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samedi, 16 septembre 2006

Balade chez les fous (2)

Stage de plusieurs mois dans un hôpital psychiatrique.

Chaque matin, je parcours à pied le trajet entre le parking visiteur et le bâtiment administratif où se trouve mon bureau (cinq minutes environ). Chaque matin ou presque je croise un patient qui doit avoir une quarantaine d'année. Il marche toujours vouté, la tête penché en avant, regardant souvent ses pieds. Il a des écouteurs sur les oreilles. Il semble errer sans but et tourne parfois en rond sans chercher le moindre contact avec les passants éventuels. Ce qui intrigue chez lui, c'est le cri qu'il pousse, toujours le même. Pas vraiment un cri, d'ailleurs, mais je ne sais quel mot employer. C'est une sorte de bruit répétitif (et obsessionnel, apparemment) qui dure une seconde, peut-être, et semble se répéter à l'infini. Ce cri ressemble en quelque sorte à celui d'un animal, je dirais que cela se rapproche d'un oiseau, peut-être un canard.

Du fait de ce cri, je devine souvent sa présence avant même de le voir. Ce matin-là, j'entends ce bruit au milieu du rythme saccadé des arroseurs automatiques. Ce matin-là, le bruit me paraît encore plus que d'habitude ressembler à celui d'un animal (c'est dur comme réflexion, je sais, mais c'est vraiment ce qui m'est venu à l'esprit). Comme prévu, je l'aperçois, il est à quelques mètres de la voie où je vais passer. Il a toujours ses écouteurs sur ses oreilles.

Lorsque je croise des patients comme lui, même si je sais qu'il n'y aura pas d'échange (rarement un simple bonjour, rien de plus), je n'aime pas détourner le regard, je ne veux pas que le patient puisse s'imaginer que je cherche à l'éviter et passer mon chemin au plus vite. Alors ce matin-là, comme d'habitude, je le regarde en me disant que de toutes façons je ne risque pas de croiser son regard.

Et pourtant si.

Il ne regarde pas ses chaussures cette fois-ci. Il me regarde, moi, dans les yeux. J'ai un peu l'habitude maintenant de croiser des regards qui n'expriment rien ou qui parfois laissent l'impression que le patient se rend à peine compte de votre présence, il vous voit sans vraiment vous regarder.

Et bien lui, ce matin-là, il me regarde. Nous nous regardons. Je n'en suis pas tout à fait sûr mais il me semble qu'à ce moment, il arrête de faire ses bruits. Il a un regard qui me surprend, un regard "doux", je dirai presque bienveillant. Pendant cet instant, j'ai l'impression de réaliser que derrière ce comportement d'automate, il y a finalement quelqu'un.

Nous sommes chacun d'un côté d'une voie où circulent des voitures, une ambulance passe entre nous.

L'instant est passé. Comme j'ai poursuivi ma marche, nous nous sommes croisés à distance, on ne se regarde plus. Je crois que c'est à ce moment que ses bruits reprennent. Je poursuis ma route, comme d'habitude, il continue surement à tourner en rond, comme d'habitude. Il est 8h59, je suis un peu à la bourre, je presse le pas.

Ce soir-là, je reviens vers ma voiture et je le retrouve quasiment au même endroit, il a repris son refrain habituel. Et enfin, je comprends, son refrain, justement, c'est un refrain. Ces bruits qu'il fait, c'est sa façon à lui d'accompagner la musique qui lui vient aux oreilles. Tout à coup, le bruit prend un sens et même un rythme. Il m'aura fallu presque trois mois pour comprendre. En fait, il aura fallu que je croise son regard, que je m'attarde un peu sur lui, pour me dire que, comme tout le monde, il y a un sens dans les choses qu'il fait. Je le réécoute au loin et je me demande bien pourquoi je trouvais que cela ressemblait à un canard. Je ne sais plus. 

Commentaires

ouh lala, etrange experience que voilà.. et tu n'as pas fini de croiser des choses aussi surprenantes...

Écrit par : Thanos aka mr brightside | mardi, 02 janvier 2007

belle expérience...le regard tourné vers l'autre, dans le fond de ses yeux, a quelque chose d'humanisant. C'est même presque philosophique: je existe d'une certaine façon parcequ'il y à l'autre qui me renvoit une image de moi. sans miroir, sans l'autre, comment savoir ce que je suis?
étrange expérience pour cette personne aussi: croiser ton regard, enfin, après avoir croisé chaque jour ta silhouette, c'est comme faire connaissance. Peut être étais-tu devenu un repère pour lui: celui qu'il croisera encore demain matin. Sauf que ce matin là, tu as levé les yeux et tu l'as regardé, et vous avez échangé quelquechose comme une poignée de main.
C'est touchant je trouve.

Écrit par : elle | mardi, 02 janvier 2007

Oh, non, encore une rediff' ! J'aurais préféré La Grande Vadrouille ! ;-p

Bon, je n'ai rien dit : SUPERBE texte ! Merci d'avoir attiré notre attention sur ce bel article injustement oublié...

Écrit par : Antinoüs | mercredi, 03 janvier 2007

Je sais que c'est un vieux billet mais, en tombant dessus au gré de cette errance nocture, j'ai tout de suite pensé à Laborde... As-tu lu dieu gît dans les détails, de M. Depussé ?

Écrit par : christophe | jeudi, 20 septembre 2007

Christophe >> malheureusement non, pas du tout.

Écrit par : joss | jeudi, 20 septembre 2007

D'ailleurs, ce n'est pas Laborde mais La Borde. Nicolas Philibert avait réalisé un documentaire sur cette institution, La Moindre des choses - que je te conseille...

Écrit par : christophe | jeudi, 20 septembre 2007

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