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mercredi, 30 novembre 2011

On commence par du cirage et fatalement ...


Je te préviens d'emblée, ce billet c'est vraiment n'importe quoi. Enfin, un peu plus que d'habitude. 


Je ne sais pas si ça ressemble vraiment à ça, mais parfois j'imagine qu'une séance chez un psy est une sorte de cheminement déraisonné où l'on saute d'une idée à l'autre avec un fil conducteur bien réel mais aussi logique que mon goût pour le Boursin-poivre aux clémentines. Dans mon imaginaire, ce serait assez proche des pensées qui m'ont parcouru hier soir.


Voilà, c'est fait, j'ai de (plutôt) belles chaussures d'adulte. Maintenant il faut que je les cire. Enfin, que je me trouve du cirage ou quelque chose d'apparenté à du cirage. La dernière fois que j'ai ciré des chaussures je devais avoir quelque chose comme dix-huit ans. Je déteste le cirage. J'ai toujours détesté le cirage. La première fois que j'ai utilisé du cirage j'étais en maternelle.

L'institutrice avait décidé qu'on ferait une chorégraphie sur une musique de Johnny Clegg pour la fête de l'école. Nous, élèves de moyenne section, devions incarner ses danseurs. Pour ce faire nous porterions tous des collants noirs et nous aurions les mains et le visage couverts de cirage pour faire croire au public que nous étions des danseurs africains nus. Oui oui, nus. Le public des fêtes de l'école était, semble-t-il, naïf. Ou pas très perspicace. Moi je ne voulais pas être un danseur. Je ne voulais pas faire croire que j'étais nu, ça m'angoissait. Pudeur maladive. A quatre ans, la vache. J'avais honte de faire comme si j'allais être nu. J'avais honte d'imaginer que certaines personnes allaient vraiment croire que j'étais nu. Mais j'avais honte d'avoir honte. Alors je ne disais rien. Tu suis un peu ?

Comme la fois où on était allé en classe verte, quelques mois plus tôt. Le premier soir, au moment de nous coucher, la maitresse m'avait enlevé mon slip pour mettre mon pyjama comme elle le faisait pour tous les élèves. Je l'avais très mal vécu. Mais vraiment très mal, j'en avais pleuré toute la nuit. J'avais eu honte d'avoir été dénudé. A ma petite échelle et avec le recul, c'était presque pour moi un attentat à la pudeur, à MA pudeur, la preuve étant que je m'en souvienne si bien encore aujourd'hui. Et j'avais honte d'avoir honte de ça, alors évidemment je ne disais rien. Les institutrices se sont aperçues que je pleurais après un long moment et croyaient que je pignais* à cause d'un cauchemar. Et puis j'avais honte de pleurer, aussi. Comment à quatre ans peut-on avoir honte d'avoir honte ? Au point de refuser mordicus de dire pourquoi on pleure alors qu'on le sait très bien ? Si je l'avais expliqué à ma mère j'aurais pris une baffe mais là ce n'était pas ma mère, c'était de gentilles institutrices qui essayaient de comprendre pourquoi je pleurais.

On est dans un coin du dortoir. Je suis avec deux des maitresses, Marianne et Marie-Paule** (j'ai une mémoire des noms assez déroutante, je me rappelle de Marie-Paule alors que je ne l'avais jamais eue moi-même comme maitresse et je réalise que je me rappelle aussi des prénoms de la majeure partie des élèves de ma classe de maternelle et de tous les instituteurs que comptait l'école. Oh mon dieu ma mémoire est encore plus effrayante que je le croyais). Je n'arrêtais pas de pleurer, Marie-Paule m'avait pris dans son lit pour que je dorme avec elle. Je me suis calmé, j'ai dormi. Mais ça n'enlevait rien au fait que le matin-même j'allais devoir enlever mon pyjama sous lequel j'étais nu, je savais que j'allais donc pleurer à nouveau. Vingt-quatre ans plus tard j'ai envie d'être dans ce dortoir à nouveau, j'ai envie de leur dire que je crois que j'ai compris, que ce n'est pas bien grave, et que j'ai honte de pleurer comme ça, qu'elles n'y sont pour rien, que je vais être un grand garçon et que je me sens coupable.

Les répétitions en vue du JohnnyCleggShow se passaient plutôt bien (je crois), il fallait marcher, lever les bras, sauter, lever un bras et autres activités physiques nécessitant une grande maitrise technique mais je suivais la cadence sans problème. Toutefois nous n'étions pas déguisés comme pour le jour J. Je ne voulais pas être déguisé le jour J, ça arriverait dans plusieurs semaines mais ça m'angoissait déjà. J'avais toujours honte d'avoir honte et ne devais donc en parler à personne.

Fatalement le satané jour J finit par arriver. Comme tous les parents d'élèves ma mère avait fabriqué le collant adéquat pour le déguisement. Fatalement, il fallait passer à l'épreuve du cirage. Fatalement, des gens allaient vraiment croire que j'étais tout nu (les naïfs et les pas perspicaces, rappelle toi). Fatalement, je me suis mis à pleurer. Fatalement, le cirage noir étalé sur mon visage s'est mis à couler. J'étais un danseur noir de Johnny Clegg noir avec deux trainées blanches sur le visage dans le sillage de mes larmes. Moi qui espérais être discret... Fatalement ma mère et l'institutrice (Marianne) n'avaient de cesse de me demander pourquoi je pleurais. J'étais incapable de leur dire que j'avais honte que les gens me croient nus et que je pleurais à cause de ça. Elles me voyaient donc pleurer sans que je leur donne d'explication ce qui énervait ma mère et me donnait encore plus envie de pleurer et faisait donc encore plus couler mon cirage. Ce déguisement était pire encore que la catastrophe que j'avais tant redoutée. J'avais au moins la chance d'avoir les joues généreusement tartinées de cirage, ça empêchait ma mère de me coller une gifle comme elle le faisait dans ce genre de situation en disant "Maintenant au moins, t'as une bonne raison de pleurer" (appelle moi Cosette). Elle aurait eu l'air maline avec une main toute noire.

Je commence tout juste à réaliser à quel point j'étais pudique étant enfant. Pudique au sens premier du terme, s'entend. Et ça ne s'est pas arrangé par la suite. En dehors des vacances estivales à la plage et des abominables visites médicales, je crois que j'ai réussi à faire en sorte que personne, absolument personne, ne me voit torse-nu entre mes dernières séances de piscine en CM2 et mon retour obligé et résigné à la piscine l'année du bac. Au collège, dans les vestiaires je gardais toujours un tee-shirt quoi qu'il arrive. Quant à l'idée de prendre une douche dans un vestiaire, tu peux te frotter Jean-Pierre. J'évitais soigneusement toutes les sorties qui impliqueraient de dévoiler éventuellement un peu de peau.

Où j'en étais déjà ? ah oui, mes chaussures neuves, elles ont des lacets tout fins, je n'ai pas l'habitude. Et tout ça pour du cirage, donc. Quand je vois à quel point j'étais gravement ravagé étant gamin et quand j'admire l'adulte responsable et équilibré que je suis désormais, je trouve qu'on devrait me donner une médaille. Ou une coupe. Ouais, une belle coupe pour y mettre des clémentines.

Dis donc, Christophe, pendant nos quatre heures de train ce week-end, tu pourras m'expliquer à quoi on peut éventuellement attribuer une pudeur excessive voire un peu maladive ? C'est pour un ami.


Je viens d'écouter à l'instant la chanson de Johnny Clegg en question (Scatterlings of Africa), ça fait peut-être quinze ans que je ne l'avais plus entendue. Je me revois essayer d'effectuer les gestes en pleurant le fameux jour J, je te raconte pas les semi-remorques de charge émotionnelle, les frissons et les presque larmes aux yeux. Je vais aller me mettre un peu de cirage à paupières, tiens.

'tain, je serais vraiment pas un cadeau pour un psy.

 

* Du verbe pigner, premier groupe.

** Les prénoms n'ont pas été modifiés et sont donc exacts, j'ai décidé que je n'en avais cordialement rien à foutre.

Commentaires

Bien vu ... RAF de changer les noms
Pigner existe bel et bien (et est associé aux chiots qui pleurent)
Dommage pour Johnny
C'était une belle chanson..,

Écrit par : Frantz Cappé | jeudi, 01 décembre 2011

Ma chère Causette. J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer : La bonne tout d'abord : Mais vous êtes tout à fait normale! La mauvaise : Vous êtes banalement normale!

Le seul truc qui me choque vraiment en tant que psychothérapeute anormal c'est que vous niez inconsciemment votre épisode de la bite au cirage qui, je le conçois aisément a dû être très éprouvant pour vous ma chère Causette.

Viendez donc sur mes genoux on va en parler.

Écrit par : PascalR | jeudi, 01 décembre 2011

Compris? J'espère bien que si tu y retournais tu ferais mettre la violeuse multirécidiviste en taule.
Quant au mythe du bon sauvage noir et nu, les bras m'en tombent. Ils portaient pas des bonnets blancs pointus avec des trous pour les yeux tes instits?

Écrit par : Flavien | jeudi, 01 décembre 2011

Tu sais qu'il paraît que la peau de banane peut être utilisée pour entretenir le cuir. Si ça peut te permettre de t'économiser une psychothérapie...

Écrit par : vinzniv | jeudi, 01 décembre 2011

Mais mais... Joss...??? C'est bien toi ??

Écrit par : Marie Paule | jeudi, 01 décembre 2011

Les précédents ont tout dit, mais me reste quand même une question purement technique : cirage ????????? Vraiment ?????????? Quand on vend dans toutes les bonnes coop de fournitures pour écoles des grimes ad hoc, et ce depuis avant le siècle dernier ??????? Ou bien j'ai mal compris ??????
(ne mets pas de grime sur tes pompes, ça part à l'eau)

Écrit par : laplumequivole | jeudi, 01 décembre 2011

Tu ne vas peut-être pas me croire, mais à la phrase "Je commence tout juste à réaliser...", j'ai marqué une pause : c'était l'heure du goûter et j'ai été me chercher un morceau de pain azyme (ouais, je sais carrément vivre !) en me disant : "Bah dis donc, on va avoir de quoi discuter dans le train ce we..." Alors quand je suis arrivé au paragraphe où tu m'interpelles, j'ai carrément rigolé !
Non, sans déc', tu n'imagines pas à quel point je suis en empathie...

Écrit par : christophe | jeudi, 01 décembre 2011

PS : et oui, j'ai ma théorie...

Écrit par : christophe | jeudi, 01 décembre 2011

@ Joss : 4 heures, c'est sans compter les vaches sur les voies.

@ Christophe : il te faut du pain azyme ? Heuuu, des hosties (non consacrées) peuvent-elles convenir, pour le petit dèje ?

Amicalement.
Al.

Écrit par : Al West | jeudi, 01 décembre 2011

Frantz : Merci ! merci de m'aider à réhabiliter le verbe pigner ;) (et oui, moi aussi je trouve au demeurant que c'est une très belle chanson)

PascalR : Causette refuse la normalité ! Causette est tellement plus que ça !

Flavien : effectivement, en écrivant le billet j'ai pensé que certaines pratiques de classes vertes pourraient susciter quelques interrogations. En ce qui concernent le cliché du danseur africain, Johnny Clegg avec ses véritables danseurs avait fait une tournée en France cette année là (j'avoue que je ne sais pas comment je fais pour me rappeler d'une chose pareille alors que j'avais quatre ans) et je n'en suis pas complètement certain mais je crois qu'on reprenait simplement l'esprit de ces concerts. Le reproche (légitime) se tournerait alors plus vers les choix de la production du spectacle que vers des instituteurs dont je pense vraiment qu'ils n'avaient de mauvaises intentions.

Vinzniv : oui mais tu sais bien que je mettrais beaucoup trop de temps à manger

Marie-Paule : dans mes bras !!!

La Plume qui vole : je suis certain qu'on employait le terme cirage. Etait-ce le même que pour les chaussures, je ne saurais l'affirmer complètement.

Christophe : du pain azyme ! mais on se refuse rien !

Al West : je connais la région, les vaches s'écarteront.

Écrit par : joss | jeudi, 01 décembre 2011

Iriez-vous vers l'Ouest ce week-end ? ;)

Écrit par : Kab-Aod | vendredi, 02 décembre 2011

Kab-Aod : à Nantes, précisément.

Écrit par : joss | vendredi, 02 décembre 2011

> Al West : Oh, tu sais, les hosties peuvent être consacrées : j'ai fait ma communion ;-)
Non, non, pas besoin de pain azyme pour ce we.
> Joss : Les vaches s'écarteront ? Tu es un peu le Moïse des produits laitiers alors...

Écrit par : christophe | vendredi, 02 décembre 2011

@ Joss & Christophe : Ces histoires ont un côté messianique, je trouve. Il flotte d'ailleurs comme une odeur de sainteté sur ce blog, depuis quelques billets. Enfin, de là à assimiler l'ouest à la terre promise, il y a un pas que je ne franchirai... pas ! Quant aux vaches, il me semble que c'est à partir d'Angers qu'elles deviennent suicidaires ; cela dit, aucun train que j'ai emprunté jusque là n'en a croisé.

Amicalement.
Al

Écrit par : Al West | vendredi, 02 décembre 2011

Une question me turlupine à la lecture de certains commentaires. D'où vous vient cette affinité avec les vaches ? Savez vous les traire cher enfant ? Voulez que je vous apprenne ?

Écrit par : PascalR | vendredi, 02 décembre 2011

@ PascalR : ([aparté:ON] Au cas ou vous l'ignoreriez, on reconnaît la vache nantaise à ce qu'elle boit beaucoup (dit-on, mais je n'en ai hélas jamais croisé ailleurs que sur le net, et je la trouve particulièrement belle), cela ne s'invente pas ![/aparté]) Pour la traite, si l'on ne perd pas le coup de main, il est inutile de me l'apprendre, si votre question s'adressait à moi -néanmoins, j'avoue que cela m'amuserait assez de m'y essayer à nouveau.

Amicalement.
Al.

Écrit par : Al West | vendredi, 02 décembre 2011

Si le sujet t'intéresse, je te conseille de lire "Histoire de la pudeur" de Jean-Claude Bologne. Ce n'est pas évident à lire mais c'est très intéressant.

Écrit par : 1loup | vendredi, 02 décembre 2011

Christophe : Evidemment. Tu veux que je t'explique comment on fait les bouteilles de lait ?

Al west : je dirais plutôt à l'approche de Nantes, ça n'engage que moi...

PascalR : hélas non, bien qu'ayant côtoyé de nombreuses vaches dans mon enfance (je vous conseille vivement mon billet datant du 4 octobre 2006 http://quedireoufaire.hautetfort.com/archive/2006/10/04/ooohhh-regarde-tati-monique.html )

1loup : merci, ça m'intéresse.

Écrit par : joss | vendredi, 02 décembre 2011

Si ça t'intéresse, Histoire de la pudeur, je l'ai. Je pourrai te le prêter.

Écrit par : christophe | vendredi, 02 décembre 2011

Oui, les souvenirs d'enfance sont d'autant plus cruels qu'ils sont ... les premiers que nous ayons. C'est l'époque où l'on s'éveille (on nait) au monde et on se dit que ça va sûrement être très très compliqué et, de fil en aiguille, les angoisses passent ou sont remplacées par d'autres pas forcément plus fondées... ainsi va la vie !

Écrit par : Ek91 | samedi, 03 décembre 2011

ek 91 : et les angoisses du la fête de l'qcole laissèrent la place à celles des la cantine...

Écrit par : joss | dimanche, 04 décembre 2011

Plutôt lubriques les vaches à tata Monique !
Mais comme le temps passe ... et vous avez bien grandi depuis, ma bonne Josette.
(...je voulais dire mûri) ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

Écrit par : MArC-Us | dimanche, 04 décembre 2011

MArC-Us : si si Mr MArC-Us, grandi, répétez le à voix haute, GRAN-DI

Écrit par : joss | lundi, 05 décembre 2011

La mémoire pour moi s'apparente parfois au rêves.Elle s'impose à vous, fulgurante et vous intime un ordre que vous ne comprenez pas toujours.
D'ailleurs en analyse le rêve et les souvenirs sont tellement liés.
Il est toujours aussi plaisant de vous lire.
Sincèrement votre

Écrit par : elliot | mardi, 06 décembre 2011

Les commentaires sont fermés.