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dimanche, 20 novembre 2011

Lazare était tombé

Il était écrit que mon frère et moi irions au catéchisme. Mes parents fréquentaient la chapelle de la paroisse la plus proche avec une assiduité perfectible mais tout de même honorable et nous recevions les deux ou trois prêtres de la paroisse à diner au moins une fois chaque année. Je garde de plutôt bons souvenirs de ces soirées, je me rappelle plus particulièrement de deux des prêtres qui aimaient faire partager leur culture, loin de toute forme d'extrémisme. Et puis une année l'un d'eux indiqua qu'ils étaient à la recherche de personnes et notamment d'enfants pour lire à la messe un dimanche de temps en temps. Je crois que mes parents se sont empressés de brandir ma candidature. Ils m'en pensaient capable et se disaient que pour mon avenir cela ne me ferait que du bien de m'être exprimé, si jeune, devant des assemblées qui atteignaient sans doute régulièrement les deux ou trois centaines de personnes.

La première fois j'avais huit ans. Je ne me rappelle absolument pas ce que j'ai lu ce jour-là. Mais ce fut facile, et grisant. J'avais lu sans problème, sans trembler, sans tomber dans le piège de lire trop rapidement, avec quelques intonations bien senties et sans accroc. Voir la fierté dans le regard parental, ce n'était pas rien, j'étais CeluiQuiAvaitLuALaMesseEtMêmeRudementBien. Les prêtres avaient du noter ma remarquable aisance avec le micro et se dire qu'ils pourraient de nouveau faire appel à mes talents tellement prometteurs.

Dans les mois suivants ils me proposèrent d'autres petites apparitions et au début du printemps je fus chargé d'animer avec l'un des prêtres l'accueil de la veillée pascale un samedi soir (précisément la veille de Pâque, pour ceux qui faisaient de la peinture sur pâte à modeler au lieu d'aller au catéchisme, vil Payen, va !). La Veillée Pascale était l'une des célébrations qui faisaient venir le plus de monde dans l'année. Mon plus grand rôle à ce jour et de loin. Une consécration. J'avais éprouvé un réel stress (du trac ?), le texte était long mais le défi en valait la chandelle. Ma prestation fut convaincante mais sans plus, tout juste à la hauteur de l'immense orgueil qui avait commencé à pousser en moi. Je ne suis pas sûr d'avoir jamais lu autant de fierté à mon égard dans l'attitude de mes parents à aucun autre moment de ma vie. C'était donc quelque chose à poursuivre. Amen.

Au cours de l'année qui suivit je fis quelques nouvelles apparitions au micro pour des interventions plus brèves, notamment à Noël mais sans retrouver l'envergure de mon grand rôle. A la veillée pascale suivante, je fus un peu surpris de voir que quelqu'un d'autre avait été choisi pour l'accueil. J'avais presque été piqué au vif. Nan mais j'avais fait quoi pour qu'on me renie de la sorte ? Ma carrière avait alors atteint son apogée ? J'allais devenir un de ces artistes au succès venu trop soudainement et qui en restaient là, comme toutes ces chanteuses des années 80 n'ayant connu qu'un seul grand succès ? (Rose Laurens, je pense à toi) (Jackie Quartz, aussi). Je deviendrai donc seulement celui qui a fait l'accueil de la veillée pascale une année, mais on ne sait plus trop quand. Une hérésie.

(Tu devines entre ces lignes la ferveur religieuse toute relative qui m'animait vraiment, mais de toute façon, à cet âge... )

Dieu merci, le collège et quelques désillusions un peu sévères passèrent par là et corrigèrent comme il se doit (et sans doute même un peu plus) ce péché d'orgueil.

Quelques années plus tard, alors que j'étais devenu un adolescent furieusement timide et mal à l'aise pour un rien, je lisais encore de façon très épisodique à la messe en plus de faire régulièrement la quête ou d'exceller dans la redoutable fonction de porteur de bougie. On me confia la lecture d'un texte assez long. Un passage de l'évangile selon St-Jean relatant l'histoire de Lazare, frère de Marthe, qui fut miraculeusement guéri par Jésus. J'avais révisé mon texte très sérieusement, j'avais anticipé chacune des intonations que j'allais parcourir de façon évidemment si spontanée. Le jour J arriva. J'ai eu le sentiment que ma lecture s'était plutôt bien passée. A la fin de la célébration le prêtre est venu me voir avec un petit sourire. J'avais bien lu mais un mot était resté entre mes lèvres.

Dès la première phrase au leu de dire que Lazare était tombé malade, je m'étais contenté de dire qu'il était tombé*. Oui, oui tombé. De la remorque ou par la fenêtre, peut-être, mais pas malade. Tu conviendras que la compréhension de tout le texte suivant en fut légèrement entachée. J'ai eu honte, bien honte. Miséricorde. Le prêtre m'assura toutefois que ce n'était pas bien grave (les grenouilles de bénitiers connaissant les textes sur le bout des doigts avaient du corriger d'elles-mêmes). Et puis il fallait bien relativiser, Lazare était donc seulement tombé, et personne ne s'en porterait plus mal, lui-même n'a pas du se sentir choir.

Voilà, c'est donc ça, l'église n'avait pas voulu de moi comme lecteur, tant pis. J'allais à la place réécrire certains de ses textes. Auteur, c'est bien aussi. Demain je m'attaque à cette ressemblance que j'ai longtemps trouvé trop cocasse pour être une coïncidence entre les mots Genèse et Génoise.

Il y eut un soir, il y eut un matin...

 

* toute ressemblance avec un syndrome évoqué sur ce blog en mars dernier n'est peut-être pas fortuite.

Commentaires

J'ai beaucoup aimé le flash émouvant du billet précédent, sur un quai de métro, et cette réminiscence douloureuse.
Je l'ai quelques fois lu sans pouvoir y ajouter un mot apaisant.
Et puis bon, il faut se persuader que ce temps n'était pas perdu, simplement employé différemment ...
Ce soir, ce sont les évangiles que l'on maltraite ! (eh bien par contre, ça c'était du temps perdu !)^^

Écrit par : MArC-Us | dimanche, 20 novembre 2011

C'est amusant, ce billet si intéressant m'a fait penser à celui d'un autre blogueur exilé sur une île de l'autre côté de l'Atlantique. Sûrement à cause du sujet teeeeeeeellement passionnants.

Écrit par : Rouge-cerise | dimanche, 20 novembre 2011

Trop trop trop bien, c'est bien simple, moi ça me donne envie de chanter "Mille colombes" d'être la Mireille Mathieu d'un soir accompagnée des petits chanteurs à la croix de bois!

Écrit par : PascalR | dimanche, 20 novembre 2011

Quelle honte! Et tu n'as pas peur de croupir en enfer du coup? Je n'aimerais pas être à ta place.

Écrit par : Ditom | mardi, 22 novembre 2011

J'aime beaucoup le commentaire de MArC-Us

Écrit par : Ditom | mardi, 22 novembre 2011

C'était vraiment un malencontreux Lazard

Écrit par : laplumequivole | mercredi, 23 novembre 2011

MArC-Us : et il se murmure que l'évangile et en a vu d'autres (merci)

Rouge-Cerise : promis, un jour j'écrirais un billet sur les smartphones

PascalR : Mireille chantée par une vamp, ça n'a pas de prix

Ditom 1 : bien sur que j'ai peur. Je vais commencer à expier mes péchés dès vendredi soir visiblement

Ditom 2 : moi aussi

La plume qui vole : Un lézard vous dites ? où ça un lézard ?

Écrit par : joss | mercredi, 23 novembre 2011

Ce que je retiendrai de ton texte, merveilleusement bien écrit comme à l'habitude, c'est que tu as été contraint d'aller à la messe jusqu'à l'adolescence !! Pour moi qui me fait porter pâle lorsqu'il y a des baptêmes, communions et mariages à l’Église auxquels je suis invité, ça me fait froid dans le dos. Et moi qui pensais avoir eu une enfance malheureuse ! ;)

Écrit par : Jay | dimanche, 27 novembre 2011

Quel zèle... et pour aller à la messe, tu courrais dans les champs, les couettes au vent ?

Écrit par : christophe | dimanche, 27 novembre 2011

Tu auras corrigé : "tu courais". Ce conditionnel me semble bien inadapté...

Écrit par : christophe | dimanche, 27 novembre 2011

Jay : ça n'avait rien du bagne, je t'assure. Je trouve presque un peu dommage de se faire porter pâle alors qu'on peut y assister, ne serait-ce que pour l'expérience sociologique

Christophe 1 : oui, évidemment, mais parfois, lorsque j'en avais le temps, il s'agissait plutôt de nattes qui offraient moins de prise au vent.

Christophe 2 : ce conditionnel est largement superflu comme tu le supposes à raison.

Écrit par : joss | dimanche, 27 novembre 2011

Pour moi qui est fait en tout et pour tout une heure de catéchisme dans ma vie et ne savait pas lire à voix haute avant l'âge de 18 ans, ce billet sonne comme un "autre univers"...

Écrit par : Ek91 | lundi, 28 novembre 2011

Correction : pour moi qui ai fait... évidemment ! Tu vois, il n'y a pas d'âge pour se mettre la honte :)

Écrit par : Ek91 | lundi, 28 novembre 2011

J'aime bien la manière avec laquelle tu as retranscrit l'orgueil que l'on peut avoir étant enfant dès que l'on nous donne de l'importance et les désillusions qui s'en suivent ^^
Le nombre de ces désillusions et la force de l'orgueil sont, à mon avis, ce qui va principalement forger un caractère/une personnalité.

Écrit par : L'innocent | mardi, 29 novembre 2011

Ek 91 : une heure, une heure !!

L'innocent : oui vraiment, ça laisse beaucoup de traces. Je crois que ça forge à peu près tout.

Écrit par : joss | mardi, 29 novembre 2011

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