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samedi, 02 novembre 2013

Chuchotements

 

 

La pluie frappe au carreau avec une force inhabituelle. Une petite ruse trouvée en s'aidant d'un vent complice - il est déjà novembre. Tapis sans doute pas très loin dans l'ombre de l'oreiller, veillant à la façon d'une fée pas si bienveillante, quelques petits démons rodent peut-être.

L'immeuble date des environs de 1850. En tout cas c'est ce que m'ont dit les voisins un soir où je les écoutais benoitement. J'avais probablement dû lever les sourcils en dessinant un joli O avec ma bouche, n'ayant aucune autre source d'information. L'hypothèse m'a paru plausible, appuyée par la qualité si relative du parquet. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que mon parquet aurait pu assister aux aventures d'Adèle Blanc-Sec, mais ... oh et puis après tout. Je tapote sur mon clavier à la lueur de deux bougies que j'ai animées grâce à mon avant-dernière allumette - j'rai bien craquer la toute dernière au milieu de la rue pour la beauté du récit, mais il pleut.

Je me demande souvent ce qu'a pu abriter ma chambre dans ses autres vies. Avant de devenir le repère de gens plutôt aisés qu'il est aujourd'hui, le quartier a longtemps servi de dortoir à des populations d'ouvriers et d'artisans de Paris, que j'imagine levés continuellement bien avant le soleil dans le froid d'hivers aussi cruels qu'éternels. Vidocq est mort à moins de cinq minutes à pied d'ici, en 1857. Mon appartement existait donc vraisemblablement déjà, l'imaginaire ne peut pas en rester indemne. Occupé donc par tant de propriétaires et surtout locataires successifs, combien de rideaux posés sur la fenêtre avant le mien, combien de lits, de couples, de bougies presque renversées... à quoi pouvaient ressembler les premières ampoules ? le premier poste de télévision ? 

C'est tout un contingent au potentiel illimité de disputes, d'ambitions, d'étreintes, de cauchemars qui vient chatouiller les méninges. Et aussi, des décès, avec tout le cortège de complaintes et de souffrances qu'on ose envisager avec l'esquisse d'une grimace.

Alors, peut-être le long des parois y a-t-il un petit quelque chose, un souffle, un reste de passion, un chuchotement au moins. Un quelque chose qui fait danser les flammes des bougies parce qu'on a du mal à se convaincre qu'il ne resterait rien. Comment toutes ces existences pourraient-elles être restées stériles ? Et peut-être me regarde-t-on dans mon sommeil avec une moue douteuse sur le maillon que je suis dans l'histoire de ces deux pièces. L'idée prend brutalement l'allure d'une obsession et des doigts se posent presque sur le rebord de la couette, attendant que je trouve ledit sommeil pour guider mes songes nocturnes dans une direction ou une autre, la quiétude ou la tourmente. Les murs restent muets. Les menaces les plus glaçantes sont peut-être les plus sourdes.

Je guette pourtant avec presque un air de défi un bruit qui serait l'imitation habile d'un froissement, une alerte, un dessin dans les ombres. L'idée qu'il n'y aurait rien serait rassurante. Un peu décevante, aussi. Inconcevable ?

Les flammes dansent toujours. La pluie a cessé.

 

Cause in the dark, there's monsters, they cry alone

podcast

 

 

 

Commentaires

Merci pour cette découverte musicale

Écrit par : Les secrets de Lucas | samedi, 02 novembre 2013

Pire, nos immeubles sont peut-être construits sur des cimetières ouvriers !

Écrit par : christophe | samedi, 02 novembre 2013

Merci du fond du coeur, Joss, grâce à toi je viens de comprendre que si ma douche vient de se mettre à fuir méchamment c'est sans doute que je n'avais pas assez salué les âmes de ceux qui m'ont précédé dans ce beau vieux grenier transformé en logis. S'il y a une âme de plombier parmi les anciens habitants je veux bien qu'il intervienne rapidement...

Écrit par : plumequivole | lundi, 04 novembre 2013

Lucas : merci. ça me fait plaisir de partager ça aussi.

Christophe : des fantômes avec des outils et faisant les trois huit pour me tourmenter en permanence, c'est affreux !

la plume : tout le plaisir est pour moi. Allez, au boulot !!

Écrit par : joss | mardi, 05 novembre 2013

Les commentaires sont fermés.