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dimanche, 05 juin 2011

La pluie, le beau temps et les robes d'Evelyne D.

A l'autre bout du téléphone ce soir, j'entends que ma mère est sortie dans le jardin. A trois-cent kilomètres de distance, je reconnais avec une petite émotion la sonorité si particulière du clocher du couvent tout proche de la maison. Il sonne l'heure de l'antépénultième prière de la journée pour les religieuses. Et sans surprise, cette phrase, l'indispensable rubrique dont le thème va occuper comme chaque fois l'essentiel de nos conversations familiales :

"Ah, le temps commence à monter très noir au loin sur la ville, ça va encore tourner à l'orage".

J'ai parfois l'impression d'avoir passé mon enfance à me taire parce qu'à la radio Laurent Cabrol était sur le point de répéter ce qu'il avait déjà dit une heure auparavant. Nous écoutions alors religieusement, le doigt sur les lèvres, le sermon de Laurent qui se révélait être le même enregistrement que la fois précédente. Il allait toujours faire moins deux degrés à Alençon et trois à Nevers. Mais on ne sait jamais, les prévisions auraient peut-être pu changer. Un seize degrés menaçait toujours de transformer en un décevant quinze et alors mon père pourrait se féliciter d'avoir réclamé le silence à juste titre.

Il était chaque soir impératif de consulter les sacro-saints bulletins quotidiens de France 3, TF1 puis France 2. Mon père y cherchait les éventuelles dissidences ou désaccords avec pour objectif de déterminer laquelle serait la plus fiable. Il était formel, c'était France 2. Mais pas toujours. Mais souvent quand même. Il restait largement indispensable de visionner les trois chaines afin de ne pas tomber dans le piège sournois d'une météo mal renseignée. Hélas, ces satanés programmeurs avaient souvent le vice de diffuser les bulletins des deux grandes chaines au même moment. Sacrebleu.

On n'oubliera pas l'autre immense intérêt de la météo de TF1 : les tenues portées par Evelyne D. "T'as vu ? c'est vraiment n'importe quoi cette espèce de haut qu'ils lui ont mis ! On dirait des plumes". Evelyne et ses plumes étaient passées au scanner au même titre que ses cartes, offrandes sacrifiées conjointement sur les autels de la fiabilité météorologique et du bon goût vestimentaire. Amen.

Toujours au téléphone, ma mère me raconte l'orage de samedi soir et ses bien trop modestes cinq millimètres de pluie. Tellement peu pour enrayer la sécheresse et ses conséquences sur le pauvre jardin potager. Mon père conserve dans ses archives personnelles les quantités de pluie tombées chaque semaine depuis une petite vingtaine d'années. Ses statistiques épluchées et exploitées jusqu'à la dernière goutte sont une aubaine pour moi, un sujet intarissable et sans cesse renouvelé pour alimenter les conversations téléphoniques balbutiantes. Parce qu'au fond, ne nous le cachons pas, il est tellement plus facile de répondre à : "toi aussi, à Paris, le temps est aussi lourd que chez nous ?" plutôt que : "et sinon, tu es heureux en ce moment ?".

Aujourd'hui je n'aperçois les cartes d'Evelyne ou ses confrères que lorsque je tombe dessus par le plus grand des hasards et je me sens parfois dans la peau d'un fils indigne au moment où, au téléphone, l'un de mes parents ou mon frère m'annonce que, pas du tout, le week-end ne sera pas ensoleillé. Cela dit, avec les années, je sais qu'Evelyne et ses copains de 20h40 ne font plus la pluie et le beau temps chez mes parents. En effet, s'il y a bien une chose pour laquelle les satellites sont utiles, c'est pour la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la bienheureuse Chaine Météo, devenue très rapidement le meilleur oracle tombé des cieux que mon père pouvait espérer. Pour les siècles des siècles.

Ma mère est toujours au bout du fil. Le clocher du couvent s'est tu depuis un petit moment maintenant. Sur le dallage de la terrasse, elle m'annonce les premières gouttes à ses pieds. L'orage sera ici dans moins de deux heures.

dimanche, 22 mai 2011

Les bonbons de la caisse

A la caisse. Lundi. Je fais mes courses un peu au pif. Comme la semaine dernière. Comme la semaine prochaine. 19h peut-être. Je ne porte jamais de montre. Dans ce cas précis, ça m'évite de savoir combien de temps je perds. Je tiens mon gros sac de courses dans la main droite. Il me donne la douce conviction de faire un peu de muscu à l'oeil. Devant moi, deux personnes avec chacune un panier d'une contenance respectable, mais à roulette. Ces gens-là ne font pas de muscu. Sur ma droite le sempiternel étalage de bonbons, chewing-gum et chocolats. Je les regarde toujours en me demandant quel goût peuvent avoir les trois quarts d'entre eux. 

A la caisse d'Intermarché. Un vendredi. 19h. Comme tous les vendredis. Je tiens le chariot avec ma main gauche comme Maman me demande toujours de le faire. Papa regarde sa montre. Il reste trois chariots devant nous pour arriver à la caisse qu'il a choisie (parce que c'est celle avec la caissière qu'il aime bien). Il soupire légèrement. Il va rater l'émission sur le foot à la radio en rentrant. Je sais que ça l'agace. Maman est repartie chercher dans les rayons ce qu'elle a eu l'idée d'acheter à la dernière minute. Elle fait toujours ça. Ça m'agace. Je crois que ça agace Papa aussi. Il a commencé à manger le crouton de la baguette pour faire passer le temps. Je vais le regarder jusqu'à ce qu'il pense à m'en donner aussi. Ah. Quand même. Je regarde les bonbons qui sont mis à disposition à la caisse. Je crois qu'ils sont là pour les gens qui ont oublié d'en acheter dans les rayons normaux. C'est un peu bête quand même. Maman ça ne lui arrive jamais. Normal, elle retourne acheter ce qu'elle a oublié pendant que Papa et moi on fait la queue. Et qu'on mange du pain.

Je regarde les bonbons mais je n'y touche pas. Je sais bien que ça ne sert à rien. Mais quand même. J'aime bien les regarder. Mes préférés ce sont ceux qui sont vendus avec des petites boîtes allongées qui ont des têtes d'animaux. Il y a une tête d'animal que je n'avais encore jamais vue. Si je me rappelle bien ça doit faire la sixième que je vois. Avec mon frère on les regarde toujours ceux-là. Mais on ne sait toujours pas quel goût ils ont. Maman ne nous achète jamais de bonbons à cet endroit du magasin. C'est mal. D'après elle, ces bonbons sont pour les enfants pas sages qui réclament sans arrêt des choses à leurs parents et dont les parents ne savent pas dire non. Maman sait dire non. Elle le fait très bien. Et Papa sait dire "demande à Maman". Il le fait très bien aussi.

Après bien assez de muscu du bras droit je passe au bras gauche. En dessous des habituels chewing-gums, ils ont mis des fritures en chocolat qui n'ont pas pu trouver preneur avant Pâcques. Imaginer ces fritures abandonnées de tous me fait un petit quelque chose. Je visualise un chien à la SPA, désespérant de trouver une famille qui voudrait de lui. Je vois ses yeux pleins de désarroi qui me fendent le coeur. Je craque. Je fais tomber discrètement un sachet de friture dans mon gros sac. Ça fera ça de muscu en plus. Maman ne serait vraiment pas contente.

mercredi, 27 avril 2011

Und wenn sie nicht gestorben sind... (tribute to Bernard)

Pendant mes trois petites années de lycée j'ai eu un prof d'allemand qui était un personnage digne d'un rôle de pseudo-méchant dans une série télé. Je me rappelle assez bien mon premier cours avec le terrible Monsieur J. (que j'appellerai ici par son prénom pour plus de convivialité : Bernard). Je me faisais toute une montagne de cette nouveauté que constituait le lycée et j'espérais de tout mon coeur que le prof d'allemand allait être un type sympa et chaleureux. Jolie naïveté. Je n'ai pas été déçu du voyage. Pour cette entrée en matière, j'avais trouvé Bernard cynique, froid, antipathique et il avait montré quelques signes de fatalisme au sujet de l'importance très relative que certains d'entre nous allions accorder à sa matière (on ne peut pas lui donner tort). C'était Byzance, ce premier cours avait fini d'achever mon petit moral timoré.

Toutefois les semaines ont commencé à défiler gentiment et j'ai trouvé rapidement que le lycée ce n'était pas bien compliqué (la chimie, c'était tellement facile, faire des calculs d'équimolarité c'était un peu comme remplir une grille de mot croisés). Les cours d'allemand eux-mêmes n'étaient pas si difficiles (pour moi en tout cas), j'avais donc l'esprit nettement plus disponible pour apprécier le cynisme pinçant de Bernard. J'ai appris assez vite à goûter l'humour de ce prof capable de dire à un élève quelque chose comme "c'est drôle, lorsque je vous parle de grammaire j'ai l'impression de m'adresser à une grenouille coincée sous dix centimètres de glace" ou à une fille pas toujours très aimable "vous savez, vous êtes comme une rose. Pleine d'épines".

Bernard n'en ratait pas une et il distribuait ses répliques avec un plaisir qu'il avait du mal à cacher alors qu'en prêtant bien l'oreille on devait entendre même les fourmis voler dans la salle. Et plus les silences était lourds, plus j'étais secoué par des crises de fou-rire interminables. Il s'en est rendu compte une fois et lorsqu'il m'a demandé ce qui m'arrivait je n'ai rien trouvé d'autre à dire que la vérité - "je m'excuse mais j'ai une crise de fou-rire et je ne parviens pas à m'arrêter" - redoutant déjà l'oeil du cyclone qui allait se fixer sur moi, pauvre victime sans défense. Il a répondu devant la classe médusée qu'il me comprenait complètement.

Un jour, après une interro surprise, il avait ramassé les copies, regardé la première d'entre elles avec le sourire aux lèvres puis la seconde et il s'est mis à rire franchement. Il a ensuite levé les yeux vers son auditoire en disant : "je reçois des amis allemands chez moi ce week-end, je vais leur montrer ça, on va bien rigoler". Une des élèves avait lancé un "merci" ironique et dépité qui lui a valu l'une des plus plus belles soufflantes adressées par un prof que j'ai jamais vue pendant que je luttais à nouveau contre le fou-rire. Dans l'ensemble, la plèbe était assez choquée par ces prises de liberté peu communes, moi je trouvais cette répartie et cette aisance avec les mots jubilatoires. J'ai toujours eu un faible pour l'humour vache, avec Bernard j'étais comblé même si j'évitais de le dire trop fort. Je regrette de ne pas avoir pris note de ses meilleures sorties.

Les cours d'allemand avec Bernard c'était aussi un peu plus que l'enseignement d'une langue mais je l'ai réalisé bien trop tard. Comme les autres cours de langue, nous avions un volet culturel assez chargé mais je trouvais que Bernard nous servait cette culture comme une fin plutôt que comme un prétexte pour manier les verbes forts ou le datif. L'architecture, l'opéra, la poésie, la peinture, en plus de cet humour grinçant comme le parquet de notre vieux lycée, nous avions tout à portée de main. Et pourtant nous ne prenions rien ou presque. Nous étions trop jeunes, trop immatures. Toutes ces choses qui me captiveraient aujourd'hui passaient comme ça sans que nous ne saisissions la richesse de ce qu'il nous proposait. C'était tellement plus facile de s'étonner faussement de la prétendue bizarrerie de sa façon de faire. Je me rappelle un cours sur la Flute Enchantée que j'aimerais tant suivre à nouveau aujourd'hui. Je crois aussi que c'est avec lui que j'ai entendu parler pour la première fois d'art-déco.

Et puis il y eut des rumeurs. Mon prof d'allemand serait poursuivi par une réputation qui le voudrait attiré par les hommes, et même, dit-on, par certains de ses étudiants de l'université privée toute proche de mon lycée. D'ailleurs Machin qui savait toujours tout mieux que tout le monde se plaisait à répéter à qui voulait l'entendre que Bernard aurait fait des avances quelques années auparavant à l'un de ses étudiants. Haaaann !! Nan mais tu te rends compte Gisèle !!? Je trouvais le sujet déplacé, et je dois dire ça m'arrangeait bien de le penser. Je ne voyais pas en quoi on pouvait supposer de telles choses à son endroit. Cela devait en tout cas finir de nous montrer Bernard sous un jour déplaisant et antipathique.

Avec quelques années de recul, j'en ai eu la certitude. Je me suis remémoré certaines postures, certains arguments et surtout une phrase. Il avait dit un jour à un de mes petits camarades, plutôt bien fait de sa personne - la pratique du rugby a ses vertus - "vous savez, xxxxxx, si je vous disais vraiment ce que je pense de vous, vous pourriez porter plainte contre moi". Il m'arrive de penser que je suis le seul à avoir saisi exactement ce dont il parlait.

Bernard était atteint par un problème de santé important qui l'amenait à être souvent absent lors de mon année de terminale. C'est ainsi avec sa remplaçante, tellement plus consensuelle avec ses très beaux yeux verts et sa douceur toute académique, que nous avons réellement préparé l'oral du bac sans que nous n'ayons plus de nouvelles de lui. Je n'ai jamais retrouvé un prof à l'attitude comparable et je dois dire que je le regrette quelque peu. Jamais aucun autre prof ne s'est permis de me qualifier de garnement pendant un cours.

Demain matin je décolle pour aller passer quatre jours à Berlin avec un groupe d'amis et c'est à cette occasion que j'ai repensé à Bernard. Alors que je me demande bien ce qu'il a pu devenir, la seule réponse que je parviens à trouver c'est un souvenir de lui qui me l'apporte. Je le revois ainsi en début de chaque cours pendant une période qui a duré deux ou trois semaines, demander avec sadisme et pour mon plus grand plaisir à ma voisine de classe, qui n'en pouvait plus, de réciter avec toutes les peines du monde cette phrase si étrange qui conclut les contes de fées :

"Und wenn sie nicht gestorben sind, dann leben sie noch Heute..."

lundi, 18 avril 2011

Fourmis, barbotage et angoisse

Une armée de féroces fourmis a entrepris il y a quelques jours de conquérir le monde. Pour parvenir a ses fins, elle avait manifestement choisi de coloniser comme premier bastion la machine à café située dans le hall d'accueil de mon lieu de travail. Cette stratégie s'est révélée toutefois assez peu fructueuse. Plusieurs d'entre elles ont en effet été répérées alors qu'elle étaient visiblement parties en mission-éclaireur dans un gobelet de capuccino sans sucre. Pas malines, les fourmis. La tentative de putch a ainsi rapidement été détectée et un employé de l'équipe d'entretien est intervenu en urgence à grands renforts d'eau de javel. Je ne suis pas particulièrement convaincu que l'eau de javel soit l'arme la plus adaptée mais elle a toutefois eu son petit effet sur l'envahisseur qui est rapidement retourné jouer à GI Joe dans son bac à sable.

L'effet secondaire de cette intervention fut l'ambiance olfactive du lieu pendant une petite demi-journée. Rien qu'en traversant le hall, je suffoquais presque sous le poids des souvenirs d'angoisse qui me parcouraient malgré moi (foutue programmation neuro-linguistique). Le hall sentait la piscine à plein nez. Je dirais même plutôt qu'il puait la piscine. Affreusement.

ligne d'eau.jpegMon premier souvenir de piscine remonte à l'école primaire. Je devais être en CE1, l'époque bénie où je commençais ma politique de délation qui aurait fait la fierté des meilleures recrues de la Stasi. Mon souvenir est assez précis, affublé de mon sac à dos dont j'avais vérifié pas moins de soixante-deux fois le contenu, je descendais du car et j'entrais avec mes petits camarades dans ce bâtiment à la forme étrange et dont l'odeur venait instantanément alerter mon esprit.

Le vestiaire était un premier supplice. Ils s'agissaient de vestiaires collectifs dans lesquels il fallait se mettre nu devant les autres élèves. Etant d'une pudeur maladive dans mon enfance, je le vivais comme une intrusion cruelle et contrainte, je crois ne pas exagérer en disant que le passage du vestiaire me traumatisait. Le stress était à son apogée. Il y avait tout ce bruit, des cris d'enfants, ces couloirs immenses, la première douche qui déjà me coupait violemment la respiration et cette odeur insupportable qui me donnait l'impression de ne respirer qu'à moitié un air malsain. J'arrivais avec ma serviette autour du bassin, déjà presque essoufflé. Je ne redoutais pas les exercices en petit bassin, j'y avais pris mes repères et je savais que j'y survivrais sans grande difficulté mais chaque semaine, la boule au ventre rodait dans mes entrailles en prévision du final effrayant. Chaque séance ou presque - en tout cas c'est ainsi que je me le rappelle - devait s'achever par un passage dans le terrible "deux mètres". Un grouffre. Probablement aussi haut que l'école entière avec ses deux étages.

Je me revois à chaque fois tenter l'impossible. Y croire. Se lancer. S'agiter. Suffoquer. Choir. Se débattre. Perdre le contrôle. Se contracter. Se sentir défaillir. Agripper piteusement le rebord. Essuyer des regards moqueurs. Essayer à nouveau. Echouer. Essayer à nouveau. Echouer.

Echouer. Ressortir de l'eau honteusement à l'autre bout du bassin parcouru à la façon d'un chemin de croix. Eviter de croiser les regards. Rejoindre le vestiaire aussi vite que possible. Prendre mon courage à deux mains pour ce second supplice du vestiaire et remonter dans le car avec un soulagement relatif : c'est terminé. En redoutant la prochaine séance.

De mon point de vue, le maitre-nageur avait autant d'empathie pour les élèves ne sachant pas nager qu'un marteau pour un clou en porcelaine. La cerise aigre sur le calvaire est arrivée lors d'une séance, en CM1, où j'avais aperçu mon institutrice en train de rire en me regardant alors que je me débattais autant que je le pouvais au milieu du raz de marée. J'étais ressorti avec l'envie de pleurer de rage mais j'étais resté stoïque par orgueil. Avec le recul, à l'heure où je t'écris, j'ai une petite envie de prendre ma plus belle plume et lui adresser un courrier gentiment salé (Mme Jubien-Neau, si tu me lis...). Par la suite j'ai rencontré un peu plus de succès dans mes essais en matière de natation au lycée (tout est TRES relatif), mais je n'ai jamais remis les pieds dans une vraie piscine depuis 1999.

Il y a quelques semaines je me suis dit que, quitte à faire du sport, je me lancerais bien le défi... j'ai même commencé à en parler autour de moi. Et puis, finalement, ce jour où l'odeur de javel a envahi le hall avec toute sa cohorte de souvenirs pesants et de sensations traumatisantes je me suis dit que reprendre le badminton est vraiment la meilleure chose qui pourra m'arriver.

Au moins, sur un terrain de bad et raquette en main, je sais que je ne risque pas de ressembler à une fourmi buvant la tasse au milieu d'un gobelet de capuccino sans sucre.

lundi, 04 avril 2011

Des couleurs, un boxer et des chaussettes

Je t'ai raconté ici il y a un peu plus de deux ans que j'ai porté dans mon enfance une ravissante paire de baskets roses. L'expérience a duré quelques mois probablement (je n'ai pas de souvenirs si précis) avant que le rose ne soit reconnu comme follement dangereux et donc banni de ma garde-robe au grand soulagement manifeste de mes parents. A la réaction des gens de mon entourage j'avais fini par entrapercevoir que quelque chose clochait dans cet assortiment singulier de couleurs. J'ai compris plus tard que le rose n'était pas exactement en odeur de sainteté parmi les vêtements d'un garçon et je me suis rapidement fait une règle d'or d'afficher mon dédain pour la couleur des filles (rose, corde à sauter et dinette : même combat). J'entends encore ma mère me disant il n'y a pas si longtemps en passant devant une vitrine "ah non, toi, on sait bien qu'il ne faut pas te proposer de rose".

Avec les années, j'ai appris à choisir des teintes discrètes pour mes vêtements parce qu'il était tellement plus avisé de ne jamais être pointé du doigt pour quelque raison que ce soit et les tons les plus voyants étaient naturellement prohibés parce que jugés comme inconvenants (dans la toute première version de Bioman, la force jaune c'était une fille, que je sache !!). Lorsque j'avais dix-huit ou vingt ans ma mère désespérait de me voir constamment vêtu de noir, de gris ou de beige. Une fois ou deux j'avais tout de même été capable de faire preuve d'une audace dépassant l'entendement en portant du rouge bordeaux très sombre. Les autres couleurs me sautaient tellement aux yeux, c'en eut été presque indécent.

Je suis incapable d'expliquer pourquoi mais un jour dans une boutique j'avais craqué. Sur une lubie déraisonnée j'avais acheté un tee-shirt rouge vif et le vendeur avait eu la bêtise de me laisser faire. Impossible d'imaginer plus sanguin. Je l'avais essayé dans ma chambre en rentrant et j'avais trouvé que vraiment, c'était trop. Je l'ai remis au placard et il m'a fallu plus d'un an avant de l'en sortir. La première fois que je l'ai porté j'étais arrivé en cours presque tremblant à l'idée d'imaginer qu'évidemment tous les regards allaient se fixer et se figer sur moi, jaugeant et critiquant à n'en pas douter cette excentricité malvenue. Contre toute attente, j'ai survécu (si !). Ce rouge faisait toutefois encore largement exception au milieu de mon camaïeu de gris (large palette allant de la souris à l'anthracite).

Et puis quelques années plus tard encore, alors que j'avais commencé à mener une existence un peu moins conventionnelle, je me rappelle avoir été attendri (et charmé, aussi) à Nantes par un couple de garçons se tenant tendrement la main dans une salle de cinéma. L'un d'eux portait un sweat à capuche jaune qui lui allait à merveille. J'ai fini mon observation en me disant qu'il avait des traits assez proches des miens et que, finalement, le jaune n'était peut-être pas une couleur ennemie. C'était décidé, j'allais tenter sous peu de me convertir à la couleur des vainqueurs du tour de France. Et je l'ai fait. Un tee-shirt pour débuter. C'était une petite victoire, j'en étais si fier.

De jaune en jaune, je me suis constitué une panoplie quasi-complète avec en point d'orgue un bermuda citron du plus bel effet qui pas plus tard que samedi (les beaux jours arrivent), semblait encore surprendre certains clients de chez Monoprix. Pour te donner une idée, avec ce bermuda, nul besoin de gilet de sécurité. Mais point de rose. C'est encore trop, bien trop.

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Ce week-end, j'ai fêté en grande pompe et joyeux comité mes vingt-huit ans. A douze dans ma chambre on était laaaaarges. Le temps des cadeaux arrivé, j'ai découvert dans un paquet la lumineuse paire de chaussettes puis le bonbonneux boxer que tu peux voir sur le cliché ci-contre. Comme je le devinais à l'évidence, ces chaussettes me vont comme un gant. Je vais ainsi pouvoir illuminer tactilement parquets et moquettes avec grâce et raffinement. Le boxer, lui, c'est une sorte de révélation.

Les joyeux auteurs de cette surprise, que je remercie vivement, ne mesuraient peut-être pas toute l'étendue de la richesse de ce cadeau. Ce cadeau d'anniversaire, c'est en quelque sorte une revanche, la revanche de ces chaussures d'enfant, cachées honteusement dans un placard parce que pas assez consensuelles.

 

(Pour marquer le coup de cette revanche, il se murmure même qu'il existe quelque part une ou deux traces photographiques de mon premier essayage.)

vendredi, 25 mars 2011

Une passe, un crochet et on a marqué

Ce vendredi soir, pour raisons professionnelles, je suis privé de sortie. Avant de prendre un bouquin en fin de soirée, je vais nécessairement trainer sur internet et je vais nécessairement laisser la télévision en presque sourdine. J'aime lui laisser jouer ce rôle de discrète décoration sonore. Par élimination, ou plutôt par dépit, ce sera un match de foot, ça fait si longtemps. Je sais bien toutefois que je finirai par couper le son puisque, par nature, les commentaires me sont insupportables (je serai tellement meilleur avec un micro).

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La première fois que je suis allé au stade je devais avoir dix ou onze ans, c'était un match du championnat de D2 (oui, à l'époque on disait D2). Je me rappelle avoir été fasciné par les projecteurs et dérangé par le bruit presque incessant de certains autres spectateurs. Et puis j'avais bien aimé mon sandwich, aussi. Je crois qu'on avait fait match nul mais, si je l'ai su, c'est essentiellement parce que j'avais entendu mon frère le répéter à ma mère lorsque nous sommes rentrés. Pendant des années j'ai entendu mon père raconter à qui voulait l'entendre ce fameux soir où, décidément, j'avais tant aimé regarder les projecteurs.

J'ai grandi avec un père et un frère passionnés de foot et, quoiqu'on en pense, ça laisse des traces culturelles. Au boulot ou en famille je suis tout à fait capable de tenir une conversation solide et étayée sur le sujet. Contrairement à bon nombre d'autres sports, le foot n'a jamais suscité chez moi le moindre intérêt mais, après avoir dû tant de fois me taire parce qu'on annonçait les scores à la radio ou parce que Miss Potiche 97 allait procéder au tirage au sort des trente-deuxièmes de finale de la coupe du Bas-Poitou, j'ai fini par intégrer un certain nombre de choses. C'est un peu comme entendre chaque jour la même chanson pendant des mois, même si on ne la trouve pas attrayante pour deux sous (ni même trois, en l'occurence), on finit par connaître les paroles sur le bout des doigts. Il y a quelques semaines, alors que je peinais à trouver le sommeil, je me suis pris au jeu de lister dans mon esprit les joueurs de la fameuse équipe de France de 98. J'en ai retrouvé dix-sept sur les vingt-deux avant de m'en remettre à compter les moutons.

Comme beaucoup, j'ai de douloureux souvenirs des séances de foot au collège. Nous étions deux compagnons de galère à faire tapisserie au fond du terrain, entre honte et détachement. Je le prenais malgré tout déjà avec une certaine dérision. Moi j'attendais surtout que la prof d'histoire-géo nous rende enfin le contrôle d'il y a deux semaines et que j'étais certain d'avoir si bien réussi. Pour le reste, les autres garçons semblaient se bousculer à l'autre bout du terrain, grand bien leur fasse. Curieusement, je me souviens pourtant avoir réussi à l'adolescence quelques gestes techniques qui tenaient du miracle. Une fois, en Angleterre j'avais réussi à mon grand étonnement à dribbler un copain de mon correspondant qui - ébahi, mais pas autant que moi - a fini par me surnommer Cantona. C'est là le seul fait de gloire de ma carrière. Mais au moins, j'en ai un.

Je suis souvent consterné de voir l'importance que le foot peut avoir dans l'actualité. 12 000 morts dans un tremblement de terre en Asie cette nuit, MAIS, l'Olympique Lyonnais s'est qualifié hier soir pour les quarts de finale de la ligue des champions. Youpi. 

L'âge (et surtout l'homo-acceptation) venant, on finit par trouver à ce sport un autre attrait (là je te dis ça parce que Gourcuff vient de tirer un corner). Au moment où je t'écris, je viens d'avoir un flash. Je me revois, à dix-huit ans, me repassant à n'en plus finir une interview de joueurs réalisée dans les vestiaires à la fin d'une vidéo enregistrée par mon père. On y voyait très distinctement une belle brochette de torses et même une paire de fesses puis un joueur cachant juste trop tard l'essentiel de sa virilité avec sa main. J'en étais tout ému. Avais-je vraiment bien vu ? Il valait mieux que je revois une fois de plus la vidéo pour en être pleinement certain.

Je suis retourné au stade un nombre de fois bien trop important pour que je puisse les compter. J'ai même fini par faire assez bien semblant de me prendre au jeu parce que je savais que c'était une bonne chose pour contrecarrer certaines rumeurs ou idées tellement révoltantes et infondées que je commençais à envisager dans mon dos (tu vas au foot, tu seras un homme mon fils). Et puis, aller au stade, c'était quand même avoir une vie, quelque chose à raconter le lundi matin. Parce que bon, à dix-huit ou vingt ans, regarder France 2 les soirs de week-end, c'était un peu la honte.

Ah tiens, la France mène deux-zéro. Je ne m'en suis pas rendu compte, j'étais distrait, comme lorsque j'avais dix ans. Et puis, c'est vrai, j'ai coupé le son.

 

Pour ceux qui auront reconnu le titre de ce billet, cette musique dont l'intro me donne toujours quelques frissons.

dimanche, 27 février 2011

Caleçon, gravité et ce-qui-devait-arriver

entrer des mots clefsIl y a quelques mois, alors qu'une grave pénurie commençait à sévir dans mon armoire, j'ai entrepris de faire souffler un vent de nouveauté dans ma garde-robe en matière de sous-vêtements. Les conseils avisés de mon entourage parisien et quelques passages en magasin m'ont permis de reconstituer rapidement un stock décent et assez innovant question coloris. Un léger bouleversement pour moi.

Comme la plupart des garçons je suppose, j'ai porté comme sous-vêtement uniquement des slips pendant toute mon enfance et le début de mon adolescence. Je ne saurais pas vraiment dire ce qui l'a décidée mais un jour ma mère a subitement entériné que l'hégémonie du slip avait vécu et qu'il était temps de grandir. C'est ainsi qu'un vendredi soir en rentrant des courses hebdomadaires ma mère m'annonça entre deux tranches de jambons fumé sans couenne et un lot de trois tubes de dentifrice dont le troisième était gratuit qu'elle m'avait acheté deux caleçons. Une révolution. Je devais avoir treize ou quatorze ans. Mon enfance venait de s'écrouler froidement, gisant sans vie à mes pieds. J'allais porter des caleçons comme on en voit dans les publicités à la télé. Des caleçons. Comme les adultes.

A un âge où mon ambition était de paraître aussi semblable aux autres que possible, je crois bien que je ne m'étais encore jamais posé la moindre question au sujet de ces vêtements auxquels je confiais mon intimité. Ma mère toute-puissante (...) faisait les achats, je n'avais jamais trouvé matière à tergiverser.

Je m'étais donc saisi des deux précieux vêtements et, le soir venu, j'en étais à me demander lequel du blanc ou du noir, j'allais revêtir en premier pour ma séance d'essayage solitaire. Il s'agissait de deux caleçons assez lâches même si le tissu était de type extensible, pas de boxer pour cette première fois. C'est le noir qui recueillit mes préférences. L'emballage montrait comme souvent l'anatomie ventrale d'un mannequin que je trouvais fort agréable à observer. Dans un cérémonial discret, j'enfilai le vêtement noir et découvris alors une sensation toute nouvelle due à l'absence quasi-totale de maintien qu'offrent les caleçons flottants. Le vêtement était bien là mais, contrairement au slip, la gravité était souveraine. J'étais donc face au miroir de l'armoire de ma chambre, vêtu d'un banal tee-shirt et de mon tout premier caleçon.

Et ce qui devait arriver arriva (1) : le contact inédit de ce tissu agréable sur ma peau d'adolescent me mis rapidement en émoi (j'ai toujours été quelqu'un de très tactile). Il n'est pas utile que je te fasse un dessin pour que tu comprennes ce qui se passa exactement après les premiers instants. La gravité devint donc toute relative.

Et ce qui devait arriver arriva (2) : ma mère, pour une raison que je ne me rappelle absolument pas, entra dans ma chambre et constata donc que j'étais en train de procéder aux essayages (tu seras un homme mon fils). Quelle chance que j'ai toujours eu l'habitude à cet âge de porter des tee-shirt bien trop grands, celui-ci masquait complètement les effets que la nouveauté tactile produisait sur moi.

Et ce qui devait arriver arriva (3) : ma mère, prodigieusement curieuse (contrairement à ses habitudes), souhaitait en savoir plus et me demanda de lui montrer comment ce caleçon m'allait. A ce moment, pris au dépourvu, j'ai légèrement relevé mon tee-shirt en lui tournant le dos afin qu'elle puisse au moins voir l'arrière alors que mon coeur commençait sérieusement à s'emballer. Toujours présente dans l'entrebâillement de la porte et ne reculant devant rien, elle alla encore plus loin "Et devant, ça fait comment ?"

Il arrive parfois des instants qui durent une éternité. Ces instants où tu réalises qu'on t'a posé une question depuis quatre secondes, tu n'as toujours pas répondu et tu ne sais d'ailleurs absolument pas ce que tu vas répondre. Cette scène est pour moi un bel exemple. J'ai fini par me résigner et pivoter lentement en relevant l'avant de mon tee-shirt, les joues prêtes à rougir, voyant l'instant d'horreur arriver au ralenti. Ooooh-Moooon-Dieu.

Et ce qui devait arriver arriva (4) : la porte de ma chambre se referma instantanément et sans un mot. J'étais à nouveau seul.

Je suis resté presque assommé par ce moment d'intimité que je n'aurais tellement pas voulu partager. C'était terrible. C'était tellement honteux. J'avais une furieuse envie de tout rembobiner. Les slips ce n'était pas si mal, après tout. Je me suis rassuré en me disant qu'elle aussi avait du se trouver très mal à l'aise et qu'elle devait d'ailleurs regretter cette curiosité soudaine. Comme prévu nous n'en avons jamais reparlé, l'incident était clos.

Après quelques années de réflexion, je me dis cependant qu'elle est tout de même gonflée, ma mère. Après avoir tant insisté pour voir mon caleçon, elle a quitté la pièce sans même me dire ce qu'elle en pensait.

Et là, dans ma nouvelle garde-robe, j'ai plein de trucs sympa à lui montrer.

samedi, 19 février 2011

Table basse, portillon et petits pincements



CIMG0136.jpgC'est fou tout ce que mes parents ont changé dans la maison depuis que je l'ai quittée il y a un peu plus de trois ans. Ils ont fait installer des volets roulants électriques parce que c'est tellement plus pratique. Ils ont fait refaire la salle de bain de fond en comble, ma mère en rêvait depuis si longtemps "et puis ces sèche-serviette c'est vraiment bien pensé ". La cuisine est désormais équipée d'une batteries de petits appareils électriques dont je serais à peine capable de te dire le rôle exact. Toutefois, au milieu de ces appareils modernes trône toujours ce grille-pain dont ma mère avait fait fondre une partie du plastique il y a quelques années, un jour où elle avait introduit du papier alu à l'intérieur pour ne faire griller qu'une face de son pain (mes talents culinaires sont un précieux héritage).

Mes parents ont aussi eu l'idée saugrenue de remplacer la table basse du salon, support de nos gribouillages d'enfants (aaaah le jour où j'avais entrepris de redécorer le canapé à coups de feutres...), par cet autre meuble qui me fait bondir chaque fois que mon regard se pose dessus. Notre table à nous avait tellement plus de charme avec sa surface pas vraiment plane et ses pieds grossièrement taillés. "Ah oui mais tu vois, celle-là elle a deux grands tiroirs, c'est tellement mieux pour ranger les télécommandes ". Mes parents ambitionnent de coloniser MA chambre pour y installer la leur ce qui me laisse une impression mi-figue mi-raisin. Elle y a déjà posé une horrible paire de rideaux, signe avant-coureur de l'inexorable invasion. Je pense parfois avec amusement aux quelques surprises qu'ils auront le jour où il se décideront à vider méticuleusement le placard que je garde encore copieusement rempli. 

Ils ont également fait refaire la toiture, ils ont remplacé le portillon qui avait du mal à tenir debout et s'apprêtent à changer le papier-peint du séjour (ça, au moins, je ne saurais leur en tenir grief). Chaque fois que je reviens ici le temps d'un week-end, je débarque à taton en cherchant d'un regard presque craintif, lesquels de mes souvenirs matériels ils auront eu l'idée de faire disparaître ("on a mis ton ancien bureau dans l'autre chambre puisqu'il ne sert plus à rien "). Mes parents font vivre comme il se doit leur maison, en entretenant d'une main de maître tout ce qui, de-ci de-là, pourrait donner des signes de fatigue et je ne peux que les en féliciter. C'est sans conteste la meilleure chose à faire même si, à chaque nouveauté, j'ai le sentiment qu'on nous arrache un lambeau d'histoire familiale.

Je me réfugie dans le petit jardin dont l'aménagement n'a jamais cessé de s'étoffer avec le temps et je console tous ces pincements avec un solide frisson de réconfort: sur le ciment de la terrasse, à travers une flaque d'eau, je distingue encore facilement l'empreinte de patte que la chienne de mon enfance avait laissé malicieusement le jour où mes parents avaient coulé le ciment, quelques années avant ma naissance.

 

Françoise Hardy, La maison où j'ai grandi

vendredi, 11 février 2011

Doux Prince

J'étais en CM1, une institutrice avec laquelle nous avions cours deux heures dans la semaine en plus de notre sinistre enseignante attitrée était absente (parce qu'elle avait dû se blesser avec une craie ou se fouler le chignon ou quelque chose de la sorte). Je me rappelle donc que nous avions eu un cours avec sa remplaçante, juste un cours. Dans mon souvenir, elle avait les cheveux courts et blonds, légèrement roux, peut-être. Je suis incapable de dire comment je le sais mais c'était un cours d'histoire, j'en suis certain. 

Je ne me rappelle pas grand chose de cette leçon en dehors du moment où Madame Cheveux-court a fait l'appel. Elle a passé en revue chacun de mes petits camarades sans faire un pli et puis, au moment de prononcer mon prénom, elle a fait quelque chose que j'ai interprété comme une grimace en s'étonnant : "Ah tiens mais qu'est ce c'est que ce prénom ? ça vient d'où ?". Je sais qu'à ce moment je suis devenu rouge et j'ai bredouillé quelque chose qui n'avait pas vraiment de sens et devait d'ailleurs être parfaitement inaudible, la laissant manifestement convaincue de l'exotisme prodigieux de mon prénom. Et je me suis senti coupable. Même pas capable d'avoir un prénom normal. Je m'en suis voulu et j'en ai voulu (pendant des années) à mes parents. Mais enfin pourquoi avaient-ils eu cette idée saugrenue de m'appeler comme ça, saperlipopette ? 

Pendant des années j'ai détesté mon prénom. Je le percevais comme une sorte d'énigme se posant à tout ceux que je rencontrais car une partie non négligeable d'entre eux semblaient redécouvrir la lune la première fois qu'ils l'entendaient ou le lisaient, la palme arrivant lorsqu'il leur fallait l'écrire. Je crois que mon pire souvenir à ce sujet, c'est cette élève anglaise du collège de la banlieue de Manchester où j'étais parti pour une semaine en cinquième, incapable de prononcer ces même-pas trois syllabes malgré ses multiples et courageuses tentatives. Mon prénom était imprononçable pour un non francophone. Alors là, c'était le pompon.

Mais pourquoi ne m'avaient-ils pas appelé Julien, David ou Matthieu, comme tout le monde ? Dans le but évident de m'énerver encore plus, ma mère étalait au contraire sa fierté de voir qu'elle avait réussi à me donner un nom qui faisait de moi un exemplaire quasi unique puisque personne ne s'appelait comme moi à l'exception d'un ou deux joueurs de foot ou de vagues connaissances éloignées (le beau frère du voisin de la cousine Gisèle, éventuellement). Jamais par exemple, on n'entendait que le petit Joss, quatre ans, s'était perdu et attendait ses parents à la caisse de SuperU. Jamais.

L'autre type de réaction auquel j'étais régulièrement confronté, c'était "Ah ! avec un prénom comme ça, tu es forcément un petit Breton". Et bien non. Et là encore, j'en voulais à mes parents. Mais pourquoi vouloir faire croire faussement aux gens que je venais de Bretagne. Ils me faisaient sciemment passer pour un imposteur, nom d'une pipe en bois !!

Au lycée, j'ai même eu l'idée qui allait me permettre de me débarrasser de ce fardeau : sitôt le début de mes études arrivé, j'allais me faire appeler par l'un de mes deux autres prénoms. Mon troisième prénom dont j'étais en revanche plutôt fier allait ainsi sauver mon existence (en me rendant tellement plus beau, drôle et intelligent) : j'allais donc me faire appeler Raphaël (quatre consonnes et trois voyelles...). Et puis, vas savoir pourquoi, je n'ai jamais mis ce plan à exécution. Ma solution de secours est donc restée à l'état de quelques lettres imprimées silencieusement sur mes papiers d'identité.

Je crois que j'ai cessé d'avoir un avis négatif sur mon prénom lorsque j'ai compris que, non, le bonheur ne réside pas dans le confort tranquillisant qui vise à se fondre dans la masse. Et puis, il y a quelques années, à la faveur d'une conversation sur internet, mon copain de l'époque m'a donné la signification de mon prénom en breton, chose que je n'avais jamais eu la curiosité d'aller chercher moi-même. Doux Prince. Je dois dire que j'ai trouvé très classe. Et puis ça me va si bien. Nan, c'est vrai, quoi, Doux Prince, ça claque son teckel, comme diraient les gens qui s'expriment avec éloquence et raffinement. 

Et puis récemment des gens ont eu l'idée heureuse d'aller regarder l'influence des prénoms sur les personnalité sur des sites internet d'une immmmmense valeur scientifique et de m'en faire part. Tu sais, ce sont ces sites reconnus (par moi) d'utilité publique en matière de Dis-moi-ton-prénom-je-te-dirai-qui-tu-es. Les sites les plus fiables sont formels. Je le savais pertinemment mais évidemment lorsque j'avance moi même les arguments, je ne peux être aussi crédible que des sources reconnues comme des références indubitables. Et donc voilà, tu ne pourras pas dire le contraire puisque ce sont eux qui le disent. Je te laisse juger par toi-même à la lumière des lignes extraites de la page décrivant les Joss que je te rapporte ici fidèlement :

"Ce sont des hommes séduisants et d'un commerce agréable, puisque sociables, communicatifs, gais et souriants. Leurs qualités sont habituellement : sensibilité, émotivité, tact, tolérance... Ils sont aussi idéalistes de nature, parfois même avec un certain esprit réformiste. Ils aiment que tout le monde soit heureux autour d'eux."

C'est édifiant, non ? Bien sur que oui. J'en arrive donc, enfin, à la conclusion que je recherchais : c'est scientifiquement prouvé, je suis A-DO-RA-BLE.

Et voilà, CQFD. Merci Papa. Merci Maman.

dimanche, 20 juin 2010

Just call me Barry

A l'adolescence, en plus de pas être très grand, j'avais aussi un petit handicap vocal. J'ai mué assez tard et j'avais une voix assez fluette. Mais comme tu le sais, lorsque nous parlons nous n'entendons pas nous-même notre propre voix, tant et si bien que je ne me rendais pas tout à fait compte de la réalité, une réalité dont la cruauté est souvent amplifiée par le prisme de l'adolescence.

Je me rapelle la toute première fois que j'ai entendu un enregistrement de ma voix. J'étais en sixième, en cours d'anglais, nous faisions une séance dans ce que les prof appelaient le laboratoire des langues. Un grande salle avec des "cabines" individuelles où nous pouvions nous enregistrer pour réécouter nos petits baratins anglicistes. J'étais donc seul dans ma cabine à moi, je venais de ciseler des phrases absolument merveilleuses dont moi seul avais le secret (Samuel Beckett ne les aurait pas reniées j'en suis convaincu) et je tentais de réécouter ma voix.

Hélas, il y avait visiblement un problème avec la cassette puisque malgré mes multiples tentatives c'est la voix d'une fille que j'entendais  invariablement lorsque je repassais la bande (foutu matériel). J'ai appelé ma prof (Mlle C), nous avons écouté la voix de la jeune fille en question et Mlle C a fini par me dire que non, elle ne voyait pas où était le problème, c'était bien ma voix. En quelques instants, j'ai réalisé en effet que cette voix répétait bien les phrases que j'avais déclamées quelques minutes auparavant. Et le monde s'écroula.

Il s'écroula pendant au moins trois heures semaines. C'étais horrible, c'était affreux, j'avais une voix de fille. C'était abominable. Une voix de fille. Avec des couettes et qui fait de la corde à sauter.

Je te fais la version courte mais comme tu le sais, les adolescents ne sont pas toujours des plus tendres entre eux et il m'est arrivé à plusieurs reprises d'entendre des remarques assez peu amicale au sujet de ma tessiture vocale qui m'ont beaucoup marqué. Comme tout vient à point à qui sait attendre, la mue finit par venir à mon secours, elle a mis du temps à venir mais une fois arrivée, elle opéra rapidement et efficacement. Ce fut un grand plaisir, d'entendre pendant quelques mois les personnes que je ne voyais qu'occasionnellement me dire avec un regard surpris : "ooooh tu as changé de voix".

Je garde un petit complexe de l'époque boutonneuse. Aujourd'hui, je suis capable (comme beaucoup de gens sans doute) de modifier sensiblement ma voix et la rendre plus grave lorsque je le souhaite tout en sentant que ce n'est pas ma voix "naturelle". Je m'en sers par exemple lorsque je m'adresse à des gens qui me sont inconnus, lorsque je réponds au téléphone ou que je laisse des messages. Certains ont d'ailleurs remarqué une légère différence entre ma voix téléphonique et ma voix de la vraie vie. Une conversation de longue haleine en est arrivée à désigner cette voix d'apparat comme ma "voix de Barry White".

Tu veux savoir ce que ça donne ? Et bien ce mardi, dans l'émission qui sera diffusée en soirée sur France 2 tu pourras peut-être l'entendre très brièvement si je n'ai pas été coupé au montage. En effet, quelle meilleure occasion pour utiliser le mode Barry White que lorsqu'un chroniqueur (Gérard Miller pour mes fans inconditionnels qui voudront regarder) me choisit dans le public pour me poser une question lors de l'enregistrement d'une émission de télévision ? Je stresse en espérant fort que mon intonation fut assez grave...

(Je tiens à préciser que je n'ai rien, vraiment rien contre les voix non graves, bien sur, il en est certaines que je trouve vraiment charmantes. C'est simplement tellement mieux chez les autres. Et puis les complexes sont bien difficiles à raisonner)

 

Barry White, You're the first, the last, my everything