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jeudi, 23 juin 2011

Soupière, désuétude et Colonel Moutarde

Quelques secondes après mon arrivée un peu au hasard devant les premiers stands, c'est une vieille soupière dont le style ne fait pas dans la sobriété qui a attiré en premier lieu mon attention. 

Elle était peut-être sortie de son précieux emballage un jour de 1971, cadeau de mariage offert par la tante Jeanne qui avait tellement hésité avec le service à salade au moment de son achat. Durant ses premières années, la soupière avait servi pour la forme de façon assez régulière. Elle trônait souvent les dimanches soirs d'hiver au milieu de la table de la salle à manger avec un petit air suffisant. Sa vie bascula un mercredi de 1979 : elle échappa de peu à une fin tragique au moment où la petite Isabelle avait entrepris de l'utiliser pour faire prendre un bain à sa poupée.

Depuis, pour plus de sécurité, la soupière avait rejoint ses compagnons les coquetiers dans une grande armoire sombre dont elle ne sortait plus que pour les très grandes occasions - la fête des vingt ans de mariage avait été une brève renaissance pour elle. Lors du déménagement de 1994, la soupière se retrouva humblement reléguée au grenier de la nouvelle maison, hibernant dans une obscurité totale et ininterrompue. Elle y mena un existence funeste et poussiéreuse, si loin du faste de seventies. Il y a seulement deux semaines, c'est donc Isabelle qui remit à nouveau la main dessus en s'exclamant "Oh regarde Maman ! la soupière ! tu te souviens ? j'avais voulu laver ma poupée dedans..." 

Voilà comment ce dimanche de juin 2011, cette pauvre soupière épleurée se retrouve au beau milieu de ce vide-grenier de la Place Lafayette, à faire piteusement le tapin à côté de vieux outils presque rouillés. Un peu effrayée par tout ce monde, un peu honteuse aussi de son style désuet et suranné, elle se trouve là, la gorge nouée, à espérer secrètement que personne ne viendra s'enquérir de son prix.

Sur la table d'en face, à côté des livres de Oui-Oui, on trouve un jeu de société à la boite un peu racornie dont le contenu est incomplet, peut-être bien parce que le chat Hector sera passé par là. Hector s'était pris d'une passion dévorante pour ce jeux à force de voir les enfants y passer leurs longs après-midis de ces vacances de la Toussaint 1991. Il avait fini toutefois par perdre patience et s'était insurgé de voir que les enfants le délaissaient complètement au profit de cette planche de carton et ces objets étranges. Emporté par la jalousie, Hector s'était emparé furtivement d'une petite pièce de couleur et c'est ainsi que personne ne revit plus jamais le Colonel Moutarde (probablement avec la corde, dans la bibliothèque). Ce dernier fut remplacé par un pion de jeu d'échec et la boite et son contenu poursuivirent leur vie quelques temps encore avant d'être rangés sous les crayons à dessin, dans le placard de la chambre d'amis. Ce matin deux personnes déjà ont ouvert la boîte et ont regretté l'absence du petit pion jaune. 

Ce n'est pourtant qu'un moindre mal. Dans un carton posé à même le sol, une famille a eu l'idée saugrenue de réunir des jouets dont aucun n'est entier. L'avion sans ailes, le soldat sans bras gauche et le chien sans tête forment ainsi un casting inattendu qui ferait fureur dans une version invalide de Toy Story. 

La place Lafayette fourmille de badauds, de familles et surtout d'objets qui attendent, l'esprit tourmenté, de savoir si ce dimanche de fête des pères sera le jour où leur vie prendra un nouveau tournant. Tous ces livres restés clos depuis tant d'années, cette vaisselle à la poussière indélébile, ces petites voitures qui aimeraient tellement retrouver des enfants pour les faire rouler, des milliers d'histoires invisibles s'apprêtent à se jouer sous nos yeux pour quelques euros à peine. Nous regardons se dérouler quelques négociations, deux livres de Oui-Oui (décidément quel succès) viennent de changer de propriétaire en même temps qu'un circuit pour voitures. Un café et quelque bavardages plus tard, nous quittons la place et ce vide-grenier alors que la soupière trône toujours sur sa table en prenant le frais, désormais fière d'attirer les regards comme au temps de ses prestigieux soupers passés.

Quelque part, peut-être, un Colonel Moutarde se réjouit d'avoir définitivement échappé à la pendaison.

lundi, 13 juin 2011

La maison de vacances, la nuit et le rêveur solitaire

Le jeu de cartes ramassé, les volets baissés et les lumières en sourdine, chacun est allé se coucher et le lave-vaisselle qui bientôt achèvera son office est déjà le dernier à donner encore de la voix dans cette jolie maison de vacances peu à peu assoupie. Le ciel chargé porte une teinte rouge sombre un brin mélancolique.

Dans la poubelle, une armée de spaghettis tente de règler son compte à un trognon de pomme pourtant innocent alors que sur la table le dernier verre encore empli de martini sanglote d'avoir été définitivement oublié par son propriétaire de la soirée. A l'étage, quelques voyants lumineux permettent tout au plus de feindre un semblant d'activité humaine. Dans les chambres voisines, les couples d'amants repus d'étreintes et de caresses cherchent peut-être le juste sommeil qu'ils n'ont pas encore trouvé. 

Dans la bibliothèque les livres bien ordonnés sont une mine inépuisable de scénarios nocturnes pour le lecteur solitaire qui se laisse aller à caresser d'un doigt quelques couvertures choisies au hasard. A cette heure-ci toutefois, l'épouvante l'emporte sans effort sur la romance ou l'aventure. La nuit sera froide et tourmentée. 

A l'instant, le lave-vaisselle jette son dernier soupir. Il est l'heure pour le fantasme de gagner la partie. A travers les carreaux, l'obscurité incomplète (la lune, cet objet récalcitrant...) dessine aux arbres de grandes silhouettes sombres prêtes à s'animer et prendre des formes menaçantes ou tourmentées au moindre signal. C'est un rodeur qui se faufile dans le jardin à pas feutrés, le couteau à la main et le regard sanglant, c'est un chat perfide et maléfique qui s'aventure à gratter sournoisement à la porte, c'est une menace indéfinie qui erre, sans forme exacte à la recherche d'une proie qui s'ignore. Le rideau devient un rempart bien désuet face à cette multitude de dangers. 

Le regard cherche partout un signe ou un mouvement et le veilleur angoissé s'est presque résigné : un cri de terreur ne tardera pas à déchirer ce silence trompeur. Et pourtant les minutes s'égrainent, et rien. A l'extérieur les silhouettes s'agitent de façon pernicieuse pour conseiller au veilleur de rester aux aguets. Ne te réjouis pas si vite mon enfant, les croque-mitaines viendront bientôt te perscécuter. L'angoisse atteint son apogée lorsque le voile nuageux finit par masquer complètement la lune, dernier compagnon d'infortune du veilleur solitaire. 

Plus rien. Il ne reste guère qu'un battement de coeur et une respiration saccadée. Dans la fenêtre toute proche le veilleur distingue faiblement son propre reflet devenu lui-même une menace face à laquelle il préfère détourner le regard.

Les minutes s'écoulent à nouveau. Des autres chambres proviennent désormais des bruits de respiration régulière et apaisée. Les couples semblent dormir tranquillement. Dehors le vent balaie les rideaux de nuages et la lune refait une apparition. Les silhouettes assassines sont à nouveau des arbres joliment agencés et l'on se prend à imaginer dans les craquements de l'escalier de bois une présence bienveillante. 

Le faisceau blafard de cette lune incomplète éclaire de sa tristesse compatissante l'amertume de ces nuits trop solitaires.

dimanche, 05 juin 2011

La pluie, le beau temps et les robes d'Evelyne D.

A l'autre bout du téléphone ce soir, j'entends que ma mère est sortie dans le jardin. A trois-cent kilomètres de distance, je reconnais avec une petite émotion la sonorité si particulière du clocher du couvent tout proche de la maison. Il sonne l'heure de l'antépénultième prière de la journée pour les religieuses. Et sans surprise, cette phrase, l'indispensable rubrique dont le thème va occuper comme chaque fois l'essentiel de nos conversations familiales :

"Ah, le temps commence à monter très noir au loin sur la ville, ça va encore tourner à l'orage".

J'ai parfois l'impression d'avoir passé mon enfance à me taire parce qu'à la radio Laurent Cabrol était sur le point de répéter ce qu'il avait déjà dit une heure auparavant. Nous écoutions alors religieusement, le doigt sur les lèvres, le sermon de Laurent qui se révélait être le même enregistrement que la fois précédente. Il allait toujours faire moins deux degrés à Alençon et trois à Nevers. Mais on ne sait jamais, les prévisions auraient peut-être pu changer. Un seize degrés menaçait toujours de transformer en un décevant quinze et alors mon père pourrait se féliciter d'avoir réclamé le silence à juste titre.

Il était chaque soir impératif de consulter les sacro-saints bulletins quotidiens de France 3, TF1 puis France 2. Mon père y cherchait les éventuelles dissidences ou désaccords avec pour objectif de déterminer laquelle serait la plus fiable. Il était formel, c'était France 2. Mais pas toujours. Mais souvent quand même. Il restait largement indispensable de visionner les trois chaines afin de ne pas tomber dans le piège sournois d'une météo mal renseignée. Hélas, ces satanés programmeurs avaient souvent le vice de diffuser les bulletins des deux grandes chaines au même moment. Sacrebleu.

On n'oubliera pas l'autre immense intérêt de la météo de TF1 : les tenues portées par Evelyne D. "T'as vu ? c'est vraiment n'importe quoi cette espèce de haut qu'ils lui ont mis ! On dirait des plumes". Evelyne et ses plumes étaient passées au scanner au même titre que ses cartes, offrandes sacrifiées conjointement sur les autels de la fiabilité météorologique et du bon goût vestimentaire. Amen.

Toujours au téléphone, ma mère me raconte l'orage de samedi soir et ses bien trop modestes cinq millimètres de pluie. Tellement peu pour enrayer la sécheresse et ses conséquences sur le pauvre jardin potager. Mon père conserve dans ses archives personnelles les quantités de pluie tombées chaque semaine depuis une petite vingtaine d'années. Ses statistiques épluchées et exploitées jusqu'à la dernière goutte sont une aubaine pour moi, un sujet intarissable et sans cesse renouvelé pour alimenter les conversations téléphoniques balbutiantes. Parce qu'au fond, ne nous le cachons pas, il est tellement plus facile de répondre à : "toi aussi, à Paris, le temps est aussi lourd que chez nous ?" plutôt que : "et sinon, tu es heureux en ce moment ?".

Aujourd'hui je n'aperçois les cartes d'Evelyne ou ses confrères que lorsque je tombe dessus par le plus grand des hasards et je me sens parfois dans la peau d'un fils indigne au moment où, au téléphone, l'un de mes parents ou mon frère m'annonce que, pas du tout, le week-end ne sera pas ensoleillé. Cela dit, avec les années, je sais qu'Evelyne et ses copains de 20h40 ne font plus la pluie et le beau temps chez mes parents. En effet, s'il y a bien une chose pour laquelle les satellites sont utiles, c'est pour la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la bienheureuse Chaine Météo, devenue très rapidement le meilleur oracle tombé des cieux que mon père pouvait espérer. Pour les siècles des siècles.

Ma mère est toujours au bout du fil. Le clocher du couvent s'est tu depuis un petit moment maintenant. Sur le dallage de la terrasse, elle m'annonce les premières gouttes à ses pieds. L'orage sera ici dans moins de deux heures.

lundi, 11 avril 2011

TGV, ricanements et sébum

J'ai eu du mal à trouver ma place assise dans le même compartiment que la voiture-bar (!?) mais je suis tout de même le premier voyageur installé dans la voiture 15 du TGV à destination d'Angers et Nantes. Après quelques minutes d'incertitude je découvre qu'une fois de plus la vie est une belle garce : je vais voyager avec deux "grandes" adolescentes assises face à moi, du type lycéennes en fin de cycle, bien agitées avec un maquillage comportant juste ce qu'il faut de légère vulgarité et qui gloussent trois fois avant même de s'être installées.

Je commence immédiatement à prier St-Biactol de me venir en aide et me donner le courage de supporter ces quatre-vingt dix minutes qui s'annoncent. J'aimerais penser à autre chose, à mon week-end, et surtout pouvoir me concentrer sur mon livre (je n'en ai toujours pas fini avec les principes sur lesquels David Sedaris est très à cheval), mais elles sont là, à ricaner pour un oui ou pour un non. Je finis par regarder au loin dans la voiture-bar les gens qui choisissent de voyager debout, un verre ou un paquet de chips à la main. Il y a un mec de mon âge avec une bière et un tee-shirt rouge dont le profil ressemble furieusement à un de mes copains de lycée. On s'y méprendrait presque. J'en reviens à ma lecture et je parviens à oublier quelques temps les deux ricaneuses même si elles font quelques rappels réguliers. Elles parlent de garçons, de cours, de parents, de musique. Et tout est invariablement prétexte à les faire rire et à me faire soupirer intérieurement.

Au fil du voyage mon regard se pose à nouveau sur ce garçon qui décidément ressemble de plus en plus à mon pote de lycée. Il se tourne, je parviens à voir son visage de face. Mais... mais c'est lui... Ah non. Ah SI !! Dix minutes de débat endiablé, c'est lui, c'est pas lui. Aux dernières nouvelles, il vit à Paris et sa famille, comme la mienne, est toujours à Angers, il est donc tout à fait susceptible d'emprunter les même destinées ferroviaires que moi. Et puis, non, finalement, un ultime coup d'œil finit par me convaincre qu'il s'agit simplement d'une ressemblance, c'est une copie bien faite, mais une contrefaçon tout de même. Depuis le lycée on ne s'est vu qu'à de très rares occasions, la dernière fois c'était il y a presque deux ans.

Je tente de me replonger dans mon livre après une nouvelle prière à St-Biactol. Douze-mille glousseries plus tard, nous approchons d'Angers, les voyageurs concernés commencent à rassembler leur petites affaires, Monsieur Contrefaçon-en-Tee-shirt-rouge en fait partie et cette fois j'en suis certain, c'est bien lui. Mon sac sous le bras je décide d'intervenir. Mais il marche vite, le bougre. Je suis coincé par un autre voyageur sortant sa valise dans l'allée centrale et que je n'ose pas plaquer au sol rageusement (je suis trop réservé, ça me perdra).

Le train s'immobilise, j'entends les portes s'ouvrir et une dizaine de mètres devant moi j'aperçois le Tee-shirt rouge qui est le premier à sortir pour rejoindre comme une flèche le hall de la gare. Je trépigne derrière cette dame qui n'avance pas, je tente de slalomer mais j'ai toujours ce même retard. Et je ne vais pas courir non plus, imagine que ce ne serait pas lui... nan mais la honte quoi, c'est bon...

J'arrive dans le hall de la gare, je le vois au niveau de la sortie alors que mes parents venus m'accueillir sont déjà là en face de moi. Il est trop tard. J'envoie un texto frustré "Dis, c'était toi dans le train qui vient d'arriver de Paris ?". Quelques minutes après, la réponse. Oui, c'était lui, un peu déçu que je ne sois pas allé le voir puisque, moi, je l'avais reconnu. Et je m'en veux, je m'en veux. Quelques messages plus tard, on se verra le lendemain en fin de soirée.

Le lendemain soir venu, après un joli dîner en fort bonne compagnie, je le retrouve lui et un autre copain de lycée dans un bar un peu sombre à la fréquentation plutôt métalleuse (trop mon genre...). On ne s'était jamais revus tous les trois ensemble depuis l'année du bac, il y a dix ans. Et la conversation démarre si facilement. Au bout de quelques minutes nous gloussons, un peu bêtement. Peu importe. Les autres clients du bars (en supposant que certains soient assez lucides pour nous observer) peuvent nous voir, la bière aidant, ricaner pour un oui ou pour un non pendant deux heures. Nous parlons de filles (oui), de cours, de parents, de musique. Et tout est invariablement prétexte à nous faire rire.

C'était bien, c'était simple, c'était drôle, comme si notre dernière rencontre datait de jeudi dernier, après le cours de math. 

Ce matin, dans le miroir, je me suis encore trouvé un satané bouton d'acné.

lundi, 21 mars 2011

Lingualité

C'est une tomate-cerise, juste assez ferme et turgescente lors d'un déjeuner entre amis, c'est le contour lisse et parfait de mon stylo-bille en réunion, c'est la surface de mes dents après le brossage. Ma langue glisse dans un mouvement idéal pour quelques instants de perfection tactile.

De la même façon que je raffole du contact de mes lèvres sur les petits rubans de tissu de mon enfance, j'aime toucher et éprouver autant de sensations que possible avec ma langue. Je ressens quelque chose de profondément jouissif dans le fait de caresser avec la langue les surfaces lisses et nettes. Cela n'a rien d'extraordinaire ni de répréhensible, j'ai simplement deux habitudes que certains membres de mon entourage trouvent parfois originales lorsqu'elles sont poussées à l'extrême.

J'ai ainsi comme beaucoup de gens une très forte propension à porter à ma bouche des objets qui n'ont rien à y faire. Tous mes stylos y passent bien sur (et même une fois celui de mon directeur en pleine réunion, le mal était déjà fait lorsque je m'en suis aperçu). Il m'arrive donc à l'occasion de réaliser que je suis en train de léchouiller le manche de ma paire de ciseaux, les coins de mes télécommandes, l'anneau de mon porte-clés, un des boutons de ma chemise noire (la grise aussi), la partie rigide de mes écouteurs, le médaillon de ma chaîne de communiant (ça va de soi), toutes les surfaces accessibles de mes pots de yaourts et, naturellement, les branches de mes lunettes de soleil, l'anse de mes tasses ou encore, juissance intense, les petites cuillères. Le souvenir le plus génant que j'ai en tête au moment où je écris ce billet c'est le cordage de ma raquette de badminton en pleine séance lorsque je vivais à Mouetteland (j'ai arrêté bien vite dès que j'ai réalisé).

Lorsque j'étais à l'école ma langue passait déjà de longues heures en classe à explorer mes tubes de colle, mon équerre et la lame de mon taille-crayon (ouille à une reprise). Mon seul véritable mauvais souvenir du à cette manie remonte au jour où l'une des cartouches de mon stylo-plume a eu la bêtise de se percer. Je te déconseille vivement l'expérience. Vraiment.

Mon autre habitude, c'est la lenteur avec laquelle il m'arrive de manger certains fruits. Une tomate-cerise, un grain de raisin, des groseilles, ça ne se mange pas comme ça en deux coups de dents, c'est un triste gâchis de procéder de la sorte. Alors c'est plus fort que moi, je joue, je caresse, je presse contre mes joues, je fais tournoyer. Il arrive donc de temps à autres que l'on se moque de moi et même que l'on tente de chronométrer le temps qu'il me faut pour arriver au bout d'une figue ou d'une clémentine, ce que je trouve proprement scandaleux (les résultats sont classés secret-défense). J'ai beaucoup de mal à manger une framboise sans la décomposer en petits grains dans ma bouches. Je sais le faire discrètement bien sur, mais c'est fou comme ça peut s'étirer en longueur. Nan mais c'est vrai, si la nature a fait des framboises pré-découpées comme elles le sont, c'est sans doute pour une bonne raison, il faut la respecter.

J'ai du mal à mettre des mots sur ce qui me plaît tant dans le contact lingual. Il y a peut-être le plaisir de satisfaire une curiosité que le regard et le contact avec les doigts ne parviennent pas épancher, mais c'est aussi, ne le cachons pas, un contact particulièrement sensuel (pléonasme ?) que je trouve parfois presque excitant. Les lecteurs les plus férus de Psychologies Magazine y verront peut-être également une signification particulière au sujet de la relation à la mère (la tétée, la sussion...), je n'ai très honnêtement pas d'avis sur la question. Si mon égocentrisme lingual fait parfois sourire, ce n'est en rien un problème (non, je te vois venir, je n'ai quasiment eu de gastro de toute ma vie) et je n'ai surtout pas envie d'en "guérir". Qu'on laisse ma langue tranquille, c'est tout ce qu'elle et moi demandons, je n'ai plus huit ans pour qu'on me demande de retirer l'agrafeuse de ma bouche.

A n'en pas douter, l'un des plus beaux jours de la vie de ma langue est arrivé un mercredi de 1999 lorsqu'après un peu plus de deux interminables années de souffrance et de frustration ma dentiste m'a retiré mon appareil dentaire. Le chemin de fer enfin démantelé, ma langue ne savait plus où donner de la tête en redécouvrant si brusquement toute cette surface dentaire qui s'offrait à elle.

Ce vendredi, au restaurant, le serveur nous a apporté des sucettes avec l'addition. C'était Byzance. Tout seul, à pied dans les rues qui me ramenaient au bercail, je prenais mon pied avec ma langue.

vendredi, 04 mars 2011

Moquette, hôtesses et petits-fours

CIMG0147.jpgMadame la secrétaire d'état achève une introduction brillante et savamment construite mais sans surprise. L'assemblée réunie dans l'hémicycle déclenche alors une délicate salve d'applaudissement  et les "travaux" vont pouvoir débuter. En ce jour ensoleillé de mars, le Conseil Social, Economique et Environnemental accueille un colloque qui doit être tout ce qu'il y a de plus banal en ces lieux.

Une hôtesse toute de rose vêtue, droite comme la justice et souriante comme une station de RER un lundi matin, se tient à l'une des entrées pour barrer le passage à une armée de contrevenants éventuels. Le foulard rose de son uniforme méticuleusement ajusté apporte la note finale qui vient parfaire son élégance en allongeant sa silhouette.

L'absence d'expression, la rigueur et le statisme de ces hôtesses trouvent leur parfait antagonisme dans l'attitude fascinante de l'interprète pour la langue des signes à l'oeuvre à droite de la tribune. Elles sont trois à se relayer et assurer tour à tour l'essentiel du mouvement et de l'agitation dans la salle. Cette chorégraphie saccadée et théâtrale revêt un côté déroutant au milieu de tant de sérieux, de costumes cravates et de tailleurs. L'une d'elle a pris son rôle de divertisseur avec tellement d'application qu'elle a choisi de porter une sorte de leggings à motif léopard dont l'entrejambe vient joyeusement pendouiller à mi-cuisse.

La séance plénière (qui n'a rien de plus plénier que le reste de la journée) s'achève avec ce quatrième intervenant, une animatrice télé bien connue, et pour l'occasion très inspirée, puis va donc laisser la place aux fameuses tables rondes (qui n'ont rien de plus rond que le reste de la journée). Les intervenants se multiplient ce qui entraine nécessairement une petite confusion sur l'identité et le rôle de chacun mais le débat prend place malgré tout. Nous arrivons pour la première fois de la journée au moment où la parole est donnée à la salle. L'hôtesse quitte alors son rôle de plante décorative (mais rose) pour devenir un porte-micro doué d'une élégance et d'une patience sans faille. Ou presque. Alors que le président de l'association des collectionneurs de caniches vert-pomme en porcelaine du Bas-Poitou n'en finit pas de formuler son incompréhensible question, l'hôtesse commence à se tordre sur elle-même. La hanche part sur le côté, la jambe se crispe et un air légèrement agacé apparait sur les traits, elle perd en en élégance ce qu'elle gagne en humanité.

L'un des intervenants n'a pas saisi qu'avec certains micros, il est opportun de ne pas appuyer sur les P ou bien il s'amuse avec brio à faire sursauter la moitié de la salle à chaque phrase ou presque.

Alors que nous arrivons tant bien que mal au terme de cette matinée avec l'inévitable demi-heure de retard, chacun n'a plus en tête que le moment le plus gratiné de la journée : le buffet déjeunatoire. Cette pause tant attendue ("j'espère que cette fois on n'aura pas juste trois petits fours") est l'occasion de repérer les champions, ceux qui sont les plus ambitieux et les plus aguerris lorsqu'il s'agit de jouer des coudes. Ils sont les premiers sortis de la salle, ils sont les premiers à voir leur assiette bien garnie alors que les autres, eux, sont embourbés au milieu de la plèbe, là où les brochettes de charcuterie et les dés de saumon sont cruellement hors de portée.

Au même moment, les femmes, ces infatigables usines à urine, s'accumulent en une file pas très bien organisée et qui déborde de toutes parts devant la porte des toilettes qui leur sont réservées. Elles échangent des regards contrariés au sujet du buffet qui, pendant ce temps, défile sans elles.

Déjà les desserts font leur arrivée sur les tables. On entend alors une question à l'attention du serveur : "Les Paris-Brest, il sont faits avec de la crème au beurre ?" (oh non, juste avec des fruits et de l'eau, pensez-vous). Près de l'entrée, deux femmes sont totalement absorbées par leurs I-phone et un homme d'une petite cinquantaine à l'air un peu égaré demande à une troisième personne différente où se trouvent les toilettes. Un autre homme un peu plus jeune que la moyenne du jour semble regretter d'avoir mis un pull beige sans forme plutôt qu'une veste par-dessus sa chemise, ça lui aurait donné l'air d'autre chose qu'un stagiaire avec sa besace. Il regrettera sans doute toute à l'heure en se voyant dans un miroir de ne pas s'être coiffé avant de venir. Autour de la cohue qui se bouscule pour pour un éclair au chocolat ou une tartelette (les clémentines n'auront que peu de succès), des hommes en uniforme s'assurent que personne ne monte les escaliers permettant d'accéder à l'étage visiblement interdit aux manants. L'un d'eux, bras croisés, prend même une moue boudeuse qui le rend outrageusement sexy.

L'après-midi venant, les débats reprennent avec des rangs un peu plus clairsemés. Les cheveux sont coupés en quatre au sujet de la pertinence d'inclure les caniches nains au sein du corpus regroupant les quadrupèdes-de-petite-taille-mais-pas-trop (poney shetland compris). L'un des nouveaux intervenants a choisi (à dessein ?) de capter l'attention du public en usant de termes de son invention, mention spéciale au substantif FINITUDE. Malgré cette originalité bien sentie, on perçoit ça et là parmi les auditeurs quelques signes de lassitude. Celui-ci affuble son bloc-note d'un très joli croquis (mais, au juste, ça représente un cocotier ou bien un dromadaire ?). Même la chorégraphie des interprètes est devenue sans relief. Certains envient ce photographe fort bien habillé qui, lui, a la chance de pouvoir se dégourdir les jambes autant qu'il le souhaite.

Il est 16h45, l'heure à laquelle théoriquement nous devrions tous être en train de faire la queue devant le vestiaire avec nos petits cartons oranges en main mais non, on ne parvient d'ailleurs pas encore à savoir si le bout du tunnel est proche. Et puis, miracle, par une pirouette très habile, la maitresse de cérémonie trouve les mots pour conclure à une vitesse défiant les lois du colloque. Je me saisis de ma besace et je réajuste une énième fois mon pull beige avant de dévaler les escaliers en me disant que, décidément, les colloques ce n'est pas ma tasse de thé.

vendredi, 11 février 2011

Doux Prince

J'étais en CM1, une institutrice avec laquelle nous avions cours deux heures dans la semaine en plus de notre sinistre enseignante attitrée était absente (parce qu'elle avait dû se blesser avec une craie ou se fouler le chignon ou quelque chose de la sorte). Je me rappelle donc que nous avions eu un cours avec sa remplaçante, juste un cours. Dans mon souvenir, elle avait les cheveux courts et blonds, légèrement roux, peut-être. Je suis incapable de dire comment je le sais mais c'était un cours d'histoire, j'en suis certain. 

Je ne me rappelle pas grand chose de cette leçon en dehors du moment où Madame Cheveux-court a fait l'appel. Elle a passé en revue chacun de mes petits camarades sans faire un pli et puis, au moment de prononcer mon prénom, elle a fait quelque chose que j'ai interprété comme une grimace en s'étonnant : "Ah tiens mais qu'est ce c'est que ce prénom ? ça vient d'où ?". Je sais qu'à ce moment je suis devenu rouge et j'ai bredouillé quelque chose qui n'avait pas vraiment de sens et devait d'ailleurs être parfaitement inaudible, la laissant manifestement convaincue de l'exotisme prodigieux de mon prénom. Et je me suis senti coupable. Même pas capable d'avoir un prénom normal. Je m'en suis voulu et j'en ai voulu (pendant des années) à mes parents. Mais enfin pourquoi avaient-ils eu cette idée saugrenue de m'appeler comme ça, saperlipopette ? 

Pendant des années j'ai détesté mon prénom. Je le percevais comme une sorte d'énigme se posant à tout ceux que je rencontrais car une partie non négligeable d'entre eux semblaient redécouvrir la lune la première fois qu'ils l'entendaient ou le lisaient, la palme arrivant lorsqu'il leur fallait l'écrire. Je crois que mon pire souvenir à ce sujet, c'est cette élève anglaise du collège de la banlieue de Manchester où j'étais parti pour une semaine en cinquième, incapable de prononcer ces même-pas trois syllabes malgré ses multiples et courageuses tentatives. Mon prénom était imprononçable pour un non francophone. Alors là, c'était le pompon.

Mais pourquoi ne m'avaient-ils pas appelé Julien, David ou Matthieu, comme tout le monde ? Dans le but évident de m'énerver encore plus, ma mère étalait au contraire sa fierté de voir qu'elle avait réussi à me donner un nom qui faisait de moi un exemplaire quasi unique puisque personne ne s'appelait comme moi à l'exception d'un ou deux joueurs de foot ou de vagues connaissances éloignées (le beau frère du voisin de la cousine Gisèle, éventuellement). Jamais par exemple, on n'entendait que le petit Joss, quatre ans, s'était perdu et attendait ses parents à la caisse de SuperU. Jamais.

L'autre type de réaction auquel j'étais régulièrement confronté, c'était "Ah ! avec un prénom comme ça, tu es forcément un petit Breton". Et bien non. Et là encore, j'en voulais à mes parents. Mais pourquoi vouloir faire croire faussement aux gens que je venais de Bretagne. Ils me faisaient sciemment passer pour un imposteur, nom d'une pipe en bois !!

Au lycée, j'ai même eu l'idée qui allait me permettre de me débarrasser de ce fardeau : sitôt le début de mes études arrivé, j'allais me faire appeler par l'un de mes deux autres prénoms. Mon troisième prénom dont j'étais en revanche plutôt fier allait ainsi sauver mon existence (en me rendant tellement plus beau, drôle et intelligent) : j'allais donc me faire appeler Raphaël (quatre consonnes et trois voyelles...). Et puis, vas savoir pourquoi, je n'ai jamais mis ce plan à exécution. Ma solution de secours est donc restée à l'état de quelques lettres imprimées silencieusement sur mes papiers d'identité.

Je crois que j'ai cessé d'avoir un avis négatif sur mon prénom lorsque j'ai compris que, non, le bonheur ne réside pas dans le confort tranquillisant qui vise à se fondre dans la masse. Et puis, il y a quelques années, à la faveur d'une conversation sur internet, mon copain de l'époque m'a donné la signification de mon prénom en breton, chose que je n'avais jamais eu la curiosité d'aller chercher moi-même. Doux Prince. Je dois dire que j'ai trouvé très classe. Et puis ça me va si bien. Nan, c'est vrai, quoi, Doux Prince, ça claque son teckel, comme diraient les gens qui s'expriment avec éloquence et raffinement. 

Et puis récemment des gens ont eu l'idée heureuse d'aller regarder l'influence des prénoms sur les personnalité sur des sites internet d'une immmmmense valeur scientifique et de m'en faire part. Tu sais, ce sont ces sites reconnus (par moi) d'utilité publique en matière de Dis-moi-ton-prénom-je-te-dirai-qui-tu-es. Les sites les plus fiables sont formels. Je le savais pertinemment mais évidemment lorsque j'avance moi même les arguments, je ne peux être aussi crédible que des sources reconnues comme des références indubitables. Et donc voilà, tu ne pourras pas dire le contraire puisque ce sont eux qui le disent. Je te laisse juger par toi-même à la lumière des lignes extraites de la page décrivant les Joss que je te rapporte ici fidèlement :

"Ce sont des hommes séduisants et d'un commerce agréable, puisque sociables, communicatifs, gais et souriants. Leurs qualités sont habituellement : sensibilité, émotivité, tact, tolérance... Ils sont aussi idéalistes de nature, parfois même avec un certain esprit réformiste. Ils aiment que tout le monde soit heureux autour d'eux."

C'est édifiant, non ? Bien sur que oui. J'en arrive donc, enfin, à la conclusion que je recherchais : c'est scientifiquement prouvé, je suis A-DO-RA-BLE.

Et voilà, CQFD. Merci Papa. Merci Maman.

lundi, 17 janvier 2011

Ce que je ne serai pas

Lenka, Anything I'm not

Lorsque j'étais petit et que les Milky Way étaient encore ce qui se faisait de meilleur sur terre (avec la glace à la pistache), j'avais l'habitude de passer de grandes périodes à rêvasser à ce que serait mon avenir. A l'heure où l'enfance permet encore l'espoir de tous les possibles je me suis imaginé devenir tant de choses, comme bien d'autres enfants, sans doute. Dans les scénarios les plus probables j'allais devenir scientifique de renom, instit ou lanceur de javelot (ou Chevalier du zodiaque, éventuellement).

Plus tard, l'âge de raison venant, je me suis vu chimiste, les nouveaux gels douche qui rendent beau et bronzé, ce serait moi. Ou journaliste, tiens. Quoi qu'il en soit, j'allais forcément recueillir l'admiration évidente d'un entourage qui se féliciterait en permanence d'avoir le bonheur de me connaître. J'allais devenir grand et populaire (ça ce sera pour le lycée, sans doute), et j'aurais une répartie si facile et furieusement aiguisée. Je me suis vu écrire, aussi. J'allais remplir des pages et des pages d'histoires ou de chroniques dont des centaines de lecteurs allaient se délecter.

Mais une fois encore, la vie, cette garce, en a décidé autrement : la chimie c'est vraiment beaucoup trop chiant dans la vraie vie (crois moi, je sais de quoi je parle). Le champ des possibles se réduit au rythme des pages de calendrier qui s'amoncellent dans la corbeille et les rêves se font moins ambitieux (trouver un polo en solde à ma taille, ce serait tellement merveilleux).

Les autres ont souvent ce petit quelque chose que j'aurais aimé moi même avoir, une stature, une aisance naturelle, un boulot passionnant (au moins en apparence). Il est toujours aisé de jalouser la réussite de son voisin de palier ou au moins ce garçon dans le métro qui, lui, parvient à porter un bonnet tout en restant si élégant. Le métier qui me permet de gagner ma croûte et mon bermuda jaune que le monde entier m'enviera un jour prochain ne fait pas partie de la liste des souhaits énoncés dans mes vertes années, il en est d'ailleurs assez éloigné (j'aurais voulu être violoncelliiiiiiste). 

Je liste alors avec une pointe de regret un peu piquant toutes ces choses que j'ai égrainées dans mes pensées d'enfant et à côté desquelles on finit par passer. Parce qu'il faut bien se rendre à l'évidence : je ne serai jamais lanceur de javelot. Non, n'insiste pas.

lundi, 03 janvier 2011

Les princes, les crapauds... les sept nains...

En 2008 pendant l'une de mes périodes de célibat, alors que je vivais encore à Mouetteland, j'avais eu l'idée pas très originale de créer un compte sur un site de rencontre pour garçons sensibles bien connu. Les discussions sur ce site m'avaient amené à rencontrer trois garçons en trois semaines (pour Mouetteland, je pense que c'était plutôt pas mal). Toutefois, c'est un hasard tout autre et digne des meilleures séries télé qui m'a permis de rencontrer quelques semaines plus tard celui dont j'ai partagé l'existence pendant huit mois et qui est aujourd'hui encore l'un de mes proches. Au cours de ces huit mois, tu te doutes bien que j'ai eu tout le loisir d'oublier ce site et le compte que j'y avais créé. Je me rappelle juste en avoir retiré les photos.

Et puis, je ne sais pas trop pourquoi, ce site - qui a changé de nom entre temps - s'est souvenu que j'existais il y a quelques semaines. Un beau matin j'ai découvert un mail à mon attention. Depuis, ce faiseur d'amour (hin hin hin) a le bon goût de m'adresser deux mails chaque semaine pour me dire qu'une foule de charmants jeunes gens attendent que j'aille discuter avec eux. L'un des deux m'annonce chaque mercredi que les abonnés de la région Bretagne ont droit une soirée hebdomadaire spéciale (tu penses comme ça me remplit de joie) et l'autre me propose des profils (de gens vivant près de Mouetteland) qui vont à n'en pas douter me donner une irrépréhensible envie de me connecter.

Mon mot de passe de connexion profondément oublié dans les limbes de ma petite mémoire, je ne sais pas exactement comment supprimer mon compte et donc cesser le flot de mails qui en découlent. Chaque semaine je regarde donc arriver avec un air consterné ces messages que je reçois malgré moi. A l'occasion il m'est arrivé de regarder les photos des profils indiqués.

Je suis partagé entre l'envie de rire et presque de la compassion à l'idée de voir les pseudos et les photos qui ont été choisis pour être vendeurs (nan mais tu veux vraiment séduire avec ça ?). Si quelques uns s'en sortent tout de même honorablement je suis parfois assez circonspect devant certaines façons de se mettre en valeur. J'imagine les réflexions intenses qui ont pu aboutir à la conception si ingénieuse de ce cliché pris avec le flash d'un téléphone tenu à bout de bras en face d'un miroir mal orienté, le tout pour mettre en scène ce sourire digne de Gargamel (dans ses bons jours, certes).

Tout le monde l'a certainement déjà pensé avant moi mais je ne peux m'empêcher de trouver un côté pathétique à ces écrans-catalogues ou chacun semble essayer avec sa petite photo d'attirer à lui le chaland telles des prostituées néerlandaises derrière leurs vitrines. Lorsque je lis "Gentleman45, 37 ans, Trifouillis-les-bains" je ne peux m'empêcher de penser à "Blanchette, charolaise, Une tonne quatre".

Je repense alors au profil que j'avais moi-même créé il y a deux ans et demi. Et je réalise seulement maintenant que moi aussi j'ai figuré sur ces catalogues de princes charmants. Enfin heureusement, je crois me souvenir que mes photos à moi étaient parfaites, mon pseudo amusant et mon profil rempli avec tant de classe, de finesse et de distinction, ça va de soi. Euh... *Méthode Coué* .

Oh mon dieu... mais en fait mon profil existe toujours ? (vas y tu peux relire le titre maintenant)

vendredi, 10 décembre 2010

Irma, le bateleur et la bonne pioche

livre.jpgRassure moi, toi aussi, il t'arrive de recevoir de temps à autres des spams envoyés par Mme Irma (ou Brigitte ou Josette ou d'autres de ses collègues) parce qu'elle a une irrépréhensible envie de te dire ton avenir ? Moi, en tout cas, Mme Irma, elle pense bien à moi ces temps-ci, visiblement.

J'avoue que je serai assez curieux (moqueur ?) de savoir de quelle façon elle s'y prendrait, Mme Irma, pour me dire de quoi sera fait mon demain à moi, quelles portes s'ouvriront, lesquelles resteront closes, et est-ce que je vais enfin retrouver cette chaussette beige qui manque tant à sa jumelle depuis maintenant deux semaines.

Hélas comme je suis stupide j'ai toujours le réflexe de supprimer les messages de Mme Irma avant même de les avoir lus avec l'attention nécessaire. C'est tout juste si je me souviens avoir aperçu qu'elle opère épisodiquement avec ta date de naissance mais plus régulièrement, et c'est ce qui m'intéresse, avec son jeux de cartes. J'imagine alors avec un poil de dérision Irma seule devant son écran entrain de jouer une partie de solitaire et décider à l'envie si je serai chef étoilé, déménageur ou dresseur de lions (je refuse d'envisager une autre voie).

monsieur.jpgMais voir les cartes tirées devant soi en un jeu savant et méthodique a pourtant tellement plus de saveur. Au delà de croire ou pas au scénario qui se tricote entre bateleur et tempérance ou entre livre et ancre selon le jeu utilisé, il y a quelque chose de poétique qui se dégage de ces séquences plus ou moins fortuites. C'est en quelque sorte une farandole de symboles qui vient mettre en scène des personnages incarnant des valeurs connues de tous, certaines attendues au tournant (la chance, la réussite), d'autres redoutées comme la guigne (l'obstacle, l'adversaire).

A la façon de certains contes de fées que l'on imagine appartenant à l'inconscient collectif tellement ils semblent universels, les cartes me paraissent incarner des issues ou des passages essentiels de la vie de chacun. L'espoir, la fin d'un cycle, le message, l'union, la maison sont des éléments symboliques à la fois simples et si indispensables, autant que l'amant dans le placard fait partie du décor d'un vaudeville.

Il y a, je trouve, une dimension forte et mélancolique à imaginer qu'une vie puisse se scénariser ainsi dans l'enchainement de ces images pas si anodines. Sans rechercher le débat d'y croire ou pas, je ne peux m'empêcher de trouver séduisante la démarche de tracer ainsi un parcours, une histoire avec ses jalons, ses rebondissements ou ses cycles, comme s'il suffisait d'avoir la main heureuse au moment de la pioche pour que la vie prenne soudainement un tournant bienvenu et promette des lendemains qui chantent.

Je revois alors subrepticement Irma (ou Brigitte ou Josette) avec son sourire tiède et sa posture ridicule (ne parlons pas de sa tenue) dans ce mail publicitaire pas très bien agencé et je me dis que, parfois, on traite avec une dérision bien cruelle une culture qui aurait mérité plus de respect.

ancre.jpg

 

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