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samedi, 17 janvier 2009

De rouge et de satin

Autour du pouce, entre les doigts, le long du menton, contre les lèvres.

Lorsque j'étais gamin, ma mère m'avait confectionné un petit coussin grand comme le poing et elle avait cousu le long d'un des bords un ruban de satin mauve (tiens donc...) qui formait des boucles dans lesquelles je pouvais glisser mes doigts. J'ai gardé mon petit coussin pendant des années, chérissant  intensément le plaisir de frotter mes doigts contre le satin, c'était le plus grand plaisir que pouvait m'apporter le sens du toucher. Ma mère remplaçait le ruban de temps à autres lorsqu'il montrait des signes de grande fatigue. Elle s'était même amusée une fois à le glisser dans mon cartable au moment de partir à l'école et j'avais été tout surpris de le trouver en classe même si je m'étais évidemment empressé de le cacher aux yeux de tous. L'adolescence arrivant, je m'étais résolu à contre coeur à remiser mon coussin au placard parce que ce n'était plus de très bon ton et j'ai fini par l'oublier.

Je devais avoir vingt ans, le voisin de mes parents était venu apporter un petit sachet de dragées, reste d'un baptême dans sa famille, le petit sac était fermé par ruban de satin beige. Je m'en étais donné à coeur joie durant une quizaine de jours avant de l'égarer à mon grand damme.

Quelques temps plus tard, mes doigts ont même mené une double vie. La semaine, ils caressaient le petit ruban bleu qui avait servi à ceinturer mon diplôme de maîtrise le jour de la cérémonie de remise et, le week-end, ils couraient le long des rubans blanc qui décoraient les rideaux de l'appartement de Monsieur Hérisson alors que je me tenais le long de la fenêtre à regarder le boulevard. J'ai gardé le ruban bleu avec moi, le perdant de temps en temps et le retrouvant à nouveau jusqu'à cet automne où il semble s'être définitivement volatilisé.

Et puis en décembre... Il décorait une boîte de chocolats appartenant à mon cher et tendre, un large ruban rouge. Sur la table de chevet pendant la nuit, sur mes genoux lorsque je conduis, au fond de ma poche en réunion, il ne me quitte plus (et j'embête ceux que cela fait sourire, vous n'avez qu'à regarder dans quelle catégorie ce billet est classé...)

Et j'éprouve toujours le même plaisir à le passer entre mes doigts, comme à l'époque du ruban mauve de mon petit coussin disparu.

mardi, 06 janvier 2009

Photos de classe

Après y avoir été farouchement opposé, après y avoir été froidement indifférent, après avoir été vaguement intéressé, j'ai fini par céder à la frénésie ambiante et j'ai déposé il y a quelques semaines mes premiers clics sur facebook (oui, je sais, on va me détester) en prenant bien soin de n'y laisser que le strict minimum (pas d'adresse, pas de numéro de téléphone, pas de photo comprométante et, comme sur ce blog, absolument rien sur ma vie professionnelle). Sans réellement être emballé, j'ai été agréablement surpris d'apprendre ce que quelques anciennes connaissances sont devenues, sans plus.

Et puis hier, un des mes amis de longue date a mis en ligne quatre photos de classe sur lesquelles je figure (en entier !) et que je n'avais pas vues depuis... en fait il y en deux que je n'avais jamais vues depuis l'année où elles ont été prises (1994, ça commence à dater).

Euh... mais enfin, vous êtes sûrs que c'est moi, là, parce que j'ai comme un doute. Mais j'avais vraiment un pull comme ça ? Mais c'est abominable, c'est affreux ! Mettre ces photos en ligne est une ignominie !! un scandale !! Je me vengerai !!

Et je redécouvre des visages, des expressions, des sourires aussi. Des coiffures improbables, de curieux vêtements (je n'oserai pas me moquer des lunettes, et pourtant, il y a de quoi). Le temps de la soirée, une vielle connaissance perdue de vue vient laisser un commentaire, puis une autre. Et c'est une conversation qui se noue presque par commentaire interposés entre personnes qui se sont perdues de vue depuis presque dix ans. Elle est partie vivre à Paris, s'est mariée cette année, a un fils de deux mois et elle se moque du sourire niais qu'elle a sur la photo. Il vit sur la côte Atlantique, est en vacances en Espagne. Elle vit en Belgique, elle raille sa coiffure sur l'une des photos, on ne peut pas lui donner tort. C'est une conversation étrange mais plutôt réjouissante. On ne se connaît pas vraiment, on ne se connaît plus, mais c'est plaisant. Il est rapidement question de se revoir, voeu pieux peut-être sans lendemain, on se demande où l'on est, ce que l'on fait, de joyeuses banalités en somme, mais l'échange porte une jolie spontanéité.

Les choses en resteront peut-être là, mais hier, le temps de cette discussion improvisée, je me suis dit que facebook avait tout de même quelques bons côtés. Puis je regarde une fois de plus ces photos, et je me dis que j'ai tout de même gagné à grandir...

dimanche, 28 décembre 2008

Mlle l'intello

Mercredi soir, à la messe de Noël pour laquelle je n'ai pas pu être présent, mes parents ont aperçu Mlle l'intello.

Mlle l'intello était dans ma classe au collège, elle n'a jamais su que mes parents l'ont toujours appélée ainsi. Cette dénomination dédaigneuse lui a été attribuée un soir de réunion de parents d'élève, alors que le prof parlait des filières d'apprentissage (BEP, CAP...), sa mère assise à côté d'elle juste devant ma mère s'était tournée vers elle, le regard plein de fierté en disant: "mais tu sais, ces choses là ce n'est pas pour toi, toi tu es une intellectuelle". Une petite phrase lancée comme ça sans intention particulière je crois mais qui a eu pour effet de révulser ma mère, d'autant plus que la mère de Mlle l'intello est institutrice.

Mes parents ont été choqués par cette phrase pas franchement respectueuse il est vrai pour ceux qui font le choix du travail manuel (l'apprentissage n'est pas toujours un choix, loin de là, je le sais bien). Je les comprends, mais j'ai un peu de mal avec leur rancoeur vis à vis de cette pauvre fille qui n'y est pour rien si sa mère ne jure que par les études bien menées. Mais voilà, depuis ce soir-là, cette fille  avec qui je m'entendais plutôt bien est devenue "Mlle l'intello".

Par la suite, à chaque fois que je ramenais un bulletin à la maison, j'avais droit de la part de ma mère à un cynique "et l'intello, elle a eu combien, elle ? plus que toi ?". Le fait est qu'au collège puis au lycée, je me défendais plutôt bien question notes et même si Mlle l'intello portait assez bien son surnom, mes résultats étaient un peu meilleurs que les siens. Pour le plus grand plaisir de ma mère, cela va de soi. Avec le temps, le note reporting était devenu une corvée et j'ai fini par mentir en disant que je ne connaissais pas les notes de Mlle l'intello.

Ma mère était toute fière. J'avais parfois l'impression d'être l'objet de son succès par procuration, mon fils, ses notes. Parce que ma mère a été ouvrière sans l'avoir choisi. Parce que ma mère n'a pas eu le droit d'apprendre un métier comme elle l'aurait voulu sans même penser à faire des études. Ma mère était fière sans pour autant jamais dénigrer les métiers manuels qui ont fait sa vie, et que mon frère a choisi également, en y mettant un point d'honneur. Et pourtant, son fils était tout de même meilleur que l'intello. Pour ma mère, il s'agissait là d'une grande victoire sur l'autre connasse la vie. Ces comparaisons m'ont toujours mis mal à l'aise parce que moi, je n'étais pas fier de moi, de mon comportement, de mon physique...

Les années passant, Mlle l'intello et moi nous sommes logiquement perdus de vue et je n'ai eu que de très brèves nouvelles par personnes interposées. Je sais simplement qu'elle s'est mariée cet été. Alors mercredi soir lorsque j'arrivais et que mes parents rentraient de la messe, ma mère m'a dit "tiens il y avait l'intello avec ses parents ce soir. Tu sais pas ce qu'elle devient ?"

J'ai répondu que non, je ne savais pas. Parce que je n'ai pas eu envie de lui dire, tu sais, elle s'est mariée cet été, et moi, ça ne m'arrivera pas. Et pourtant, aujourd'hui, je suis bien plus fier de ce que je suis. Mais il lui faudra tant de temps pour partager mon avis.

dimanche, 21 décembre 2008

Rive Sud

Lorsque j'étais enfant, ma mère, comme beaucoup, recevait en décembre de la part du CE de son entreprise des bons d'achats pour Noël. Pour l'essentiel de ce qui m'intéressait, c'est à dire les jouets, ces bons étaient valables dans le centre commercial Rive Sud. C'est un centre commercial légèrement excentré au sud de la ville dans lequel nous nous rendions assez peu souvent. Justement, nous nous y rendions surtout pour cette raison bien précise, les bons de Noël.

Rive Sud. Les semaines précédentes, j'avais harcelé de questions ma mère chaque soir lorsqu'elle rentrait du travail pour savoir quand elle aurait les fameux bons. Et puis enfin, l'évènement finissait par se produire aux alentours du dix ou douze décembre, alors que j'avais eu largement le loisir d'apprendre par coeur les catalogues de jouets qui m'étaient passés entre les mains pendant la quinzaine précédente. J'avais passé de longues et bonnes soirée à les feuilleter en m'imaginant dans les rayons concernés ce fameux soir de décembre où les précieux sésames seraient enfin en possession de mes parents. C'était un soir en semaine, souvent un jeudi, on y allait après manger, c'était l'un des rituels des préparations des fêtes...

J'y suis revenu il y a peu avec ma mère pour des achats de décoration et je lui ai même fait la remarque, "tu vois, on revient là en décembre, comme quand j'étais petit...". J'ai aimé voir que cela n'a pas vraiment changé. Et surtout, j'ai aimé me dire si pour moi, les choses ont logiquement tourné, il y a encore des enfants qui attendent, l'oeil brillant, que leurs parents les emmènent à Rive Sud pour des achats dont ils se souviendront eux aussi.

Parce qu'au délà du cadeau, c'est le souvenir du moment qui reste, des années après. (et je commence à entendre au loin les clochettes qui tintinabulent...)

mercredi, 19 novembre 2008

Papa est à côté

Moi, j'ai dix ans, presque onze et je suis en CM2. Ma vie se résume en grande partie à l'école, j'aime bien l'école, tout y va bien. Je suis un petit gamin plutôt dégourdi. Il y a bien deux-trois truc qui me chagrinent mais sans trop d'importance. Comme par exemple le fait que les autres de la classe, ils grandissent plus vite que moi ces derniers temps et je me retrouve dans les plus petits, pas grave, je grandirai plus tard, je les rattraperai j'suis sûr. Mais sinon, ça va bien, d'autant plus qu'on en a fini avec la piscine à l'école pour cette année et c'est très bien, ça. Et puis j'aime bien mon instituteur (même si il est un peu dur, parfois). J'ai plein de copains, je me plais pendant les cours (je trouve ça facile), je me plais pendant les récréations, je me régale de chocolats et de distractions qui m'intéressent, que demander de mieux ? Ah si, tiens, une meilleure cantine. Il y aura juste l'entrée en sixième dans quelques mois mais ça, j'y pense pas trop.

En fait, il y a juste un truc qui me fait un peu peur mais ne le répétez surtout pas parce que personne n'est au courant. Ca arrive le soir. Moi, le soir, je vais me coucher juste après la météo, ça doit être vers huit heures et demie je crois. A cette heure-là, Maman est en bas dans la cuisine, mon frère a le droit de regarder un peu la télévision ou parfois il termine ses devoirs (ça a l'air vachement dur d'être en quatrième). Et puis Papa, et bien soit il est aussi en bas avec eux soit il est dans leur chambre juste à côté de la mienne les soirs où il se couche tôt (d'ailleurs, il se couche tôt beacoup plus souvent depuis que mes parents on acheté une télé pour leur chambre). Et moi j'aime mieux quand il est à côté comme ça. Parce qu'en fait, même si je suis un grand (dix ans, presque onze) j'ai un peu peur quand je suis tout seul en haut le soir. J'ai peur qu'il y ait quelqu'un caché dans l'une des pièces (oui, on sait jamais, hein). J'ai peur aussi qu'il se passe un truc comme dans l'émission Mystère dont je vois les bande-annonces dans la journée et que certains copains me racontent le midi à la cantine. J'y pense de plus en plus et ça commence à m'inquiéter sérieusement ces trucs-là.

Alors maintenant, souvent au moment de la météo, je m'approche discrètement de Papa, je lui demande l'air de rien "Dis Papa, est-ce que tu vas au lit tôt ce soir ?". Souvent, il dit oui, ça me fait plaisir, ou plutôt ça me réconforte. Et puis la semaine dernière, il m'a dit un truc du genre "mais oui, je me couche tôt, comme ça t'auras pas peur". Ca m'a vexé. J'ai répondu "mais naaaan" et puis je suis monté sans plus de commentaire, tout seul comme un grand. Ca m'a pas empêché d'avoir peur ce soir-là, mais j'ai pris sur moi. Heureusement, ce soir, Papa est allé au lit tôt, il est à côté, je vais pouvoir être tranquille. J'aime m'endormir bercé par le son de la télévision dans la chambre voisine.

... Elle était tout de même chouette mon enfance.

 

Elodie Frégé, Aldebert, Vincent Baguian, J'ai peur du noir

dimanche, 10 août 2008

Souvenir olympique, champion de la cracotte

Lorsque j'étais enfant, nous passions un temps fou devant la télévision. D'ailleurs je ne vois pas comment nous aurions pu y passer plus de temps. Pendant les vacances d'été, la précieuse machine était allumée dès notre réveil pour ne s'éteindre qu'au moment d'aller se coucher. Et plus particulièrement, nous regardions du sport à la télévision (que voulez-vous, c'est mon grand frère qui tenait la télécommande). En dehors de quelques livres parcourus, de quelques sorties dans le potager ou d'une semaine passée certaines années sur des plages de Vendée, mes étés étaient avant-tout emplis de Tours de France, de championnats d'athlétisme et d'olympiades...

Pendant l'été 92 j'avais neuf ans. Allez savoir pourquoi, mon grand souvenir des jeux de Barcelone c'est moi, le matin, attablé à mon petit déjeuner à côté de mon frère. Nous, notre bol de chocolat, nos cracottes et les éliminatoires d'aviron à l'écran (c'était tout de même autrement plus agréable que l'équitation en épluchant les seaux de petits-pois...). Se lever, descendre les escaliers, allumer la télévision et entamer les croustillantes hostilités.

Et bien tu n'imagines pas, cher lecteur, à quel point le geste qui mène le deux-de-couple à la qualification vers la finale trouve son reflet dans le geste du bras qui consiste à beurrer consciencieusement la cracotte. Tout un art. Une cadence à trouver. Un geste répété des milliers de fois. Ne pas déborder, ne pas surtout pas casser la cracotte, cela demande de la rigueur et de la précision. Il fallait avoir tout beurré sans que le chocolat n'ait refroidi et avant que les courses les plus intéressantes ne soient pas passées. Je termine mon chocolat au moment même où le quatre-sans-barreur australien remporte facilement sa série. Bravo à eux, bravo à moi. J'avais atteint un niveau de maîtrise dont je n'étais pas peu fier. En écrivant ces lignes, il me vient l'envie de reprendre la compétition, là.

Bon allez, y a quoi comme épreuve à la télé demain matin vers 8-9 heures ? (et oui, cette semaine, je suis en vacances :D )

jeudi, 31 juillet 2008

Le parfum des caves

Lorsque j'étais enfant, j'ai passé d'innombrables samedis et dimanches chez l'un de mes oncles viticulteur à arpenter un beau domaine et surtout à revassser dans de grandes caves creusées dans le falun. J'avais pour ces endroits un attachement curieux. Ces caves étaient pour moi des grottes dont le prolongement restait à découvrir. J'y ai passé tant d'heures à jouer à me cacher, dans les petits recoins, à sonder les parois de mes petites mains, à m'inventer des aventures, seul et satisfait de l'être.

Pas loin de vingt ans plus tard, mon appartement comporte un petit débarras s'engouffrant sous la cage d'escalier, bien utile pour y placer tout ce que je n'ai pas envie de voir. La semaine passée, suite à un malencontreux concours de circonstance, une bouteille de vin a été cassée dans ce débarras. Une fois l'agitation passée entre serpillères et éponges, les dégat ne sont pas bien méchants, tout juste déplore-t-on la perte d'une bonne bouteille, pas de tâche malencontreuse. Il reste juste une trace. Une trace qui ne se voit pas. Une trace qui se sent.

J'ouvre la porte du débarras et tout à coup il y a cette odeur. L'impression d'y être revenu. L'espace de quelques instants mon petit débarras redevient ces caves tortueuses au plafond bas. J'ai huit ans. Je m'amuse dans la fraîcheur ambiante parfumée par l'odeur tenace  associée à ce rouge sombre qui fait tant parler. Entre les tonneaux, cherchant les différents angles de vue pour me trouver ou non dans la lumière, je fais jouer l'imagination dont je n'ai jamais manqué pour faire voyager mon esprit d'enfant.

Ces caves et leurs alentours troglodytes aux roches blanches, régulièrement affublées ça et là des bonnes vieilles toiles d'araignées, auront tant servi de décors à mes rêveries isolées. Ce n'est pas l'odeur qui m'avait le plus marqué. C'est pourtant elle qui m'y ramène.

Pendant ces quelques jours, mon débarras renferme un petit trésor. Un trésor éphémère qui se respire.

J'ouvre la porte du débarras et tout à coup il y a cette odeur. L'impression d'y être revenu.

mardi, 24 juin 2008

24 juin 2003

C'est un jour de grand soleil. Le grand jour tant attendu et aussi tant redouté depuis deux ans. L'échéance qui vous classe et vous aiguillera, en cas de bonne fortune, vers la réussite espérée ou en cas d'échec à la case départ (ce n'est pas tout à fait vrai, peut-être même pas du tout, mais c'est ainsi que j'avais envie de voir les choses à l'époque). Je suis venu, fébrile, comme bien d'autres, partagé entre un grand espoir et une angoisse évidente.

 

Je me rappelle m'être isolé au moment où on l'on commençait à voir les grandes feuilles de résultats affichées le long des fenêtres à l'heure annoncée. Les administrations sont cruellement ponctuelles ces jours-là. Il y a eu une première vague d'étudiants au comble du suspense qui ss sont approchés, j'ai choisi de ne pas en faire partie, pour repousser un peu plus l'échéance et aussi ne pas me mèler à la panique ambiante.

 

C'est un beau jour de juin. Je n'ai quasiment pas dormi la nuit précédente et c'était bien prévisible. Je suis redoublant, je n'ai donc pas droit à l'erreur. Selon l'usage, la sentance sera "admis" ou "exclu", à moins d'une hypothétique possibilité de tripler pas vraiment réjouissante. C'est l'évènement le plus stressant que je connaîtrai dans toute ma vie d'étudiant. J'ai franchement peur mais au fond de moi j'y crois.

 

C'est un moment que j'avais rêvé tant de fois. J'avais imaginé le sentiment de délivrance qu'on pourrait ressentir après deux années passées avec l'idée de ce concours toujours dans un coin de la tête. J'avais imaginé la soirée de fête qui allait pouvoir suivre, pour profiter du temps, laisser libre cours à sa joie et pouvoir envisager un été serein en attendant une rentrée studieuse mais détendue. J'avais imaginé dans quels endroits nous irions promener nos sourires et nos regards illuminés jusqu'à la fin du jour et bien après évidemment.

 

Les premiers rangs se sont dispersés entre éclats de joie et mines abbatues, le passage est ouvert devant moi pour que j'aille à mon tour consulter mon avenir placardé trois mètres devant mon nez...

 

Exclu.

 

Exclu. Exclu. Exclu. Il n'y a pas grand chose d'autre que ce terme rude sur la ligne en face de mon nom. Une moyenne et un classement honorables, pas si loin du numerus clausus fatidique. Mais exclu.

 

J'ai du mal à réaliser. Tous ces efforts, tous ces espoirs, ces projections. Exclu. C'est le sol qui se dérobe. Ce sont les regards de ceux qui sautent dans les bras les uns des autres juste à côté. C'est le soleil qui est devenu aggressif tout à coup. C'est l'envie d'aller se cacher. Mais ne pas rentrer pour retrouver des parents aussi inquiets. Ne pas rester pour éviter d'assister à de cruelles effusions de joie. Je suis allé m'asseoir sur l'un des petits coins de pelouse à l'ombre devant la fac avec d'autres déçus. Quelques mots pour montrer que le moral ne s'est pas totalement enfuit. Assis dans l'herbe, les doigts machinalement occupés à maltraiter quelques malheureux brins...

 

Nous sommes six ou sept, je ne sais plus trop. Les heureux élus sont conviés à une réunion. Nous commençons à discuter de ce qui va nous attendre, la solution de rattrapge qui nous est proposée dans l'établissement d'à côté et qui, moi, me convient tout à fait. Je sais donc que j'ai encore une seconde chance si je suis convaincant à l'entretien de recrutement programmé debut juillet, que tout n'est pas perdu.

 

Alors voilà, j'ai raté ce concours il y a cinq ans et je ne serai jamais pharmacien. Ce n'est pas bien grave, j'ai trouvé une autre voie en saisissant cette seconde chance. Simplement, cinq ans après, j'avoue nourrir un certain regret, un goût d'inachevé qui restera :

 

Je n'ai jamais connu ce moment de libération, cette journée que j'avais passé tant de soirées à appeler de mes voeux au fond de mon lit au moment de m'endormir. J'ai eu bien d'autres motifs de satisfaction par la suite en tant qu'étudiant et c'est bête mais je crois que, ce moment , il comptait aussi, rien que pour le souvenir.

 

(ceux qui ont connu la joie de ce moment peuvent s'exprimer, bien sur, je ne les maudirai pas. Enfin peut-être pas :D)

mercredi, 14 mai 2008

Andromède et le singe savant

Nous nous installons confortablement sur nos sièges dans la salle du planètarium. Difficile d'ignorer l'insupportable gamine la petite fille de huit-neuf ans assise jute derrière nous. Pas du genre discrète (ça existe encore les ondamania !!?) et peu avare en commentaires, la demoiselle a bien l'intention de faire savoir qu'elle sait une multitude de choses... A croire qu'elle a envie de doubler la voix de l'animateur.

Oui bon ça va, moi aussi je sais que c'est Mars, là, mais je le crie pas dans la salle non plus. Et puis est-ce que je m'amuse à étaler ma science comme ça, moaaaa ??? C'est fou comme les enfants qui veulent montrer qu'ils savent tout ont le dont de m'énerver...

 

J'ai 10 ans, je suis en CM2. Je suis ce qu'on peut appeler un bon élève. Mieux, en classe, je suis un stakhanoviste de la participation spontanée (deux ans après avoir délaissé la délation ;-) ), toujours prêt à répondre aux questions que l'instituteur, Monsieur C. n'avait pas encore posées, un vrai petit con, quoi.

Monsieur C. était un instituteur proche de la retraite, à la répartie facile et surtout fort grinçante. C'est un début d'après-midi, nous faisons un cours d'astronomie. Monsieur C. nous parle du soleil puis évoque les galaxies et les nébuleuses. Tout à coup je me sens comme investi d'une mission : enrichir le cours de mon indispensable grain de sable. Moi même, je me demande parfois comment je faisais, à dix ans, pour savoir autant de choses. Je lève la main au moment où il parle de la Voie Lactée. Il me donne la parole et, tout fier, je dis : "l'autre galaxie la plus proche de la nôtre, c'est Andromède".

Je suis toujours étonné de voir comme on peut être décontenancé et marqué par une réponse à laquelle on ne s'attend pas. Quinze ans après j'ai toujours le sentiment de sentir mes joues rougir au moment où il m'assène sa réponse.

"Non, ce n'est pas Andromède, c'est Orion. Mais de toutes façons on ne t'avait pas demandé de ramener ta science".

Je ne saurais dire combien de fois j'ai entendu cette phrase passer et repasser dans ma tête, pendant des mois. Et mes joues rougissent à n'en plus finir. Je voudrais tant n'avoir rien dit. Je voudrais tant ne pas avoir été là. Mais je l'ai dit et cette fois ma vanité a été fauchée en plein vol. Bravo Monsieur C., dans le mille.

Le cours se poursuit. Monsieur C. me laisse à mes joues écarlates et enchaîne à propos des nébuleuses. Il marque un temps d'hésitation. Il s'est trompé. La nébuleuse la plus proche c'est Orion et donc la galaxie la plus proche est bien Andromède. Il s'excuse aurpès de moi. Mais ce n'est évidemment pas ce qui compte.

J'ai comme une révélation de jour-là. Savoir plein de choses, c'est bien, avec une pointe d'humilité, c'est mieux. Il va sans dire que pendant tout le reste de l'année, Monsieur C. entendra bien moins souvent le son de ma voix. Avec les années, je crois que ce fut une bonne chose pour moi mais j'ai alors entamé une longue période pendant laquelle mes professeurs se plaindront de ne jamais m'entendre assez...

C'est encore le cas aujourd'hui. Le silence plutôt que la parole, la discrétion comme sécurité, à croire que cette petite phrase a changé tout un aspect de ma personnalité.

 

Retour au planétarium. Jusqu'à la fin, elle poursuivra évidemment son petit numéro ignorant le souvenir qu'elle me rappelle. Je ne sais pas si elle trouvera un jour un Monsieur C. sur son chemin, je ne sais même pas si ce serait une bonne chose. Après tout, elle a bien le droit.

dimanche, 04 mai 2008

Trois radis

(le titre de ce billlet est paticulièrement vendeur, j'en ai parfaitement conscience)

Dimanche matin. Je suis rentré à Angers pour ce week-end de quatre jours, c'était la première fois que je revenais chez mes parents depuis cinq semaines. Je prépare mon petit-déjeuner dans la cuisine tout en discutant avec ma mère. Mon regard finit par se poser sur un coin de table où siègent encore trois queues de radis, vestiges probables de l'hétéroclite petit-déjeuner de mon père, pris un peu plus tôt alors que je profitais encore de ma couette.

J'ai la chance (je pense que c'en est une) d'avoir des parents à la main verte, adeptes du parre-terre de fleur et surtout du grand jardin potager. J'ai donc eu une alimentation riche en légumes divers et variés que beaucoup d'autres de ma génération ne connaissent que de façon lointaine et j'ai surtout eu cette riche habitude de voir nos repas familliaux décrire l'année au rythme des saisons.

C'est curieux comme trois queues de radis ont eu le don de faire voyager mes pensées ce matin. Je crois que je n'avais jamais réalisé à quel point les radis sont une évocation du printemps dans mon esprit. Soudainement, j'ai revu défiler les samedi matins de mai de mon adolescence. Ceux que je passais à dévorer dans L'Equipe les résultats des tournois de préparation à Roland Garros.

Nos repas du samedi midi en mai, les premiers de la saison que nous prenions dans le jardin, parfois accompagnés du barbecue. Le croquant du radis et la douceur du beurre, mais c'est aussi la qualité du pain qui faisait la réussite (ou non) de cette entrée en matière alimentaire. Les radis du jardin étaient l'entrée du samedi comme la tarte aux fraises de ma mère (à la délicieuse pâte sablée) était le dessert du dimanche. Et puis il y a toutes ces choses qui y sont associées, les jours de fête des mères, les dimanches d'élection, mes allergies au pollen, quelques pic-nic sous les maronniers...

En voyant ces restes de radis sur la table en ce dimanche matin, je suis un peu triste. Il y a maintenant trois mois que j'ai quitté la maison pour m'installer à un peu plus de deux heures de route.

C'est normal et c'est la vie qui veut ça, mais ça me fait un petit quelque-chose de savoir que désormais, les radis, ils les mangent sans moi.