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samedi, 03 mars 2012

Simone et les patates sans beurre


podcast

 

Je lui trouvais une drôle de façon de prononcer les mots, surtout les r. Ma mère avait décrété que c'était "l'accent du Jura". J'ai donc passé mon enfance à imaginer les gens du Jura parlant tous comme Simone, un verbiage un peu exotique qui avait tendance à me faire sourire (ne t'y trompe pas, cette phrase est pleine d'euphémismes). Simone était une ancienne collègue de ma mère, bien qu'âgée d'une trentaine d'années de plus. Par le hasard de quelques rencontres, Simone était surtout la mère de celle qui fût notre nourrice à mon frère et moi de nos trois mois à nos onze ans. Nous n'avons connu qu'une de nos grand-mères, et je ne sais plus exactement pourquoi ni même si elle le savait mais nous appelions Simone "la Mamie R." . 

Lorsque nous allions diner chez Simone et son mari, dans leur vieille maison bizarrement bâtie et régulièrement victime des caprices hivernaux de la Loire passant tout près, c'était tout un petit monde  étrange qui se mettait en mouvement devant mes yeux, un monde peuplé de la 4L de Simone, de la casquette inamovible de son mari Joseph, du chien Titus - éternel petit gueulard, d'un téléphone à cadran orange, du tupperware aux cacahouètes et des récits récurrents sur les inondations. Et même à cet âge, ce petit monde un peu espiègle, il me plaisait pas mal.

Je ne sais pas vraiment pourquoi mais je garde surtout des souvenirs du rituel figé de l'apéritif du samedi soir (pas de mauvais esprit, s'il te plait). Joseph était à mes yeux un personnage mystérieux et taciturne, il m'effrayait un peu malgré son gabarit assez modeste, alors qu'il m'aurait suffi de lui souffler dessus pour le faire trébucher mais, que veux-tu, j'étais naïf. Joseph avait eu quelques problèmes avec l'alcool par le passé et s'était résigné depuis à boire un sempiternel soda jaune fluo auquel mon frère et moi avions droit également. C'était le seul endroit où nous buvions cette chose étrange, légèrement acide mais finalement pas si mauvaise et je ne suis pas certain d'en avoir bu ailleurs par la suite. La teinte d'une jaune furieusement vif me paraissait même à l'âge de six ans aussi naturelle que la couleur d'un bon liquide vaisselle des années 80. 

Une fois les boissons servies (mes parents et Simone se servaient, je crois, un verre de vin cuit ou du guignolet), le vieux Joseph allait chercher les cacahouètes. Chaque fois les mêmes cacahouètes, chaque fois rangées dans la même boîte en plastique de type tupperware avec le même couvercle rouge, imperméable aux années et même aux inondations. Je trouvais dans les mains âgées de Joseph une application presque cérémonieuse à ouvrir la boite et la présenter (aux enfants) comme le précieux trésor qui va les occuper quelques temps. Et ça marchait... Et puis l'attention de Joseph était aussi pour Titus, le petit cabot geignard qui tournait sans cesse autour de la table et ne tolérait pas le moindre bruit venant de l'extérieur. Il y avait des coups de pieds qui se perdaient, moi je te le dis.

L'année de mes cinq ans (ou six, j'ai le droit d'avoir un doute, hein), une fois où nous dinions chez eux, Simone avait dit en apportant le plat de résistance qu'elle avait ajouté à ses légumes des patates exprès pour moi parce que les enfants aiment tellement les patates. A l'époque, pour moi, le summum de la gastronomie étaient les patates au beurre de ma grand-mère, choses que l'on appelle plus conventionnellement des pommes de terre rissolées lorsqu'on est adulte et qu'on ne fait pas partie de ma famille. Je me rappelle avoir donc imaginé que Simone allait me servir des patates au beurre identiques à celles de ma grand-mère, normal, c'était pour ME faire plaisir.

Mes espoirs furent à la hauteur de ma déception. C'est étrange parce que si elle n'avait rien dit de particulier, je sais que j'aurais mangé mes légumes sans broncher parce que c'était la politique habituelle de la famille. Oui, mais elle l'avait dit. Elle avait mis un point d'honneur à insister sur ses patates. J'ai donc très certainement décidé d'accorder à ma dégustation la même importance, une plate indifférence l'aurait déçue, elle n'a pas été déçue. J'étais d'ordinaire très sage et consensuel lorsque nous sortions et il était hors de question de faire le difficile, mais je crois que cette déception était au-delà du supportable. J'ai mangé une bouchée, le verdict était implacable. Ce n'était PAS des patates au beurre. Je suis monté sur ma chaise et j'ai asséné avec un petit air qui devrait être un poil énervant : "elles sont pas bonnes tes patates, moi j'aime que les patates au beurre". 

Ma mère, pour qui ce genre de comportements était totalement prohibé, n'a jamais oublié la honte d'avoir engendré un enfant aussi effronté et diabolique qui l'a traversée à ce moment (en même temps qu'une probable envie de me coller une gentille torgnole). Elle se confondait en excuses pendant que - garnement jusqu'au bout des ongles - j'avais quitté cette table et ces assiettes aux patates même pas beurrées pour aller vaquer à d'autres occupations bien plus dignes d'intérêt. Simone s'est contentée de rire, sans doute parce que, elle, elle savait se tenir. Cette anecdote nous a beaucoup marqué ma mère et moi je ne saurais dire combien de fois on se l'est raconté, ni combien de fois elle s'est excusée.

Aussi, lorsque j'ai eu ma mère au téléphone l'autre soir, elle a commencé la conversation par "il faut que je te dise, ce matin on était à l'enterrement de la Mamie aux patates aux beurre". Le chien Titus, le soda jaune, le téléphone orange et presque l'odeur de leur maison sont remontés à mon esprit, si vite qu'ils étaient là dans la pièce avec moi. Ce n'était pas triste, Simone est décédée à 91 ans après plusieurs années difficiles entre les mains d'Alzheimer, il faut reconnaître qu'il y a des décès plus difficiles à accepter, mais c'était quelque chose de sentir tout ce pan de souvenirs qui sont là et se rassemblent instantanément au passage d'une petite vague de frissons entre mes épaules. C'était une galerie de personnages, d'objets ou de sensations que l'on accroche comme ça, comme les perles d'un même collier. Comme si j'avais dépoussiéré, le temps de ce coup de fil un peu malheureux, un vieil album de photos que j'aurais ouvert en me disant "ah oui, le chien il s'appelait Titus je crois, et il passait son temps à gueuler sur tout et n'importe quoi...". Et vingt ans plus tard, tout ce petit monde espiègle, même révolu, il me plait autant.

Simone s'appelait en vérité Marguerite mais pour une raison que j'ignore elle se faisait appeler par cet autre prénom et pour moi elle restera Simone, la mamie R. au volant de sa drôle de 4L, avec ses grands éclats de rire, la tête penchée en arrière et son accent amusant, la mamie aux patates au beurre (qui n'en avaient pas) (nan mais !). 

Commentaires

Un magnifique billet, plein d'amour et de tendresse. Très émouvant ! Bisous Jos et RIP Mamie R

Écrit par : Cyprien de Savant Tonnerre | samedi, 03 mars 2012

J'ai toujours été fasciné par ces histoires de famille peuplées de surnoms improbables dont seule la mémoire familiale peut expliquer l'origine.
Tu simules décidément bien la sensibilité.

Écrit par : Ditom | samedi, 03 mars 2012

Joss simule..?

Écrit par : BisB | samedi, 03 mars 2012

Moi ma mère m'aurait balancé une torgnole ! On ne monte pas sur les chaises qu'on te dit! Mais qu'est ce que j'ai fait au bon dieu pour mériter un gosse pareil ?!!!

Écrit par : PascalR | samedi, 03 mars 2012

Apparemment, BisB est plus vivant que Simone et est fidèle à lui même.

Écrit par : Rouge-cerise | samedi, 03 mars 2012

Toujours égal à vous-même avec un texte aussi beau et sensible. Merci.

Écrit par : René J. | samedi, 03 mars 2012

Chéris tes souvenirs, ils sont un trésor d'histoires !

Écrit par : h | samedi, 03 mars 2012

c'est drôle et émouvant, c'est beau comme tout et ça me touche beaucoup

Écrit par : le lapin givré | samedi, 03 mars 2012

excellent écrit comme d hab
c est quoi cette musique (tu peux me l envoyer ??)
et je t imagine bien un peu sur cette sortie verbal petit effronté !!!!

Écrit par : fiuuu | dimanche, 04 mars 2012

Cyprien de Savant Tonnerre : merci ! c'est l'un des rares billet que j'aimerais partager avec certains membres de ma famille

Ditom : oui c'est la seule chose que je sache vraiment simuler.

BisB : bien sur, je sais tout simuler.

PascalR : elle aurait eu bien raison sale gamin

Rouge-Cerise : il semblerait, oui.

René J. : merci beaucoup, merci d'avoir pris la peine de commenter.

h : plus le temps passe, plus on s'en rend compte

Le lapin givré : merci Monsieur Givré ;)

Fiuuu : la musique c'est The Trapeze Swinger de Iron and Wine.

Écrit par : joss | dimanche, 04 mars 2012

Que c'est agréable de lire un billet comme celui-là. On a presque l'impression d'avoir vécu un bout de cette vie.

Écrit par : Valérie de haute Savoie | dimanche, 04 mars 2012

Valérie de Haute-Savoie : et bien j'espère qu'on a tous, autant que possible, une Mamie R ou quelqu'un qui y ressemble

Écrit par : joss | mardi, 06 mars 2012

Très, très, très beau. Vraiment.
Et autant touchant.

Je reviendrai pour lire la suite (ou plutôt l'avant);
Merci pour ton commentaire, en passant.

Vraiment très beau.

Écrit par : Ma fenetre | mercredi, 07 mars 2012

Encore un billet très tendre à mettre à ton actif... Et qui parle à chacun d'entre nous. N'avons pas tous notre "Mamie R." ?

Écrit par : Ek91 | lundi, 12 mars 2012

ma fenêtre : merci !!

Ek91 : on doit tous en avoir une quelque part

Écrit par : joss | mardi, 13 mars 2012

Et pis sinon, si on n'a pas la chance d'avoir une "MamieR" il y a toujours moi :o)

Écrit par : PascalR | mercredi, 14 mars 2012

Les commentaires sont fermés.