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dimanche, 05 juin 2011

La pluie, le beau temps et les robes d'Evelyne D.

A l'autre bout du téléphone ce soir, j'entends que ma mère est sortie dans le jardin. A trois-cent kilomètres de distance, je reconnais avec une petite émotion la sonorité si particulière du clocher du couvent tout proche de la maison. Il sonne l'heure de l'antépénultième prière de la journée pour les religieuses. Et sans surprise, cette phrase, l'indispensable rubrique dont le thème va occuper comme chaque fois l'essentiel de nos conversations familiales :

"Ah, le temps commence à monter très noir au loin sur la ville, ça va encore tourner à l'orage".

J'ai parfois l'impression d'avoir passé mon enfance à me taire parce qu'à la radio Laurent Cabrol était sur le point de répéter ce qu'il avait déjà dit une heure auparavant. Nous écoutions alors religieusement, le doigt sur les lèvres, le sermon de Laurent qui se révélait être le même enregistrement que la fois précédente. Il allait toujours faire moins deux degrés à Alençon et trois à Nevers. Mais on ne sait jamais, les prévisions auraient peut-être pu changer. Un seize degrés menaçait toujours de transformer en un décevant quinze et alors mon père pourrait se féliciter d'avoir réclamé le silence à juste titre.

Il était chaque soir impératif de consulter les sacro-saints bulletins quotidiens de France 3, TF1 puis France 2. Mon père y cherchait les éventuelles dissidences ou désaccords avec pour objectif de déterminer laquelle serait la plus fiable. Il était formel, c'était France 2. Mais pas toujours. Mais souvent quand même. Il restait largement indispensable de visionner les trois chaines afin de ne pas tomber dans le piège sournois d'une météo mal renseignée. Hélas, ces satanés programmeurs avaient souvent le vice de diffuser les bulletins des deux grandes chaines au même moment. Sacrebleu.

On n'oubliera pas l'autre immense intérêt de la météo de TF1 : les tenues portées par Evelyne D. "T'as vu ? c'est vraiment n'importe quoi cette espèce de haut qu'ils lui ont mis ! On dirait des plumes". Evelyne et ses plumes étaient passées au scanner au même titre que ses cartes, offrandes sacrifiées conjointement sur les autels de la fiabilité météorologique et du bon goût vestimentaire. Amen.

Toujours au téléphone, ma mère me raconte l'orage de samedi soir et ses bien trop modestes cinq millimètres de pluie. Tellement peu pour enrayer la sécheresse et ses conséquences sur le pauvre jardin potager. Mon père conserve dans ses archives personnelles les quantités de pluie tombées chaque semaine depuis une petite vingtaine d'années. Ses statistiques épluchées et exploitées jusqu'à la dernière goutte sont une aubaine pour moi, un sujet intarissable et sans cesse renouvelé pour alimenter les conversations téléphoniques balbutiantes. Parce qu'au fond, ne nous le cachons pas, il est tellement plus facile de répondre à : "toi aussi, à Paris, le temps est aussi lourd que chez nous ?" plutôt que : "et sinon, tu es heureux en ce moment ?".

Aujourd'hui je n'aperçois les cartes d'Evelyne ou ses confrères que lorsque je tombe dessus par le plus grand des hasards et je me sens parfois dans la peau d'un fils indigne au moment où, au téléphone, l'un de mes parents ou mon frère m'annonce que, pas du tout, le week-end ne sera pas ensoleillé. Cela dit, avec les années, je sais qu'Evelyne et ses copains de 20h40 ne font plus la pluie et le beau temps chez mes parents. En effet, s'il y a bien une chose pour laquelle les satellites sont utiles, c'est pour la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la bienheureuse Chaine Météo, devenue très rapidement le meilleur oracle tombé des cieux que mon père pouvait espérer. Pour les siècles des siècles.

Ma mère est toujours au bout du fil. Le clocher du couvent s'est tu depuis un petit moment maintenant. Sur le dallage de la terrasse, elle m'annonce les premières gouttes à ses pieds. L'orage sera ici dans moins de deux heures.

Commentaires

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Écrit par : Antoine | lundi, 06 juin 2011

Et sinon, tu es heureux en ce moment ?

Écrit par : laplume | lundi, 06 juin 2011

Sous la réminiscence météorologique caches tu du bonheur ?

Écrit par : Mers | lundi, 06 juin 2011

je maintiens mon commentaire sur le dernier billet : ce que vous écrivez est de mieux en mieux, touchant et un peu nostalgique à la fois. Félicitations.
(le couvent des Justices ?!...)

Écrit par : le lapin givré | lundi, 06 juin 2011

Mon prof d'Éthique (oui, j'ai fais des études bizarres) m'avait marqué par son apologie des discussions sur la pluie et le beau temps, "cette météo qui fait partie des choses que l'on ne maitrise pas".
Ton association stylistique avec le religieux n'est pas anodine :)

Écrit par : Kab-Aod | lundi, 06 juin 2011

Peu après que tu aies entendu parler du temps très noir, ici on a été servi. Joli orage quoique pas assez prodigue.
La météo est le plus accessible des moyens de partager une conversation, de communier sans le dire.
Et de la communion sans solennité à la tendresse sans ostentation, il n'y a qu'un pas franchi allègrement par ton écriture en demi-teinte.

Écrit par : Flavien | lundi, 06 juin 2011

(Ite missa est, aurais-tu pu conclure.)
Eus-tu écrit "sac à patates" au lieu des plumes de Evelyne D., j'aurais juré que nous partagions la même mère.
En revanche, je me demande si tu ne déraisonnes pas un peu sur les météos comparées de la Une, la Deux et la Trois : les chaînes de ton enfance n'étaient-elles pas plutôt Antenne 2 et FR3, ou hélas est-ce moi qui suis définitivement si vieux ?

Amicalement.
Al

Écrit par : Al West | lundi, 06 juin 2011

Mon père détestait Evelyne D. il l'appelait "la crâneuse"!

Écrit par : PascalR | lundi, 06 juin 2011

Peut-être qu'en fait sous couvert de conversations météorologiques, ta maman te demande si tu sors couvert ou si tu es un homme comblé au lit, non ?

Écrit par : des fraises | mardi, 07 juin 2011

Superbement écrit !
Et aujourd'hui quel temps il fait ?...non je plaisante
ça me rapelle également mes conversations avec ma mère au téléphone mais ce n'est qu'un thème parmi d'autres :)

Écrit par : Poussin | mardi, 07 juin 2011

Antoine : Thks !

Laplume : et bien je crois pouvoir dire que oui.

Mers : la météo est une belle succession biens et moins biens

Le Lapin givré : merci, vraiment. Et oui, comme je te l'ai dit par ailleurs, c'est bien le couvent proche des Justices.

Kab-Aod : je n'y avais pas pleinement pensé mais j'ai assez cette idée que l'on passe tant de temps à parler de choses sur lesquelles on n'a pas d'emprise.

Flavien : Oui, j'ai eu par la suite le récit de l'orage, et j'en ai un beau ici aussi, il faut le dire :) . Merci pour la "tendresse sans ostentation", sans pouvoir le nommer vraiment, c'est un peu ça que je recherchais.

Al West : Pour être complet, c'est plutôt mon père qui faisait ces commentaires :D Et parfois, oui, les plumes laissaient la place à de magnifiques sacs à patates.

PascalR : hummm, ces filles de la télé, toutes des crâneuses !

desfraises : c'est étrange, je persiste à croire que non ;)

Poussin : merci. Là, aujourd'hui, ce n'est pas merveilleux...

Écrit par : joss | mercredi, 08 juin 2011

Ben moi j'aurais probablement écrit "le clocher du couvent tout proche de la maison qui sonne la prière de la journée etc", mais bon ...
Ici, il y a des cases "mot compte triple" avec un bonus de 50 pts, alors forcément ...^^

Écrit par : MArC-Us | samedi, 11 juin 2011

MArC-Us : oui je tiens un blog dans le but unique de compenser la frustration de n'avoir jamais joué une partie de Scrabble de toute ma vie.

Écrit par : joss | jeudi, 16 juin 2011

je retombe sur ce texte :
"Le possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père, et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir"
Marcel PROUST, "Du côté de chez Swann" - "Combray"

Écrit par : le lapin givré | jeudi, 14 juillet 2011

Le lapin givré : merci. J'adore.

Écrit par : joss | vendredi, 15 juillet 2011

Les commentaires sont fermés.