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mercredi, 10 octobre 2012

Souvenirs à touiller

 

La machine à café de mon turbin fait des siennes. Elle fait surtout de la rétention de touillettes, la garce. Un scandale de plus dans ce monde ravagé par les affres du socialisme. Pendant quelques temps, trois gobelets garnis de touillettes prêtes à être saisies trônaient sur la machine à café pour palier au refus obstiné de celle-ci de nous ravitailler.

Et puis plus rien. Plus de touillettes, la misère absolue. Et puis système D : des touillettes en bois. Oui, la machine à café nous délivre désormais pour une raison qui échappe à tout entendement des touillettes en bois, répliques exactes des bâtonnets des glaces - à la pistache - de mon enfance. Je suis revenu dans mon bureau, devant mon poste informatique. La touillette se nappe copieusement de mousse. Puis je la passe machinalement contre ma langue. C'est un peu rugueux, c'est exactement comme les bâtonnets des glaces de mes sept ans. Exactement.

Mon frère les aime à la vanille, au café ou à la noisette. Moi je les aime à la pistache, pour pas faire comme lui. Et surtout parce que c'est vert, et maman a décidé de m'attribuer la couleur verte, pour ma serviette de table, pour mon gant de toilette, pour ma brosse à dents... J'ai tout en vert. Même la boite pour ranger mon savon dans ma trousse de toilette quand on partira en vacances. Ça me donne envie qu'on parte bientôt. J'ai décidé que mon Bioman préféré ce serait le vert. Et je le dis pas parce qu'ils vont se moquer mais j'ai été un peu déçu de voir que le Bisounours vert c'est celui avec un trèfle sur le ventre. Je trouve ça nul, un trèfle, alors que ça aurait pu être un dragon ou un éclair. Et donc ma glace, c'est la pistache. J'aime bien le goût mais de toute façon c'est la couleur qui compte. En tout cas c'est meilleur que la menthe, et puis la menthe c'est pour les sirops. Je crois que Maman préfère la pistache aussi. Papa, il s'en fout. A la vitesse à laquelle il mange les glaces, le parfum ça compte pas trop, d'abord. Quand je serai grand je pense que je mettrai du parfum dans un flacon avec une étiquette verte et j'offrirai des bijoux avec des émeraudes.

Le semaine dernière mon frère a dit qu'il en avait marre qu'on achète de la pistache et qu'il fallait arrêter. Ça m'a mis très en colère. Moi je dis rien quand on achète ses parfums à lui. C'est vraiment dégueulasse. J'ai eu envie de demander qu'il ait pas de cadeau à noël. Comme ça il comprendrait ce que c'est de priver les autres de ce à quoi ils ont droit. J'ai droit à mes glaces à la pistache. Heureusement Maman n'a pas cédé, elle a repris celles à la pistache. Je me suis retenu de lui tirer la langue.

Les après-midis d'été, j'aime bien aller manger ma glace dans le jardin. Je le dis à personne mais j'ai mon petit parcours, je passe près du barbecue qui continue à refroidir, ensuite je vais sous la balançoire et puis j'aime bien aller mettre une main dans la haie qui sépare le jardin de chez le voisin. Papa regarde le début de l'étape du Tour de France. J'aime casser le chocolat autour pour voir la glace. J'aime bien ce vert-là en ce moment. On m'a dit que c'était "vert tendre". Je crois que c'est bien. Et puis j'aime sentir les dernières petites parcelles de goût de pistache sur le bâtonnet. Jusqu'au bout. Quitte à ce que le bâtonnet soit un peu ramolli sur les bords. Pour finir, avant d'aller regarder le Tour de France avec Papa et mon frère, j'aime bien faire des dessins dans les cendres du barbecue avec mon bâtonnet.

Le bâtonnet continue à tracer des sillons. Quelque-part, sans doute, les douze coups de minuit ont dû sonner. Les cendres sont devenues une mousse un peu marronnasse, le barbecue est un petit gobelet de plastique. Le bâtonnet s'obstine à n'être qu'une touillette de bois et il n'y aura pas de Tour de France avec Papa. La touillette a un goût de café tenace. J'ai comme une douce envie de pistache sur le bout de la langue.

 

...à l'âge de raison, dans mes tennis à velcro, 

je regarde le monde les genoux mercurochromes...


podcast

 

Commentaires

Les bâtonnets d'esquimau m'ont toujours donné la nausée... Toi apparemment ils t'entraînent beaucoup plus loin. On ne t'a jamais dit que tu devrais écrire un livre ?

Écrit par : Ditom | mercredi, 10 octobre 2012

Ça m'embête d'avoir à dire comme Ditom mais il a raison sur ce point là. Vous nous embarquez dans votre histoire en un coup de cuiller à heu...touillette, non de bâtonnet en bois des esquimaux. Enfin, bref, t'écris bien connasse!

Écrit par : PascalR | mercredi, 10 octobre 2012

C'est un peu vrai, les bâtonnets en bois et les touillettes itou ça te fait pas penser à ce truc infâme que le toubib te mettait sur la langue en te disant de faire Aaaaaaah ? Pistache, tu parles ! Envie de gerber sur le costard du médicastre, oui !
D'ailleurs je préférais abricot.

Écrit par : laplumequivole | mercredi, 10 octobre 2012

Ta maman (tout comme la mienne) avait l'air d'être pleine de fantaisie (rapport aux couleurs) !! La pistache... j'ai un ami qui n'aime que ce parfum.
C'est très joli et très émouvant. Fais attention, la nostalgie est une voie terrible.

Écrit par : christophe | jeudi, 11 octobre 2012

Une fois, je m'en suis mis un dans le petit trou ...
Pour voir.
Ben, il est ressorti au goût de ... framboise ! ^^

Écrit par : Lucette | jeudi, 11 octobre 2012

AH non perso c'était les sorbets citron et orange que les esquimaux pistache ou autres crèmes galées :)

Écrit par : Seb_Stbg | vendredi, 12 octobre 2012

A travers ce magnifique billet, parcouru phrase après phrase l'eau à la bouche, l'on percoit très exactement ce plaisir simple, sensuel et presque coupable d'avoir un bon batonnet en bouche...

(Diantre, je ne me suis pas trompé de blog !)

Écrit par : Tambour Major | vendredi, 12 octobre 2012

Ditom : peut-être rien que le terme. Chez moi on a jamais dit esquimau. C'est les ploucs qui disent ça.

PascalR : vous me voyez navré de vous causer un pareil embarras

laplumequivole : exactement, pendant que je revivais mes souvenirs empistachés, l'un de mes collègues me disait que la touillette en question lui rappelait essentiellement ses visites médicales. J'ai dû refouler.

Christophe : ses fantaisies en matière de couleurs continuent à s'exprimer de façon assez étonnante encore aujourd'hui.

MArC-Ucette : j'ai toujours aimé la poésie.

Seb_Stbg : chacun sa madeleine

Tambour Major : j'avoue ne pas avoir pensé une seconde à d'éventuels sous-entendus

Écrit par : joss | samedi, 13 octobre 2012

Tu touilles toujours ?

Écrit par : laplumequivole | mercredi, 14 novembre 2012

Arrêtez, ça devient flippant, cette abstention de billet !

Écrit par : Kab-Aod | mardi, 11 décembre 2012

Ces réminiscences proustiennes t'ont décidé à nous abandonner ?
dis, quand reviendras-tu ?

Écrit par : Phil Siné | mardi, 22 janvier 2013

Les commentaires sont fermés.