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mardi, 26 septembre 2006

Un samedi entre les coteaux

C'était une tradition, un rituel de la fin de mon enfance puis de mon adolescence qui se répétait deux ou trois fois chaque année, des samedis d'octobre. Mon père allait participer aux vendanges chez son frère. Ma mère en profitait pour aller passer la journée chez sa mère dans un village proche et elle m'emmenait, parfois mon frère venait aussi. Nous allions donc d'abord déposer mon père.

Je me revois au départ du trajet matinal à l'arrière de la voiture. Je chérissais tant cette journée, je l'avais attendue toute la semaine durant. La buée sur les vitres au démarrage, de légers frissonnements dûs aux premières fraîcheurs automnales qui donnaient du plaisir à venir se blottir contre la banquette. Les premiers kilomètres, la route vers Brissac avec le soleil rasant, subtilement orangé qui venait de la gauche.

Après la demi-heure habituelle de trajet, nous arrivions dans le domaine viticole. Petite balade entre les rangs de vigne ou dans les caves. J'ai longtemps associé ces souvenirs à la chanson Octobre de Cabrel. La fumée devant la bouche quand on parle, je souffle doucement pour en faire plus. J'aimais sentir ces premières fraîcheurs qui fouettent le visage et viennent me sortir de la torpeur intallée par le trajet.

Là, dans mon souvenir, on est à côté des pêchers, un peu à l'écart de la propriété et, devant, les vignes s'étendent à n'en plus finir.

Discussion formelle autour du café, sur le déroulement de la semaine, comment s'annonce le cru, les nouvelles du hameau. Ma mère et moi reprenons la route. Je crois que c'est le moment de la journée que je préférais. Je suis sur le siège passager, il est un peu plus de 9 heures, nous allons traverser la campagne, celle des cartes postales. Des vignes, des bois, des champs, des fermes, les intallations de la coopérative...

Et puis des clochers, plusieurs, et pour finir, le bon. Il ne reste que quelques minutes. Dernier petit bourg avec ses rues étroites, et au loin, plus haut, dans un hameau isolé, les arbres qui entourent le manoir voisin de la petite maison de ma grand-mère.

Je venais souvent chez ma grand-mère mais les samedis de vendange, c'était différent. Pourquoi ? Je n'en sais rien.

La chienne qui aboit et court partout en attendant que j'arrive à ouvrir la barrière rouillée et ainsi libérer le passage pour la voiture. La chant de la tourterelle, le sourire de ma grand-mère, le klaxon du facteur dans sa Renault Express. Discussion pour la fin de la matinée, un tour dans le jardin, combien de lapins dans les clapiers cette année ?

Retour dans le pièce principale qui servait de cuisine. Regarder la télévision chez ma grand-mère ça n'avait pas la même saveur qu'ailleurs. Peu importe ce qu'il y avait sur l'écran, j'étais là et j'essayais de me rappeler ce que j'avais vécu, plus jeune encore, dans cette même pièce. Je suis sur une chaise auprès du vieux poêle dans le milieu du passage de ma mère et ma grand-mère qui préparent le repas.

Le repas, un plaisir, même si toujours trop consistant. La maison avait une atmosphère que je n'ai jamais trouvée ailleurs. Dans mes souvenirs, même la radio avait une tonalité particulière, pas désagréable, mais différente. Je crois que rien qu'en l'entendant j'aurais su deviner dans quel lieu je me trouvais. J'imagine qu'on a tous des lieux qui ont marqué fortement notre enfance, pour moi, c'est l'un des tout premiers. 

L'après midi parfois une course puis la promenade à pied, souvent très longue sur les chemins ou les petite routes. Elles marchent assez lentement, moi je cours, je m'éloigne, je reviens. Les paysages, cliché typique de la campagne en automne ("On ira tout en haut des collines, regarder tout ce qu'octobre illumine"): le petit bourg avec son clocher aperçu d'un endroit surplombant d'un côté, et de l'autre la longue descente le long du flanc d'un coteau avec une vue sur des kilomètres. Parfois aussi, une visite chez l'une de mes tantes qui habite en bas de la descente. Un autre café, une autre discussion d'adulte, je suis fier d'y participer.

Fin de journée, nous reprenons la voiture pour revenir chez mon oncle. Comme d'habitude ma tante insistera pour qu'on reste à dîner, ma mère prostestera mais ma tante aura gain de cause. Moi j'en suis heureux, la soupe y est toujours meilleure qu'à la maison. On rentre de nuit, je me réjouis d'avoir vécu une nouvelle fois cette journée en espérant qu'il y en aura encore une autre au moins l'an prochain, à moins que ce ne soit la semaine prochaine. 

***

Je ne sais plus en quelle année ce rituel a pris fin, peut-être lorsque ma grand-mère est tombée malade, je ne veux pas savoir, en fait. Un rituel rural pour un petit garçon de la ville, un haut-lieu du patrimoine de mes souvenirs d'enfance.

J'ai eu des frissons pendant tout le temps où j'ai rédigé ce billet.

Octobre restera peut-être...

Commentaires

C'est joliment raconté. Il est vrai qu'écrire ce type de billet nous replonge dans l'atmosphère de ces instants précieux. Les odeurs nous reviennent, l'ambiance si particulière nous emporte à nouveau. Je crois qu'on appelle cela la nostalgie !

Écrit par : Martin | mercredi, 27 septembre 2006

Certainement, appuyés sur des bancs, y'aura quelques homme qui se souviennent...
...
et sans doute on verra apparaître quelques dessins sur la buée des fenêtres...

Merci pour ce billet, j'adore ça.

Écrit par : Tomdom | vendredi, 29 septembre 2006

Merci Joss d'avoir attiré mon attention sur ce superbe texte qui m'avait échappé. C'est un véritable bol d'air pur. Tes souvenirs font écho à certains des miens, et les frissons que tu as ressentis en écrivant ce récit, je les ai ressentis en le lisant. Bravo !

Maintenant, j'ai la chanson de Cabrel dans la tête ;-)

Écrit par : Antinoüs | jeudi, 16 novembre 2006

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