'ouverture. La journée fut joyeuse et elle m'en rappelle certains bons moments. Je décide de renoncer. Je guette avec frustration le niveau du yaourt qui descend en me disant que cette fois ne sera donc pas la bonne. Je touille avec tristesse mon reliquat laitier puis je me ressaisis à la faveur d'un blanc dans la conversation. Je me jette à l'eau depuis le tremplin de dix mètres :

- Maman, mes vacances en septembre, tu te doutes bien que je ne vais pas y aller seul. J'y vais avec, mon copain.

- Tu as un copain ? Mais ça va peut-être changer ?

- Non, ça ne changera pas.

Son regard qui se brouille, ma voix qui tremble, le débat dont je ne voulais pas est lancé. Elle me demande pourquoi, depuis quand. La conversation est hachée par une multitude de blancs. Elle voudrait vraiment savoir pourquoi, comment on peut être "comme ça", comment c'est possible.

Et puis le jeux du dialogue de sourds.

Mon frère et sa copine sont au courant, elle pourra leur en parler si elle le souhaite - Hors de question - Tu devais bien t'en douter - J'ai toujours espérer que je me trompais, que ce n'était pas vrai - Je voudrais savoir ce qu'on a raté - J'aimerais qu'un jour tu considères qu'il n'y a rien de raté - C'est toujours facile chez les autres, mais là ça nous tombe dessus là dans la famille, ça n'a rien à voir - Tu veux me dire comment tu le ressens ? - Tes amis sont au courant ? - Depuis combien de temps tu es "comme ça" ? Et les gens que tu vois à Paris, ils sont "comme ça" aussi ? C'est pour ça que tu as cherché à t'éloigner ? - A Paris ou ailleurs, ce serait la même choses, j'aurais la "même vie" - Et bien il vaut mieux que "cette vie" soit loin d'ici - Et la famille ne sera pas trop grande.

Nous sommes chacun à un bout de la pièce, elle, prostrée, les yeux humides et une main sans cesse devant le visage. Je n'ai aucune idée de ma propre attitude si ce n'est ma voix chevrotante. La conversation dure une demi heure, peut-être. Elle se termine par "il faudra bien faire avec. Je vais me coucher". Je termine le yaourt déclencheur et me débarasse du reste.

Je voudrais m'excuser. Je voudrai remonter le temps, lui dire que ce n'est pas vrai, remonter le fil de cette journée remonter au moment où tout allait encore bien. Avant que je lui fasse mal. Avant que j'ai l'impression de devenir un étranger pour elle.

Les Yaourts aux cerises sont parfois un peu amers.

jeudi, 01 juillet 2010

Le bal des débutantes et le grand bassin

 

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La marée humaine me poursuit. Elle est lente mais elle est là, juste sous mes yeux. Par un concours de circonstances qui me laisse encore pantois, j'ai atterri sur un char de la Gaypride à regarder dans le sillage du véhicule la foule qui s'agglutine. C'est un moment qui restera gravé en moi. 

Et pourtant j'appréhendais tellement. Je me sentais si angoissé dans le métro qui m'emmenait sur les lieux de la grande fête du Marcel moulant. Je ressentais le même genre d'angoisse que dans le car qui m'emmenait, à neuf ans, vers les séances de piscine où le maitre-nageur allait me forcer à plonger dans le grand bassin. Je revois encore très bien ce maître-nageur qui devait  d'ailleurs fort bien porter le marcel moulant.

Et je suis donc là, sur ce podium mobile à contempler un peu incrédule cette foule joyeuse et colorée. Je me sens comme ivre, ivre de pouvoir enfin lacher prise. Au bout d'une dizaine de minutes je quitte le char (parce que je suis un garçon bien élevé tout de même) pour aller me dégourdir les jambes et retouver facilement une joyeuse troupe de blogo-twitteurs. La suite de l'après-midi est une collection de délicieux moments à regarder, plaisanter, s'amuser. Et aussi penser que je l'ai fait. Penser que je sais nager. Mieux, à la fin, équipé d'une magnifique paire d'ailes d'ange (merci Mr Tarvalanion), j'aurais pu m'envoler si je l'avais voulu. Toutefois, par respect pour mes amis accompagnateurs, je me suis abstenu... (Mince alors je n'ai pas encore de photo à te montrer).

Le reste du week-end fut un tourbillon ou peut-être une explosion qu'à mon avis j'aurais beaucoup de mal à retranscrire de façon juste. Une explosion de soleil, de vie, d'humour (ah ce qu'on a été drôles !!), de soirées amusées et de pique-niques sous les arbres. Le sentiment d'un accomplissement, d'un aboutissement.

Je sais nager, je sais nager.

lundi, 26 avril 2010

Ce n'est plus un secret

Un samedi soir il y a une dizaine de jours, au cinéma avec D du 15è (oui je continue à désigner ainsi D du 15è, so glam...). Nous sommes parmi les premiers installés dans la salle avant que la séance ne débute. Les rangs sont encore clairsemés, tu te doutes bien que nous avons choisi les meilleures places (au milieu, parmi les derniers rangs). Nous gloussons comme des bécasses discutons avec joie et entousiasme.

 

Nous nous attardons même sur un garçon qui vient s'installer au rang juste devant nous et que de D du 15è trouve plutôt à son goût. Tu penses bien que moi, n'étant pas célibataire, je n'ai absolument aucun avis sur les garçons qui passent. Il se trouve par hasard que le garçon en question finira par enlever son pull, celui-ci ayant, par miracle, entrainé sauvagement son t-shirt avec lui pour la plus grande joie du D du 15è (mais si !!). Et comme tu t'en doutes, n'étant pas célibataire, j'ai pudiquement baissé les yeux au moment critique. Enfin, ledit garçon sera rejoint par une grognasse, plutôt jolie, certes.

 

Nous poursuivons oisivement notre conversation avant de réaliser que, vue la teneur de nos propos et le volume sonore que nous déployons, nos voisins de derrière ont évidemment deviné notre goût pour certaines sucreries et notre profond désintérêt pour les soutien-gorges rebondis. D'ailleurs, je ne sais absolument pas comment on écrit soutient-gorges (soutients ?), c'est bien une preuve de plus. Nous nous regardons brièvement après avoir réalisé ce que Monsieur et Mme Assisderrière savent désormais sur nous puis nous décidons d'un geste de la main que peu importe. La conversation se poursuit, le monde continue à tourner et le film finira même par débuter...

 

Ce n'est que le lendemain que j'ai pleinement pris conscience du petit évènement. Pour la première fois de ma vie, dans un lieu non estampillé "attention, garçons sensibles autorisés" j'ai laissé des inconnus connaître mon goût pour les viandes de qualité et je ne m'en suis pas ému. Pour la première fois, cela m'est paru égal. Je me suis revu, toutes ces années où je tentais de cacher (parfois vainement) à la face du monde que je préférais les garçons. Tous ces efforts pour contrôler mes intonations de voix, gommer mes gestes en parlant, assagir ma démarche et autres petits détails que les garçons sensibles connaissent bien.

 

Je me suis rappelé aussi ma colère, la fois où lors d'un week-end d'intégration des étudiants de mon école s'étaient fait une joie de prendre une photo de moi dans une posture ou l'un de mes poignets se montrait particulièrement souple et la diffuser sur le réseau des étudiants parmi les autres clichés du week-end. En découvrant cette photo, j'avais eu une furieuse envie de trouver la personne en question, l'agripper par les cheveux, la trainer dans les toillettes toutes proches de la salle informatiques où je me trouvais et y casser le miroir en tapant dessus avec son visage. Il n'avaient pas le droit, personne n'en avait le droit, ce devait être mon secret.

 

Ce samedi soir, tout s'était évaporé. Monsieur et Madame Assisderrière allaient pouvoir raconter le lendemain que le film leur avait plu (ou pas) et, si ça a vraiment de l'importance pour eux, ils pourront ajouter que juste devant eux il y avait deux pédés. Pour la première fois, je m'en balance les oreillers. Je n'en suis encore que là mais c'est important pour moi.

 

Cela me donne le sentiment d'une petite victoire. Ne serait-ce que sur moi.